Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Affaire de commémoration: où sont allés les secrets industriels nazis du 3ème Reich allemand?

Le 70ème anniversaire du débarquement des alliés récemment célébré le 6 juin 2014 nous rappelle que l’histoire commémorative a le vent en poupe. Reflet d’une volonté politique et d’un goût du public, s’emparant d’une certaine mémoire faisant des vétérans les figures de ces parades spectaculaires visant à raconter l’inracontable.

Non que l’expérience de ces anciens combattants n’ait sa valeur, ni que leur rôle puisse être oublié, leur souffrance écartée. Contrairement à ce que les discours officiels laissent entendre, la « liberté » n’a pas été gagnée en cent jours sur le front de l’Atlantique. Toutes les forces combattantes et civiles, à l’Est comme à l’Ouest, ont eu raison de la guerre. Ce qui trouble, c’est l’occultation de questions tout aussi importantes à la compréhension de l’événement.

Une autre course qui se jouait à l’heure du débarquement allié et des Américains en particulier : une entreprise d’« intelligence» à la recherche du savoir faire allemand et de ses scientifiques. Quels compromis sur les valeurs a-t-on accepté lors de l’intégration d’anciens nazis dans les nouveaux programmes industriels et ceux de l’armement ? Cette histoire-là échappe au spectacle des commémorations, tant elle obscurcit l’image lumineuse de la libération. La sortie de guerre s’est jouée autour d’une guerre d’un type nouveau centrée sur la production industrielle et de ses secrets.

Les archives américaines, ainsi que les documents privés des anciens membres des forces armées alliées, nous renseignent sur la stratégie de la libération dans ce domaine précis. Annie Jacobson, dans son excellent « Operation Paperclip » (2014), expose la nature de cette « course » engagée afin de saisir le savoir-faire industriel et militaire allemand[1]. Les Américains n’étaient pas les seuls, mais ils furent ceux qui menèrent l’offensive la plus marquée dans ce domaine. Howland Sargeant en tant que directeur du Technical Industrial Intelligence Committee (TIIC) supervisait les résultats transmis par les 400 agents envoyés derrière les lignes de front afin de procéder à cette opération d’intelligence sans précédent[2].

Un rapport de l’Office of War information (OWI) du 26 août 1945 (NB-3297) documentait l’étendue de ces « captures ». Le témoignage de H. Sargeant devant la Commission des affaires militaires du Sénat, le 19 octobre 1945 évoque 33'000 patentes saisies et leur transfert à des compagnies américaines dont les 504 rapports envoyés au département du commerce à la fin 1944 détaillent les retombées pour ces mêmes industriels ainsi que pour l’armée U.S.[3].

Quelques mois plus tard, les fonctions et les responsabilités de ce programme étaient transférées au département du commerce, Technical Industrial Intelligence Division (TIID) dirigé par John C. Green. Lui même en faveur de l’exfiltration des scientifiques allemands aux Etats-Unis. C’est lui qui allait fournir, deux ans après la fin de la guerre, un rapport détaillé des résultats du transfert de connaissance et des secrets industriels vers les Etats-Unis[4]. « Lorsque nous avons envahi l’Allemagne, ses secrets industriels étaient parmi nos premières cibles » avouait-il alors[5].

La liste impressionne et couvre les domaines de la chimie, comme la synthèse de fibres synthétiques, les processus industriels et agro-alimentaires, le design industriel et militaire, le développement de condensateurs radio, de moteurs, de la technologie du magnétophone et de l’électronique etc… Selon Green : « Ce qui a le plus de valeur, est sans doute les millions de pages de documents copiés sur microfilms, contenant les dossiers de la recherche et du développement industriel allemand. »[6]. En deux mots, les Américains avaient réussi un gros coup, gagnant jusqu’à trente années de recherche et développement dans les secteurs nouveaux de l’industrie moderne. Des années de progrès scientifiques leur avaient ainsi été livrés.

Les industriels américains manifestaient personnellement leur gratitude dans leurs comptes-rendus au département du commerce. C’était en outre le cas du Directeur adjoint chez Dupont de Nemour&Company, J.B. Quig, qui commentait la réception de données allemandes sur les fibres synthétiques : « Les Allemands conduisent leur recherche de manière méticuleuse, écrivait-il, et nous n’aurons pas à répéter ce qu’ils ont fait, (nous aurons) seulement à reprendre la recherche là où ils l’ont laissée. Ce qui représente des économies considérables. »[7] Les grandes compagnies pétrolières américaines « gagnaient » entre autres la formule de la glycérine synthétique. L’armée et la NAVY découvraient les secrets de formation du mica artificiel, inconnus jusqu’alors, ainsi que les techniques de missiles balistiques. Certains industriels, visiblement embarrassés par la nature confidentielle de ces trouvailles, demandaient conseil quant au droit et modalités de publication de ces résultats. Le Magnétophone d’invention allemande était rebaptisé « Audiotape » par les Américains.

La presse américaine tentait de minimiser l’étendue et la portée de cette moisson de secrets allemands pour sa propre industrie, quand elle ne tentait pas tout bonnement de la passer sous silence[8]. Les rares journalistes américains qui furent amenés à rencontrer les scientifiques allemands exfiltrés sous couvert de l’opération « paperclip » devaient soumettre leurs articles à la censure de l’Armée[9].

Publiquement favorables à la tenue d’une justice internationale, au tribunal de Nuremberg afin juger les criminels nazis, les hauts responsables américains soutenaient en même temps la nécessité d’utiliser les scientifiques et les patentes allemandes afin de garantir leur supériorité dans le monde d’après-guerre[10]. John J. McCloy qui succédait à H. Sargeant au sein de l’organe de coordination « State-War-Navy Coordinating Committee » (SWNCC) au sein du département du commerce illustre ce paradoxe américain.

Comme le souligne Annie Jacobson : « Attaining supreme military power meant marshalling all the cutting-edge science and technology that could be culled from the ruins of the reich. In the eyes of military intelligence, the fact that the scientists happened to be Nazis was incidental – a troubelsome detail. »[11] Il faut dire que le double spectre du communisme à l’Est et d’une victoire japonaise dans le Pacifique semblait suffire à justifier une telle audace aux yeux de l’Etat major. Le programme de missiles balistiques américains n’aurait sans doute pas vu le jour sans l’apport de Kurt Debus, Arthur Rudolph et Wernher Von Braun. Le même Von Braun suggérait à Robert Oppenheimer d’allier la technologie des missiles allemands à la bombe atomique américaine, ouvrant l’ère des missiles balistiques nucléaires, signifiant l’entrée de plein pied dans la guerre froide[12].

H. Sargeant, John Green et l’amiral Solberg allaient poursuivre leurs réunions et collaborations informelles avec les industriels et chefs d’entreprise (au sein du Cosmos Club). En 1950, un nouveau « plan pour la science » était lancé, suivant les recommandations du rapport L.Berkner, annonçant la création des premiers attachés aux affaires techniques[13]. Albert Einstein prenait la tête du mouvement d’opposition à l’emploi des scientifiques allemands, au sein de la Fédération américaine des Sciences (FAS) sans grand succès[14].

La notion de victoire alliée couvre des enjeux au-delà des lignes de front. Quand il s’est agit de défendre les intérêts spécifiques des militaires et des industriels, l’éthique et la morale ont été reléguées à l’arrière-plan. De nombreux Nazis, coupables de crimes de guerre et contre l’humanité, ont trouvé le chemin des laboratoires américains et russes, menaçant de manière aussi certaine, au moins sur le long terme, ces valeurs brandies en étendard de la libération. Bien avant la reddition des armées allemandes, nombre de scientifiques et de chimistes nazis étaient réintégrés au sein des programmes de missiles et d’armement, dont l’US Chemical Warfare Service. L’urgence de la guerre froide et la perspective d’une guerre totale contre les Soviétiques semblaient tout excuser.

C’est enfin l’opération de libération qui a associé les milieux de l’armée, le département du commerce et l’industrie privée, forgeant un lien qui n’a pas disparu de nos jours. Cette alliance contre-nature, véritable démenti au « mythe » de la libre entreprise, a permis que des violations aux droits humains fondamentaux demeurent impunies, occultées par la défense des intérêts supérieurs de la nation[15]. C’est aussi cela l’héritage de la libération qui échappe aux commémorations !

 



[1] Annie Jacobsen, Operation Paperclip, the secret intelligence program that brought nazi scientists to America, New York, Little Brown and Co, 2014. Linda Hunt a été une pionnière afin d’obtenir la déclassification (ouverture) des documents américains, au début de la décennie 1990.

[2] L’opération Overcast sera rebaptisée Paperclip.

[3] Le 3ème Reich investit $1 milliard 200 millions de l’époque dans la recherche industrielle et militaire, entre 1939 et 1944

[4] Report from John C. Green, director of the Office of technical services, Department of Commerce, « Technical Industrial Division », January 1, 1947.

[5] Citation de John C. Green, Secrétaire exécutif de l’Office of Publication Board, Département du Commerce américain. Cité dans son rapport du 1er janvier 1947.

[6] Ibid. p.3.

[7] Lettre datée du 19 février 1946.

[8] Voir l’édition du Time magazine, 11 mars 1946, p. 28. Qui prétendait que les Allemands « avaient des méthodes un peu meilleures » dans quelques secteurs industriels, mais « n’avaient rien à apprendre au constructeurs automobiles de Détroit ».

[9] Annie Jacobson, op.cit. p.250

[10] Annie Jacobson, op. cit. p.135.

[11] Ibid. p.193.

[12] Ce mémo date du printemps 1946.

[13] Voir « Science and Foreign Relations : Berkner report to the U.S. department of State » in Bulletin of the Atomic Scientists, Oct. 1950, Vol. 6, Issue 10, p.293.

[14] A.Einstein s’était insurgé contre ce programme dans une lettre envoyée Président H. Truman.

[15] Selon Annie Jacobson les millions de pages d’archives déclassifiés à ce jour « révèlent un vaste réseau de relations profitables entre des centaines de criminels de guerre nazis et les milieux militaires et d’intelligence américains. In op. cit. p.431

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