Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ACTIONS/Uwe Max Jensen ou le pénis comme pinceau

Certaines expositions ont la vie dure. Surtout si elles ne prennent pas trop de place. Le Mamco genevois accueille ainsi, à l'entrée, un bocal sur son comptoir. A l'intérieur, il n'y a ni cornichons, ni cerises au kirsch. Le visiteur qui en viendrait à s'intéresser à une chose aussi modeste découvre des petits cailloux. Il peut les prendre dans sa main. Avec respect, si possible. Il s'agit là d'une œuvre à part entière. L'humanité la doit à l'imagination débordante d'Uwe Max Jensen, qui parle de «Sculpture pour l'intérieur d'une chaussure.» Ni plus, ni moins. 

Il y aura bientôt treize ans que cette pièce se trouve au Mamco. Elle faisait partie, de mai à septembre 2002, du cycle «Rien ne presse / Slow and Steady / Festina lente, premier épisode / Jokes». L'artiste danois donnait avec ses cailloux des objet irritants, comme Giacometti en avait créé en son temps de désagréables. Qu'existe-t-il plus agaçant, et à la longue de plus stupidement douloureux, qu'une pierre prise entre la chaussette et le cuir? Mieux vaut, et de loin, que le galet en question se prenne dans les fentes d'une bonne grosse semelle de caoutchouc!

Une obsession pour le fécal

Si un visiteur pose une question à l'accueil du Mamco, il recevra une belle feuille sur la création et la pensée d'Uwe Max Jensen, né en 1972. Le monsieur est donc Danois, comme le cinéaste Lars von Trier. Il s'agit, comme vous pouviez le penser, d'un tardif admirateur de Marcel Duchamp. «Il y a chez lui, comme pour le Français, un défi par rapport à une double dépendance, celle à l'autorité et celle à la bienveillance des musées.» Ces derniers se veulent certes toute indulgence face à la créativité contemporaine. Mais il doit bien exister des limites. Où se situent-elles exactement? 

Uwe, qui est un solide gaillard aux cheveux longs, multiplie donc les actions provocatrices. Au moment de l'exposition genevoise de 2002, ce natif d'Aarhus avait déjà annoncé par voie de presse qu'il utiliserait durant une semaine «exclusivement les toilettes du musée» de sa ville pour déféquer. Obsédé par la merde, comme par le sang et l'urine (la première découle de Piero Manzoni, 1933-1963), notre homme avait ensuite annoncé son intention de «chier à l'envers» à la Tate Modern de Londres. Ce père de trois enfants a eu depuis des ennuis pour avoir pissé en 2005 dans l’œuvre d'un Danois plus célèbre que lui, Olafur Eliasson. Il faut dire que cette dernière y invitait. Il s'agit du très esthétique (Oliasson n'est pas un iconoclaste) «Waterfalls», autrement dit «cascades».

Le linge sale et maman

Certaines actions d'Uwe sortent de l'excrémentiel. Utilisant sa propre mère, il a longtemps promené «La buanderie de maman». La dame était installée avec machine à laver, séchoir et fer à repasser dans le hall de divers foires et lieux d'exposition (Uwe demeure ainsi en périphérie de l'art). Les visiteurs pouvaient déposer leur linge sale en entrant. Ils le retrouvaient propre et lissé à la sortie. Le pressing d'art. Il fallait y penser! (1) 

On ne prête qu'aux riches, surtout en ce moment. Certains sites attribuent donc à Uwe Max Jensen des actions de son compatriote d'origine chilienne Marco Evaristti. Ce dernier s'était fait connaître internationalement par une idée assez scandaleuse, en 2003. Il avait installé dans un musée nordique des mixers pour «Helena & El Pescador». Dans chacun d'eux se trouvaient des poisons rouges vivants. Le public était libre de presser, ou non, sur le bouton qui les réduirait en bouillie. Vous imaginez les réactions des défenseurs des animaux, pour qui ces derniers deviennent des personnes, sinon plus. Il avait eu une kyrielle de procès.

Le portrait de Kim Kardashian

Evaristti est donc l'auteur réel de l'iceberg peint en rouge, comme du Mont-Blanc drapé (très partiellement bien sûr!) de la même couleur. C'est pourtant bien Uwe qui vient de faire parler de lui dans le monde entier, grâce aux pages société et people. Il a exécuté avec son pénis, en décembre 2014, un portrait d'après photo de Kim Kardashian. Vous ne direz qu'il se mettait sans doute là à la hauteur du sujet. N'empêche que la toile, exécutée avec un «pinceau naturel» ayant plusieurs fois servi à cette tâche, a été reproduite une nombre incalculable de fois sur papier ou sur la Toile. Regardez donc ce dépotoir que constitue, aussi, le Net!

(1) Notez que la gloire de l'Anglaise Tracy Enim repose bien sur son lit sale, récemment vendu une fortune aux enchères!

Photo (DR): Uwe Max Jensen, bien sûr!

Prochaine chronique le vendredi 23 janvier. Lyon célèbre Jacqueline Delubac, actrice des années 30 et collectionneuse d'art moderne.

 

 

 

 

 

 

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