Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ACHATS/Orsay sort de "Sept ans de réflexion"

"Sept ans de réflexion". Ces quatre mots évoquent immédiatement l'image d'une jupe plissée, virevoltant au-dessus des jambes de Marilyn Monroe. Fausse piste! Les sept années dont parle aujourd'hui à Paris le Musée d'Orsay tiennent plutôt des vaches grasses de la Genèse. Autrement dit, d'un temps d'opulence précédant peut-être la catastrophe. Notez qu'il y a une troisième manière d'envisager le titre choisi pour la nouvelle exposition de l'institution. La bonne, sans doute. Guy Cogeval, son tout-puissant directeur, est là depuis sept ans. Il s'agit de montrer au cinquième étage les acquisitions opérées sous son règne. 

Depuis 2008, le musée voué aux arts entre 1848 et 1914 n'a pas engrangé moins de 4000 œuvres, dont 200 environ se voient présentées. Cela fait beaucoup, même s'il faut considérer la présence d'ensembles, surtout de photos ou de plans d'architectes. Je veux bien que le monde entier soit représenté ici, mais tout de même! A ce rythme, il y a plus d'une entrée par jour, dimanches compris. Or le musée n'est pas extensible, à la manière du latex. Que va-t-il donc faire de tous ces meubles, ces tableaux et ces objets? Les mettre dans des réserves? Je doute que la fière maison parisienne confie quoi que ce soit à des musées de province, même si c'est là que la plupart des œuvres montrées sembleraient le mieux. Ce serait déchoir...

Plusieurs modes d'acquisition

Avec quels moyens et selon quels modes ces entrées se font-elles? De nombreux panneaux l'expliquent au public. Il y a les achats, les legs, les dons et les dations. Si l'argent ne sort pas toujours de la même poche, les filtres restent identiques. Il existe des commissions pour accepter ou refuser. Les achats se voient ainsi soumis par les conservateurs. Les offres extérieures supposent une approbation. Les sommes en jeu ne sont bien sûr pas les mêmes. Doté de trois millions d'euros pour ses dépenses, le musée dispose en plus du 16% de ses recettes. Les dons et dations, eux, fluctuent, mais ils peuvent monter haut. Ce qui a été donné ou proposé pour échapper à des impôts a ainsi représenté 36,7 millions d'euros en 2011. Et 0,4 en 2013. 

Mais qu'y a-t-il de neuf depuis 2007, au delà des nombres et des chiffres? Beaucoup de pièces secondaires. C'est comme si l'on achetait pour acheter, à la manière compulsive des "fashionistas". Les arts décoratifs l'emportent. Il a fallu compléter les ensembles scandinave, espagnol et surtout italien. La Péninsule se révèle sur-représentée, ce qui change des habitudes. Il y a un magnifique Boldini montrant le Moulin-Rouge, l'étonnant (et hideux) bureau napolitain de la reine Marguerite ou une sculpture d'Adolfo Wildt, virtuose absolu du marbre, auquel Orsay dédiera bientôt une rétrospective. Il s'agit (hélas pour lui) d'un bronze...

A la fois trop et trop peu

Autrement, le visiteur retrouvera des peintres déjà surabondamment représentés à Orsay. C'est le cas de Félix Vallotton. C'est surtout celui de Maurice Denis, dont seul le magnifique "Triple portrait d'Yvonne Lerolle" (1897) méritait l'achat. On se demande à ce propos pourquoi avoir ouvert sa bourse pour un petit Bonnard. Le musée attend une donation (anonyme) de 141 tableaux nabis, la plus importante depuis son ouverture en 1986. Abondance de biens finit par nuire. De même, on voit mal ce que l'affreux Cézanne récemment acquis sous forme de dation ajoutera à la salle consacrée au maître d'Aix. Il n'a même pas sa place au Musée Granet de sa ville natale. Le choix d'un Degas supplémentaire se comprend mieux. Il s'agit d'une feuille exceptionnelle. 

On réalise que, bien que copieux (et on ne voit que le vingtième!), le menu laisse sur sa faim. Si le musée n'est pas un bon acquéreur, constitue-t-il au moins un bon client? Pas sûr... "Il m'a acheté récemment deux tableaux pour le prix d'un seul", se plaint un marchand de la rive gauche. "L'un d'eux a beau avoir fait une affiche de l'exposition "Masculin-masculin", la direction a encore voulu limer le prix après tractations." On comprend la grogne. "Moi, je commence par proposer à tous mes clients et à tous les musées étrangers", renchérit l'un de ses confrères. "Je ne suis pas sûr de bénéficier des bons réseaux." "Et en plus, le paiement reste très lent", conclut un troisième homme. Arrêtons donc là!

Pratique

"Sept ans de réflexion", Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, cinquième étage,  jusqu'au 22 février 2015. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. Photo (RMN): Fragment de la décoration "Les 1001 Nuits" de Vittorio Zecchin. L'Italie tient la vedette dans cette exposition. Il faut dire qu'Orsay annonce pour le 14 avril "Dolce Vita? Art décoratifs italiens, 1900-1940".

Prochaine chronique le mercredi 24 décembre. Fribourg présente Marcello, femme sculpteur du XIXe siècle. 

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