Aline Isoz

CONSULTANTE EN TRANSFORMATION DIGITALE

Aline Isoz officie en tant qu’experte en transformation numérique auprès des entreprises et institutions romandes et est notamment membre du comité du Cercle suisse des administratrices, experte Vigiswiss (association suisse des data centers) et de conseils consultatifs. Depuis la création de son entreprise Blackswan en 2010, elle intervient régulièrement dans le cadre de conférences ou d’ateliers thématiques auprès de décideurs, d’administrateurs de société et commente également les enjeux liés au numérique dans les médias en tant que consultante, et en tant que chroniqueuse pour le magazine Bilan et le quotidien Le Temps. En 2015, elle a lancé alineisoz.ch, une initiative de coaching et d’accompagnement digital pour les PME romandes.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Aline Isoz a mis sur pied une délégation suisse de femmes actives dans le numérique invitée à la Journée de la femme digitale à Paris

Absit reverentia vero.*

Comme le savent ceux qui me lisent régulièrement, j’aime à rappeler que nous sommes en 2014. Lorsque je le fais, c’est surtout pour marquer le coup, tant il me semble qu’alors que nous parlons de révolution ou transformation numérique, de mutations sociétales, de RH 2.0, de MOOC’s et toute autre forme d’effet de la technologie sur nos conceptions de l’entreprise, de l’éducation, de la politique, des médias, etc., certains aspects de notre quotidien apparaissent comme des vestiges d’un autre temps.

Ainsi, alors que la rentrée vient de faire ses premières victimes parmi les parents submergés d’instructions et de conflits de plannings, on pourrait s’interroger sur l’utilité de continuer à demander à nos enfants d’enchaîner à la plume des dizaines de « a », « b », « c », en écriture liée, tandis qu’ils se partagent 3 ordinateurs pour plus de 20 élèves…

On pourrait également être perplexe devant le nombre d’entreprises disposant de RH qui continuent de traiter leurs dossiers manuellement, empilant les dossiers de candidatures dans des tiroirs qui ne seront réouverts qu’à l’arrivée d’un nouveau RH, pour finir, au mieux aux archives, au pire à la corbeille…

Mais ce qui m’interpelle ces derniers temps (je suis souvent interpellée), c’est l’amour inconditionnel que les dirigeants semble porter au présentéisme au sein de nos entreprises. Attention, je ne vous parle pas des fonctions où la production peut ou doit être quantifiée à la fin de la journée, de la semaine ou du mois (fabrication de pièces, nombre de passages en caisse, parts de marché, etc.), mais bien de celle qui ne peut faire l’objet que d’une évaluation par objectifs qualitatifs ou subjectifs.

« Amélioration des processus », « augmentation de la visibilité du département », « augmentation du sentiment de confiance des collaborateurs », voire, pour les plus incongrus, « recrutement des bons profils », «stratégie de communication efficace », « évolution des outils informatiques », « meilleure perception du métier » autant de directives éventuellement mesurables sur le long terme, mais qui nécessitent un état des lieux préalable pour être mesurés, et donc des outils spécifiques. Or, comme les entreprises hésitent à investir dans des études en amont, dans du monitoring ou autres indicateurs, la vérification des résultats en aval s’avère aléatoire, tout comme l’engagement de ceux chargés de les atteindre…

Pour s’assurer ou pour garantir que ses employés accomplissent, malgré le manque de leviers, les tâches pour lesquelles ils sont rémunérés, l’entreprise a donc trouvé une parade : le temps de présence. En effet, il paraît logique que lorsque vous enfermez quelqu’un 8 heures par jour dans un espace plus ou moins confiné, celui-ci n’ait pas d’autre choix que de travailler. C’est bien mal connaître la nature humaine qui, enfant ou adulte, a la capacité de trouver un nombre infini de solutions créatives pour faire toute autre chose que ce qu’elle est censée faire…

L’arrivée du web et des réseaux sociaux ont agi en révélateur de comportements, aussi bien du côté des entreprises que des collaborateurs : consciente que ses employés avaient désormais le monde et donc – potentiellement - la procrastination à un clic de leur place de travail, l’entreprise a renforcé ses directives internes pour endiguer la fuite de ses cerveaux sur le virtuel, sans chercher à voir le web comme un outil de travail ; du côté des collaborateurs, ces nouveaux outils qui ouvraient la porte au partage d’expérience, à la recherche d’informations et, finalement, à des possibles insights dans l’atteinte de leurs objectifs, ont immédiatement été associés à des restrictions (sécuritaires, officiellement) ou des sanctions, coupant net l’association Web=travail. Obéissants, les collaborateurs se contentent la plupart du temps de surfer à titre privé (organisation des vacances, messages privés, débats sur FB, personal branding, etc.), depuis leur smartphone, afin de s’éviter les remarques du type « avec le temps que vous passez sur Internet, vous arrivez encore à travailler ? » à chaque fois que leur navigateur pointe autre chose que le site internet de l’entreprise...

Pas surprenant, du coup, que l’important pour les deux parties soit de prouver que le temps au poste de travail a été respecté, que le temps partiel ou télétravail soit synonyme de moins d’efficacité (alors que certaines études prouvent exactement le contraire) ou de productivité pour les employeurs, et que les badgeuses continuent, en 2014, de résonner comme des orgues de Staline au sein de la majorité des entreprises.

Comment s’étonner alors que le niveau de maturité digitale des entreprises suisses reste désespérément bas et qu'elles se voient contraintes de trouver de nouveaux leviers de motivation pour garder leurs collaborateurs ? Quand est-ce que les dirigeants « de chez nous » réaliseront que le meilleur moyen de garder un talent et de l’exploiter n’est pas de l’enfermer, mais bien de lui ouvrir la porte du monde pour qu’il l’amène sur un plateau à l’entreprise?... 

Faisons comme les enfants: "les badges au feu, le présentéisme au milieu"...

 

*Ne craignons pas de dire la vérité. 

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