Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AARAU/Le Kunsthaus révèle le surréalisme suisse en 400 oeuvres

Crédits: Succession Kurt Seligmann/Aargauer Kunsthaus, Aarau 2018

«Il n'est de bon bec que de Paris.» François Villon l'écrivait déjà au XVe siècle. Les choses n'ont hélas guère changé, du moins jusqu'à ces derniers temps. Quand André Breton jouait au pape du surréalisme, encore plus dogmatique que celui de Rome, il fallait se voir adoubé par la capitale. La chose jouait pour les Français, bien sûr, mais aussi les étrangers. Ont ainsi été acceptés des gens du Sud, comme Wifredo Lam ou Roberto Matta, et des Germaniques, dont Max Ernst ou Hans Bellmer. Ils se sont vus en quelques sorte naturalisés. 

Et les Suisses? C'est la question que pose aujourd'hui l'Argauer Kunsthaus. Le musée, qui s'est récemment penché sur le «pop art» helvétique des années 1960 et 1970, propose une énorme exposition. Elle remplit l'extension construite en 2003 par les Herzog & DeMeuron. Seize salles. Au menu, il y a quelque 400 œuvres émanant d'une soixantaine d'artistes. Côté quantité, nul ne va se plaindre. Pour ce qui est de la qualité, je vais vous expliquer en quoi les participations se révèlent inégales. Mais une chose apparaît certaine. Cette manifestation hors normes offre un fantastique travail de défrichage. Quel changement avec celles qui se contentent de pousser paresseusement l’un à côté de l'autre les Dalí et les Miró!

Une réaction à l'art officiel

Le surréalisme a donc touché la Suisse. Assez peu sans doute dans les années 1920, mais fortement au cours de la décennie suivante. Souvent en réaction contre l'art officiel, relevant de la «défense spirituelle». Encore faut-il savoir ce que l'on regroupe sous cette appellation! Le mouvement lancé par Breton tient du fourre-tout. Difficile de trouver des points communs entre une réalité détournée de ses apparences et une abstraction portant au rêve. Disons le tout de suite. La première formule a peu séduit les Suisses. Outre Sarine, on ne peut citer sur les murs du Kunsthaus que Werner Schaad (1905-1979). Il s'inspire dès les années 28-29 de René Magritte. Même types de personnages. Jeu identique avec les apparences. «La liberté du peintre» (1930) se compose comme un paysage horizontal normal... mais suspendu verticalement, ce qui change tout.

Autrement, nous avons en fait des abstraits, ou des figuratifs ne conservant que quelques éléments identifiables. Certains sont passés par Paris. D'autres non. Le plus connu des voyageurs est une femme, Meret Oppenheim (1913-1985). Muse, artiste et modèle, elle a produit l'une des plus célèbres pièces surréalistes, «Le déjeuner en fourrure» qui n'est pas revenu de son musée américain. Meret forme bien sûr l'une des vedettes de l'exposition. Elle en constutue l'un des grands noms avec Kurt Seligmann (1900-1962), attiré par les Etats-Unis où il est mort, Max von Moos (1903-1979) ou Otto Tschumi (1904-1985). Le Corbusier, Paul Klee ou Alberto Giacometti, qui a connu sa période surréaliste, sont bien sûr aussi là. Mais on a envie de parler à leur propos de «guest stars». Pour le premier surtout. Il faut de l'imagination pour voir un membre du groupe avec le Corbu!

Dans les caves des musées 

Beaucoup d'autres restaient inconnus jusqu'à cette rétrospective proposée par Peter Fischer et Julia Schallberger avec l'assistance de Noemi Scherrer. Les commissaires prouvent d'impressionnantes connaissances. Ils disposent apparemment aussi d'un excellent carnet d'adresses. Il leur a en effet fallu dégoter les œuvres, dont beaucoup se nichent chez des privés. Cela dit, il en existe aussi dans les musées alémaniques. En réserves. Même Tschumi ou Von Moos y reposent en paix. Si le premier a tout donné au Kunstmuseum de Berne et le second son fonds à celui de Lucerne, les deux institutions se moquent comme d'une guigne de ces héritages. Du reste, fait significatif, seul le Kunstmuseum de Bâle (ville natale de bien des surréalistes) dédie une aile à la production locale. Les autres préfèrent les gloires internationales. Notons pourtant que Coire vient de faire son devoir de mémoire avec Andreas Walser, mort à 22 ans en 1930. Je vous en avais du reste parlé. 

Il était donc bon se sortir de l'ombre Jean Viollier (1) ou Gérard Vulliamy, Robert Müller et Anna Indermaur, Anita Spinelli et Ilse Weber. Il ne s'agit pas là de figures de premier plan (quoique Vulliamy...), mais ils composent ensemble une sorte de fresque. La chose est aidée par l'accrochage. Dense. Les partis-pris thématiques soulignent les affinités. Il s'en détache tout de même une révélation surprise. C'est celle d'Hans Erni (1909-2015). Entre son passage au Bauhaus et ses soixante ans d'académisme triomphant, le Lucernois a connu sa saison surréaliste. En témoigne une toile étonnante comme «Nouveaux satellites» de 1937. Il subsistera encore des fantaisies de perspectives dans son décor de 90 mètres de long pour l'Exposition nationale de 1939. La «Landi». L'Aargauer Kunsthaus en montre huit panneaux sur cent trente-six.

Des oeuvres jusqu'en 2017 

Si le surréalisme se définit difficilement dans son objet, il en va de même pour sa durée. Les puristes l'arrêtent à la guerre. Les indulgents vont jusqu'à la fin des années 1950. Le Kunsthaus, lui, englobe tout. Il juxtapose aux cimaises des pièces allant jusqu'à nos jours. Après Jean Tinguely, après Henriette Grindat, après André Thomkins, le visiteur rencontrera ainsi Not Vital comme Thomas Hirschhorn. Un choix discutable. Contestable même. Mais il y a encore plus récent. Le record est battu par Francisco Sierra. Né en 1977, le Chilien d'origine se voit représenté par deux toiles de 2017 acquises par l'Aargauer Kunsthaus en 2018. Qui dit mieux? 

Bref. Le visiteur en ressort la tête pleine, ses feuilles de salles à la main. Fatigué. Un peu étourdi. Pas toujours d'accord. Son regard a subi tant de sollicitations qu'il n'en a pas remarqué le blanc triste des murs et la laideur de l'éclairage au néon tamisé. C'est ici le travers. L'institution pourrait tout de même soigner son emballage. Le public en serait d'autant plus emballé. 

(1) Viollier, l'un des rares Romands retenus, fait l'affiche avec «Epouvantail charmeur» de 1928.

Pratique 

«Surréalisme suisse», Aargauer Kunsthaus, Aargauer Platz, Aarau, jusqu'au 2 janvier 2019. Tél. 062 835 23 30, site www.aargauerkunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Succession Kurt Seligmann/Aargauer Kunsthaus 2018): "La seconde main de Nosferatu" du Bâlois Kurt Seligmann, 1938.

Prochaine chronique le dimanche 22 septembre. Les Editions D'autre part sortent à Genève leur centième titre.

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