Neaujeancharles

CO-FONDATEUR DE ICONYL SA

Jean-Charles Neau aide les dirigeants à gagner en clarté et tranquillité d'esprit dans la réalisation de leurs plans sensibles de transformation digitale, développement d'affaires, amélioration de la performance. Jean-Charles a été conseiller d'entreprise en France et en Suisse, notamment auprès d'Arthur Andersen, avant de créer des états-majors en banques privées et d'y diriger des projets sensibles lors d’intenses périodes de transition et d'incertitude. Aujourd'hui, Jean-Charles est revenu au métier du service pour continuer à enrichir et partager son expérience de l’innovation, du digital et de la conduite du changement orientée clients, notamment comme lecteur en université et mentor auprès de start-ups technologiques. Voir le site Iconyl SA

A la recherche de la Valeur perdue

On est encore en aout, c'est encore l'été et on peut se permettre quelques digressions dans nos billets.

Nos valeurs républicaines sont mises à rude épreuve. Chacun l'admettra. Ici ou dans les rues de Karrada à Bagdad.

Les médias, les auteurs d’attentats et les politiques semblent avoir respecté la trêve olympique, ou celle de leurs vacances d’été.
Le vacarme des mots qui a suivi celui des maux avait provisoirement cessé.
Jusqu'à ce qu'il retentisse de nouveau avec le débat sur la burkini et la reprise de la campagne électorale en France.

Partons à la recherche de l'une des valeurs les plus fondamentales, les plus osées, les plus innovantes, et au fond les plus oubliées, de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Rappelons-nous quand et pourquoi cette déclaration a été rédigée au sortir des deux conflits les plus violents que l'Humanité ait connu.

Cela paraît évident, incongru, inutile, obsolète, de rappeler nos valeurs fondatrices.

Mais vus l'agitation électoralo-clientéliste aux USA ou en France, en particulier après l'horreur de Nice, et l'échec récent que représente le Brexit (échec au sens où les politiques menées semblent avoir perdu en route l'idéal prévalant à la construction européenne jusqu'à pousser un pays à rompre avec l'utopie du projet), tout se passe comme si les gouvernants, les aspirant gouvernants et la société civile avaient oublié que les textes fondamentaux sur lesquels reposent notre monde civilisé sont basés non pas sur une, ni même deux, mais bien sur trois valeurs.

Et ce n'est pas du tout par hasard. L'Histoire a fait plusieurs essais pour en arriver à cette synthèse.

Tout a commencé avec la Liberté

Comment définir la Liberté ? Au sens civil, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 nous dit : « La Liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». C’est-à-dire, pour reprendre une maxime célèbre : « La Liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

Faisons un peu de géométrie. Visuellement, cela ressemble à cela :

Comme on peut le voir, les libertés L1 et L2 respectent la définition. En revanche, l'espace de liberté de L1 est 4 fois plus grand que celui de L2 parce qu’il a élargi davantage sa sphère d’influence. 

Chacun sent bien que cette situation pourrait être source de conflits.

Il manque le principe d’Égalité

Les libéraux humanistes partisans de la non-violence introduisent donc la valeur Égalité comme indissociable de la Liberté.

Liberté et Égalité font leur apparition dans les textes fondateurs des premières républiques, dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis en 1776, puis dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en France en 1789.

« Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux » (Déclaration d'indépendance)

Si l’on respecte le principe d’Égalité, cela donne ceci :

L1 perd un peu moins de la moitié de son espace de Liberté, tandis que L2 fait plus que doubler le sien.

Les pertes de l’un et les gains de l’autre sont si importants qu’ils suffisent à expliquer bien des conflits. Les uns animés par la peur de perdre et par l’esprit de conservation, les autres par la jalousie, la haine et l’envie de plus (plus de sécurité, plus de nourriture, plus de santé, plus de confort, plus d’épanouissement, plus de liberté religieuse, etc.).

Cette situation déséquilibrée était de mise partout où on a introduit les valeurs d’Égalité et de Liberté. Toute tentative de rééquilibrage est donc difficile et est source de conflits. Même avec une bonne intention au départ, cela a pu mener, à l'extrême, à une forme de totalitarisme.

Cela a fait dire à certains, dont Milton Friedman en 1980 (prix Nobel d’Économie en 1976 et défenseur des idées libérales), que l’Égalité devait passer au second plan, être subordonnée à la Liberté:

« Une société qui met l'égalité au-dessus de la liberté n'aura ni l'un, ni l'autre »

Que la liberté soit prioritaire sur l'égalité, ou l'inverse, définit en grande partie le clivage gauche-droite en politique.
Le rééquilibrage par le levier fiscal est un des thèmes les plus débattus en politique économique.

C’est là où les premiers républicains français, parmi lesquels Camille Desmoulins en 1790, suivis par les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, ont une idée de génie et inscrivent une troisième valeur fondamentale. Une valeur éthique, morale, qui ne repose pas sur le Droit et qui vise la communauté des individus:

« [tous les êtres humains] sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (Déclaration universelle, article premier)

En Suisse, pourtant dépourvue de devise officielle, une recherche Google avec "devise suisse" nous donne comme résultat un principe de solidarité depuis 1902:

« Un pour tous, tous pour un »

La constitution genevoise marque explicitement son attachement aux principes de la déclaration de 1948.

Ce n'est pas un hasard: la Fraternité est ce qui permet d'obtenir le maximum de Liberté et d'Égalité de manière durable

Car si on l’applique, voilà ce que cela donne :

Dans ce nouveau schéma, chacun partage exactement le même espace de Liberté, sans aucun conflit.
La seule concession demandée à l’un et à l’autre est de partager, respecter, tolérer, coopérer.
L1 retrouve son espace qu’il avait initialement dans notre premier exemple. L2 n’a plus rien à envier ni de haine à nourrir. L1 n’a plus peur, car son espace est préservé, ce d’autant plus qu’il est co-protégé par L2.

C‘est la force de la Fraternité et de toute société civilisée: gagner sur les deux plans de l’Égalité et de la Liberté, en même temps, sans conflit. Et non seulement cela, mais en plus obtenir le maximum de Liberté pour chacun.

Résumons:

Ce tryptique s'est exprimé dans de nombreuses tentatives d’intégration, comme l'Union Européenne, par exemple. Et c'est ce qui a été totalement oublié dans l'Europe pre-Brexit où les préférences et les enjeux économiques et nationaux l'ont bien souvent emporté sur l'objectif d'intégration (dernièrement avec les crises de la dette Grecque ou des réfugiés) ou dans le repli identitaire ou communautaire (au sens d'une communauté qui exclurait les autres) qui fleurit aujourd'hui partout dans le monde et dans les idées populistes.

La Liberté est un but, l’Égalité une condition, la Fraternité le liant qui permet d'obtenir le maximum de l'un et de l'autre de manière durable.
Ce n'est pas juste une belle idée humaniste, on vient de le démontrer par la géométrie.

Nos dirigeants politiques, médiatiques et économiques ont-ils oublié leurs responsabilités et leurs devoirs alors que tous agitent et renforcent les clivages, mais aucun n'explique, ni n'éduque ? Ne pourraient-ils revenir à ce qui nous fonde, alors que n'en finit pas l'escalade des conflits économiques, sociologiques, idéologiques, territoriaux, écologiques, politiques, "terroristes", que j'ose mettre sur un même plan, en ce qu'ils puisent à la même source ?

Fragiliser la Fraternité, ou le Respect, ou la Tolérance, c’est nécessairement se priver à plus ou moins brève échéance non seulement de l’Égalité, mais aussi de la Liberté...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."