Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

A l’Ouest, du nouveau : Mars a épousé Vénus

La violence paie. Voyez Maidan.

La place de l’Indépendance, à Kiev, a été pour trois mois la grande scène du monde. Une tragédie s’y est jouée qui, comme dans la tradition grecque, dépasse ses acteurs. D’un côté, le chœur des insurgés, de l’autre le babil des diplomates. Au dernier acte, le chœur, en larmes et triomphant, a salué ceux qui avaient versé leur sang. Les bavards n’attendaient pas ce final, épique et provisoire.

Souvenez-vous des dernières séquences. Les escadrons casqués des «berkut» avaient reçu l’ordre de chasser les manifestants de la place, et jeudi ils avaient repris la moitié de Maidan. Trois ministres de l’Union européenne sont arrivés en hâte pour éviter un massacre et proposer un compromis que Viktor Ianoukovytch s’est empressé d’accepter : il sauvait ainsi son poste. Pour les insurgés, c’était intolérable. Ils se sont organisés en unités de cent volontaires, parfois équipés d’armes prises dans une caserne à Lviv, ils ont allumés de grands feux pour arrêter l’avance des forces de police, et ils sont partis à l’assaut, sachant que beaucoup d’entre eux y laisseraient leur vie. Deux jours plus tard, ils déambulaient dans les palais de l’autocrate déchu.

Cette issue imprévue en dit long sur le rôle de la violence dans notre histoire immédiate et sur la pusillanimité nouvelle de l’Occident.

Quand George Bush s’apprêtait à envahir l’Irak et que les Européens tentaient de l’en dissuader, l’essayiste Robert Kagan avait provoqué un grand fracas intellectuel en décrivant ce divorce transatlantique : l’Europe était de Vénus, parce qu’elle avait choisi en toute chose la voie non violente de la négociation et du compromis apaisant ; les Etats-Unis, au contraire, étaient de Mars, prêts à utiliser leur muscle militaire pour défendre leurs intérêts et imposer ce qu’ils décrivaient comme leurs valeurs.

Dix ans après, cette dichotomie occidentale semble être effacée. Les architectes des deux guerres américaines continuent de défendre les campagnes d’Afghanistan et d’Irak, mais Barack Obama, et la majorité de ses concitoyens, en ont tiré des leçons qui les ont amenés tout près de Vénus : fin des aventures et des risques contreproductifs.

Le budget du Pentagone qui vient d’être présenté est la démonstration la plus éclatante de cette révision radicale : l’objectif est de ramener le poids relatif de l’institution militaire à ce qu’il était avant la Deuxième guerre mondiale.

Les conséquences de cet abandon de Mars et de cet alignement des Etats-Unis sur l’Europe sont manifestes plus que partout au Proche-Orient. L’écrasement d’un soulèvement populaire en Syrie n’a agité que mollement les diplomates ; il en est résulté une guerre civile aux dévastations effrayantes. La confiscation d’une révolution par l’armée en Egypte n’a presque pas fait de vagues, et une nouvelle autocratie s’installe au Caire dans un acquiescement muet.

La réserve américaine est telle désormais que l’Europe timide paraît parfois un peu va-t-en guerre : en Libye, mais du ciel, au Mali et en Centrafrique, avec des pincettes et dans des conditions telles que ces expériences ne seront sans doute pas renouvelées.

Ce désengagement occidental, cette défiance neuve à l’égard de la force peuvent être compris comme des signes de maturité. Mais ils n’éliminent pas la violence, que des tyrans se sentent plus libres d’employer. Ou des peuples, quand les compromis proposés par les diplomates ne sont pas tolérables. A Kiev, par exemple.

 

 

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