Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

«The Shape of things to come»: la géopolitique américaine comme tautologie

Franklin D. Roosevelt dit un jour : « En politique, rien ne se produit par accident, si cela arrive, vous pouvez être certain que cela a été voulu ainsi. » Cette vision déterministe des événements, qui contrevient à la pensée de David Hume pour qui association d’événements n’implique pas causalité, sous-entend le rôle de ceux qui élaborent les scénarios pour l’avenir, forment les tendances dont se nourrissent les élites politiques, économiques, militaires voire académiques[1]. Sans prétendre parler d’une seule et même voix, les scénarios développés par les géopoliticiens américains se font écho les uns aux autres et établissent des lignes de forces et des récurrences qui petit à petit dessinent l’avenir. Ces prophéties auto-réalisatrices ne forment-elles pas une vraie théorie de la révolution mondiale en ce début de 21ème siècle ?

S’il y a une approche géopolitique qui s’impose, c’est celle de la nouvelle hégémonie américaine dématérialisée, suivant la « Joint Vision 2020 » et sa « Full Spectrum dominance » par laquelle les Etats-Unis prétendent vaincre n’importe lequel de leurs adversaires avec ou sans allié[2]. Cette vision est relayée par un vaste réseau de think tanks et d’organisations semi-privées, du Strategic Forcasting (Stratfor) au Council on Foreign Relations (CFR), ou encore le Center for Strategic & International Studies (CSIS)[3] dont le rapport « Foreign Policy into the 21st Century : The US leadership Challenge » (1996) appelle à l’établissement d’un « grand design »[4]. Le multilatéralisme n’est pas la voie préférée, elle est complémentaire à cette nouvelle approche[5]. La collaboration et le partage de la puissance sont des données temporaires, dans une période de transition vers cette nouvelle architecture de stabilité mondiale ou « nouvel ordre mondial »[6].

Lors du récent séminaire stratégique du USA War College (USWC) d’avril 2014,  Robert D. Kaplan, chef analyste en géopolitique pour la société privée américaine Strategic Forcasting ou Statfor[7] et correspondant pour le journal The Atlantic, soutient cette thèse[8]. Il prédit une transformation radicale du paysage international et la mort de l’état nation. Prenant exemple sur la Lybie, la Syrie, l’Iraq ou encore l’Afrique, M.Kaplan affirme que le processus est irréversible. L’Europe a amorcé son déclin ; les Etats-Unis eux « ne se soucient pas de la géographie », la fluidité des espaces s’impose autour du théâtre maritime, alors que 90% du commerce mondial transite par la mer, le Seapower américain assure la sécurité des voies maritimes, telle une Venise du Troisième millénaire. En fin de conférence, il préconise même la réorganisation de l’appareil diplomatique selon l’ancien bureau britannique des affaires coloniales optant pour une structure verticale et non plus horizontale.

Quelques jours plus tard, Kaplan publie sur son blog « Le don de la puissance américaine » dans lequel il prédit des conflits de nature « cataclysmique » couplés les uns aux autres, qui seront la marque de ce 21ème siècle. Sa conclusion, vous l’aurez devinée : le pouvoir militaire américain demeure la clé de voûte de l’architecture de stabilité mondiale[9].

On aimerait lui donner tort, et pour ceux qui n’auraient pas su lire entre les lignes, on recommande le rapport du National Intelligence Council (NIC) publié en 2012 : « Global Trends 2030 »[10]. Les tendances dessinées pour le futur se fondent sur un ensemble de données biaisées, d’études plus partisanes les unes que les autres s’appuyant sur des variables ajustées à la puissance des Etats-Unis[11]. On y trouve en outre une prédiction de l’accroissement de la classe moyenne mondiale selon un modèle qui table non sur la richesse ou l’épargne mais sur les dépenses de consommation ; le calcul de la puissance accorde une place de choix, cela va sans dire, aux dépenses d’armement. L’extension de l’initiative individuelle est présentée, sans autre forme de preuve, comme un facteur clé capable de « relever les défis mondiaux ». On y apprend enfin que « la capacité d’influence des individus sur la gouvernance sera facilitée par de nombreuses technologies de communication existantes et à venir », consacrant le glissement du pouvoir vers les réseaux « informes multifacettes ». Dans ce scénario, les Etats-Unis sont les agents de l’intégration régionale.

En marge de ce rapport, la « Vision stratégique » de Z.Brzezinski publiée la même année adopte un registre identique: l’Europe est condamnée à rester le « junior Partner » du couple atlantique, son modèle est « inadapté » pour les autres régions du monde[12]. On y explique que la capacité américaine d’influencer les événements mondiaux dépend de la « perception » que se font les autres du système social et du rôle global des Etats-Unis[13]. Et c’est bien là qu’est le nœud du problème, c’est la subjectivité de ces modèles qui remplace petit à petit la réalité, transformant ces discours en tautologies.

Ces hommes, que l’on présente depuis deux générations comme des visionnaires du futurs, tels S. Huntington (choc des civilisations), F.Fukuyama (Fin de l’histoire) Z.Brzezinski (Révolution Technétronique), George Friedman ou encore Robert D. Kaplan (Fin de l’état), déterminent non pas l’événement en tant que tel mais la forme des événements à venir, dépourvue d’objectivité car construite sur des variables choisies afin de servir leurs thèses qui finissent par acquérir un statut de vérité indépassable[14].

Dans son ouvrage « Ill fares the Land », publié l’année de sa mort en 2010, Tony Judt terminait par « The Shape of things to come ». Hommage à l’ouvrage éponyme de H.G. Wells qui avait su proposer six ans avant le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, en 1933, une théorie de la révolution mondiale en même temps qu’une utopie pour le 20ème siècle: dessinant un monde globalisé débarrassé de la tyrannie[15]. Quelques mois plus tard, Wells allait interviewer Joseph Staline qui lui confiait entre quatre yeux que « la transformation du monde était un processus douloureux »[16]. Au sortir de la guerre, les éditeurs américains du magazine Fortune publiaient l’ouvrage « U.S.A The permanent revolution » par lequel ils annonçaient qu’il fallait à présent définir l’avenir en appliquant la « proposition américaine » aux autres peuples de la terre[17]. De quelle douleur et de quels sacrifices parlait-on et parle-t-on encore aujourd’hui ? T.Judt met en garde contre le retour d’une politique de la peur, insistant sur le rôle de l’état qui est, selon lui, plus que jamais nécessaire afin de garantir le « bien commun » face aux forces de la dérégulation[18].

Les modèles prédictifs portent ainsi avec eux l’intention de façonner le cours des événements à des fins de puissance. Sans adhérer à une approche déterministe de l’histoire, il est important de comprendre dans quelle mesure de tels scénarios permettent d’économiser le coût matériel de la puissance en facilitant à terme l’instauration d’une nouvelle hégémonie mondiale dématérialisée. Harold D. Lasswell (1902-1978), spécialiste de la communication de masse, parlait de la Russie et non des Etats-Unis lorsqu’il définissait une stratégie de la révolution mondiale passant par le contrôle des moyens matériels qui permettent d’atteindre la pensée des masses, dont elles dépendent[19]. La maxime du contre-révolutionnaire Edmund Burke reste actuelle: « Le meilleur moyen de prédire l’avenir est de le concevoir».



[1] On citera en exemple la revue « Terrorism and Political Violence », édité par David C. Rapoport, avec de nombreux membres de la RAND dans son comité éditorial. Londres, Frank Cass ; le CSIS; le Chertoff group ; Stratfor, etc…

[3] Créé en 1962 par le chef des opérations navales, l’amiral Arleigh Burke et David Abshire

[4] Douglas Johnston, Foreign Policy into the 21st Century : The U.S. Leadership Challenge, CSIS, Washington D.C., September 1996.

[5] Marina Ottaway et Bethany Lacina, « International Intervention and Imperialism : Lessons from the 1990s » in SAIS Review, Vol. 23, no2, automne 2003, pp.71-92.

[6] Formulation qui a pris corps dans le discours de George H. Bush, le 11 septembre 1990. Soutenu par Charles Krauthammer, puis Robert Kagan et William Kristol dans leur manifeste Present dangers : crisis and opportunity in American foreign and defense policy, San Fransisco, Encounter, 2000.

[7] Fondée à Austin (Texas) en 1996 par George Friedman, il publie un rapport de renseignement quotidien à l’usage des acteurs privés.

[8] U.S. Army War College, 25th Annual Strategy Conference, du 8-10 avril 2014, Carlisle, Pennsylvanie. 

[9] Robert D. Kaplan, « The Gift of American Power » on Global Affairs, Stratfor Global Intelligence, 14.05.2014.  Cette vision est partagée par George Friedman, CEO de Stratfor.

[10] Version disponible sur www.dni.gov/nic/globaltrends; une version traduite vient d’être éditée : Le Monde en 2030 vu par la CIA, La Bible des puissants, préfacé par Flore Vasseur, Paris, J’ai Lu, 2013.

[11] On y trouve pêle-mêle des études du think-tank de l’armée, RAND ; de Goldman Sachs et d’instituts McKinsley.

[12] Zbigniew Brzezinski, Strategic Vision, America and the Crisis of global power, New York, Basic Books, 2012, p.22, 36.

[13] In ibid.

[14] Une excellente critique de la pensée néoréaliste de l’hégémonie a été proposée par l’historien Alan P. Dobson.

[15] H.G. Wells, The Shape of Things to Come, the Ultimate Revolution, London, Hutchinson&Co., 1933.

[16] Joseph Stalin, Marxism vs. Liberalism : An Interview between Joseph Stalin and H.G. Wells.

[17] U.S.A The Permanent Revolution, by the Editors of Fortune in collaboration with Russell W. Davenport, New York, Prentice-Hall, 1951,

[18] Tony Judt, Ill Fares the Land, New York, The Pinguin Press, 2010, p.194-195, « We have no good reason to suppose that economic globalization translates smoothly into political freedom. »

[19] Harold Lasswell, « The Strategy of Soviet Propaganda » in Wilbur Schramm (ed.) The Process and Effect of Mass Communication, 1954, pp.537-547. 

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