Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

«Suréduqués»?

Tous les pays pestent contre leur système d’éducation. La «sous-éducation» nous guette: rien de nouveau. Or voilà qu’en parallèle un nouveau concept apparaît: la «suréducation». 

De la même manière qu’une partie de la population souffre d’une maîtrise insuffisante de la lecture, de l’écriture, ou de la compréhension de base, une autre partie croule sous le fardeau d’un excès de savoir dont elle ne sait que faire. Le cas de la Corée du Sud est exemplaire.

Ce pays se classe régulièrement en tête des classements des pays les mieux éduqués, comme c’est le cas dans l’étude PISA de l’OCDE. L’éducation y est devenue une obsession nationale. 

Formidable situation – vraiment? Chaque année, plus de 50 000 diplômés universitaires ne trouvent pas de travail. Par contre plus de 30 000 postes ouverts à des qualifications du secondaire ne voient pas de candidats. Le prestigieux Samsung Economic Research Institute estime que plus de 40% des diplômés universitaires coréens sont «suréduqués»…

En Europe, la palme de l’éducation revient à la Finlande. Heureux pays qui voit se succéder une délégation après l’autre pour comprendre le «miracle» finlandais. 

Pas de doute, le système est excellent – et pourtant il y a un problème: le taux de chômage des jeunes entre 16 et 24 ans est de 19,1% (trois fois plus qu’en Suisse)! Comme en Corée, la Finlande «suréduque» ses jeunes qui, en fin de compte, ne peuvent pas – ou ne veulent pas – trouver de travail. Comment en est-on arrivé là?

Une question de prestige et d’argent

A l’origine existe notre obsession pour l’université. Dans l’OCDE, 56% des jeunes de 18 ans qui sortent du secondaire vont à l’université. En Corée et en Finlande, ils sont plus de 90%. 

Il y a bien sûr une question de prestige, en fin de compte bien légitime: qui ne voudrait pas avoir des enfants universitaires? Mais il y a aussi un impact matériel: en Grande-Bretagne, un diplômé universitaire touche 66% plus d’argent qu’un bachelier – s’il trouve du travail, et c’est là le problème.

Dans les pays où le système d’apprentissage est développé, le chômage des jeunes est au plus bas: 6,1% en Suisse et 8,1% en Allemagne.

A l’université, on acquiert des connaissances, dans le système d’apprentissage, on apprend un métier. Il est plus fascinant pour des jeunes universitaires de maîtriser la stratégie à la Steve Jobs ou la finance à la Warren Buffett que la plomberie à la super Mario. 

Mais à la sortie de l’université, personne ne fera de la stratégie avant plusieurs années, et tout le monde fera de l’exécution de stratégie. Si on ajoute un peu de mathématiques financières incomprises du commun des mortels, nos jeunes élites se croiront au pinacle de la connaissance. Et plus dure sera la chute, car ils ne connaissent toujours pas le «comment faire».

Dans le «vrai» monde

Bien sûr, il faut améliorer l’adéquation de l’éducation supérieure avec le «vrai» monde. Mais il faut aussi créer de nouveaux débouchés. Par exemple, le secteur public représente 15 à 25% de l’économie dans nos pays, mais le niveau de compétence laisse parfois à désirer. 

En Suisse, notre système de milice nous laisse choisir entre des Winkelried brillants et rares et des gens dont la seule compétence est d’être disponible (j’exagère à peine…). 

La complexité de la chose publique appellerait des jeunes qualifiés pour y faire carrière. Mais pour cela il faudrait les rémunérer. A Singapour, un ministre touche plus de 2 millions par an. 

Sans aller aussi loin, si nous ne faisons rien, nous continuerons à sous-employer dans le secteur privé des jeunes suréduqués et à subir dans le secteur public la mauvaise gestion d’Etats qui, finalement, mettent en péril nos sociétés.

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