Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

« Opération Bordure protectrice : l’heure de vérité pour la démocratie israélienne ?»

Pour la quatrième fois depuis 2006, Israël s’en prend au Hamas dans le ghetto de Gaza[1]. La conduite des opérations militaires, avec son coût humain exorbitant, rappelle la brutalité d’une réalité coloniale qui tolère et justifie des violations aux droits fondamentaux des civils palestiniens[2]. Alors que le gouvernement de B. Netanyahou invoque son droit de faire taire les « terroristes » là où ils se trouvent[3], des intellectuels israéliens, écrivains et réservistes font le choix de l’objection[4].

Ils dénoncent une « ruse de la raison » qui finit par faire accepter n’importe quoi au nom de la sécurité nationale. Non tolérés, ces opposants minoritaires sont de plus en plus marginalisés, objets d’attaques et d’intimidations répétées. Alors que le penseur politique israélien Zeev Sternhell affirme qu’Israël peut encore choisir si elle veut ou non rester une démocratie[5], d’autres vont plus loin en disant qu’il est déjà trop tard pour altérer la militarisation de l’Etat hébreu devenu un régime d’apartheid[6]. Qu’en est-il de ces voix dissidentes et quels messages tentent-elles de faire passer ? Peuvent-elles résister aux assauts et pressions d’une propagande qui gagne les médias, y compris les réseaux sociaux ?

 

Contrairement aux arguments des partisans de la « lutte contre le terrorisme » qui justifie tout, le cycle de violence auquel on assiste est en fait une escalade née de la désintégration calculée de l’espace économique, social et politique palestinien[7]. Celle-ci s’inscrit à son tour dans la durée, elle n’a fait qu’empirer depuis 1948 en suivant ses principales étapes, niant et privant de manière répétée les droits de tout un peuple à sa terre[8]. Ben Gourion, le fondateur des forces armées de Tsahal (1948) prônait, tout comme Netanyahou, l’usage d’une guerre à outrance, non pas au nom du droit à la sécurité, comme on pourrait le penser, mais du contrôle total et absolu de la terre d’Eretz Israël ou grand Israël incluant Gaza et la Cisjordanie[9].

Dans l’article qu’il publiait dans Les Temps Modernes après la guerre de 1967, intitulé « Israël : fait colonial ? », l’historien sociologue juif Maxime Rodinson exposait alors comment, selon lui, la formation de l’Etat d’Israël sur la terre de Palestine était l’aboutissement de cette histoire coloniale euro-américaine des 19 et 20ème siècle. Comme l’ont montré les historiens israéliens Shlomo Sand, Ilan Pappé, Michel Abitbol ou encore Yakov M. Rabkin, le projet sioniste a bâti une utopie vouée à faire disparaître tout ce qui est arabe ou musulman de ce « territoire » qu’elle a fait sien[10]. Les opérations militaires de l’armée (Tsahal) secondée par le service de sécurité intérieur (Shin Bet) étaient et demeurent aujourd’hui illégitimes et illégales du point de vue du droit, rappelant le nombre de résolutions de l’ONU et d’avis de la Cour internationale de Justice restés lettres mortes[11].

 

Les voix dissidentes israéliennes, si elles ne sont pas nouvelles, signifient avec plus de détermination que par le passé le refus de prendre part ou de cautionner des opérations violant les droits humains des Arabes comme des Juifs palestiniens. Tout d’abord sur le terrain, des dizaines de réservistes ont signé des pétitions affirmant le refus de souscrire à la conduite de la guerre[12]. En majorité des femmes, ces soldats mettent en accusation l’appareil bureaucratique militaire dans son entier. Elles s’opposent au processus de militarisation de la société assorti de l’application d’un système d’exclusion et de ségrégation à l’égard des « mauvais juifs » et des juifs d’origine palestinienne ou étrangère[13]. Depuis 2003, Yonatan Shapira incarne l’un des fers de lance de la fronde des pilotes israéliens contre les bombardements de civils innocents. Il mène le programme de résistance et de désinvestissement créé en 2005: Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS)[14]. Il n’hésite pas à parler dans les médias d’une montée de la « maladie du fascisme » dans son pays[15]

L’écrivain-scénariste israélien Etgar Keret, relève de son côté comment la désinformation et l’intimidation gagnent les réseaux sociaux (Facebook, etc..) en accentuant ainsi la marginalisation de la critique et de l’opposition politique[16]. À un autre niveau, et provenant d’horizons différents, des penseurs, tels que Seloua Luste Boulbira, Mouin Rabbani ou Norman G. Finkelstein, affichent, dans la lignée d’Edward Saïd, la nécessité de déconstruire l’argumentaire de la violence. Ils exposent les mécanismes profonds d’une tragédie humanitaire entretenue du côté palestinien, et des Arabes plus généralement, par une incapacité à se faire entendre sur la scène internationale et à l’absence d’écoute et de considérations des origines du fait colonial et de ses instruments d’oppression par les Occidentaux dont l’héritage n’est pas encore parfaitement assumé[17].

À ce titre, ce sont les historiens Rashid Khalidi et Patick Tyler qui représentent un courant critique qui a permis d’éclairer certaines des raisons d’une faillite de la soi-disant médiation américaine dans la question de la Palestine. Washington a adopté, depuis la naissance de l’Etat d’Israël, une politique ambiguë pour ne pas dire biaisée, suivant ses propres intérêts sécuritaires, au détriment d’une résolution pacifique du conflit dans la région [18].  Cela contredit l’approche de ceux qui, comme Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël à Paris, continuent de penser ou de faire croire à l’opinion, selon la perspective adoptée, que le salut ne pourra venir que de Washington, perçu comme seul et unique acteur en mesure de mettre fin au bain de sang[19]. Les fausses promesses, contradictions et velléités d’une diplomatie atone de John Kerry, lynché par la presse israélienne, ont fini par décourager les plus optimistes[20]

Les facteurs évoqués contribuent aujourd’hui à compromettre les efforts de paix en occultant les vraies raisons d’une guerre devenue perpétuelle. Après un demi-siècle de souffrance, on persiste à dissimuler en la niant la nature d’une violence exercée au travers d’un système de confinement et d’exclusion, justifiant l’expropriation, l’oppression et finalement le terrorisme[21]. C’est la méconnaissance des origines de cette violence et l’incapacité d’entendre ces voix dissidentes qui confond une partie importante de l’opinion dans son aptitude à interpréter les événements et prévient toute capacité politique à échafauder un cadre cohérent pour sortir de la spirale meurtrière[22].

Pour illustrer la « ruse de la raison », le philosophe Hegel dans ses « leçons sur la philosophie de l’histoire »  donne l’exemple d’un homme lésé qui, par vengeance, se persuade de son bon droit et part incendier une maison, feignant de ne pas comprendre que son acte conduira à la destruction du village tout entier[23]. L’exemple illustre de quelle façon Israël, tout en niant ses violations du droit international, défend ses raisons propres selon une vision téléologique des événements et finit ainsi par mettre en danger tout le monde.

 



[1] Les opérations « Pluies d’été » (2006), « Plomb durci » (2008-2009), « Pilier de défense » (2012), « Bordure de protection » (2014).

[2] Le conseil des droits de l’Homme de l’ONU, en Session spéciale le 23 juillet a décidé la poursuite d’une enquête sur les violations du droit international, notamment crimes de guerre et crime contre l’humanité.

[3] Relayée par des sites tels que Monde juif.info, « Opération Bordure protectrice : Israël élimine le chef de la propagande du Jihad islamique », 25.07.2014.

[4] Depuis 2002, ce phénomène connaît une ampleur grandissante.  Les objecteurs encourent des sanctions disciplinaires parfois graves, ils sont accusés d’incitation à la rébellion et subissent l’exclusion de la société israélienne.

[5] Intervention « La démocratie israélienne à l’épreuve » sur http://www.lapaixmaintenant.org/La-democratie-israelienne-a-l:

[6]Le Prof. Ilan Papé se situe dans la catégorie des intellectuels qui pensent qu’Israël est devenu un Etat d’apartheid raciste. Interview sur http://www.democracynow.org le 28 juillet 2014. 

[7] Cela répond en tous points à une stratégie de « désengagement moral » dont les quatre paramètres de l’acte terroriste sont: l’imprédictibilité ; la gravité des conséquences ; le sens de perte de contrôle instillé chez les victimes de ces actes et finalement la vulnérabilité des structures sociales et l’affectation très large de la population à ce type d’attaque. Dans Albert Bandura, « Mechanisms of moral disengagement » in Walter Reich, Origins of Terrorism, Psychologies, Ideologies, Theologies, States of Mind, Washington, Woodrow Wilson Center Press, 1990, pp.161-191.

[8] Une étape décisive a été la guerre des six jours, du 5 juin au 10 juin 1967, déclenchée comme une attaque préventive d’Israël contre ses voisins arabes, suite au blocus du détroit de Tiran. Elle se solde par la condamnation d’Israël par la résolution 242 de l’ONU, qui entérine l’illégalité de son occupation.

[9] Israël avait du accepter de se conformer à la résolution de l’ONU 194, du 11 décembre 1948. Celle-ci prévoyait le droit au retour des réfugiés palestiniens. Ben Gourion par la loi sur la propriété abandonnée avait légalisé la confiscation généralisée.  

[10] Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008 ; Ilan Pappé, The Idea of Israël : A History of Power and Knowledge, London, Verso, 2014 ; Michel Abitbol, Les Amnésiques, Juifs et Arabes à l’ombre du conflit du Proche-Orient, Paris, Perrin, 2005 ; Yakov M. Rabkin, Au nom de la Torah, une histoire de l’opposition juive au sionisme, Laval, Les Presses de l’Université de Laval, 2004.

[11] Israël a refusé de reconnaître et l’illégalité de l’occupation et le retrait aux frontières antérieures à l’occupation illégale de 1967, résolution de l’ONU 242 du 22 novembre, compromettant depuis  la création d’un état palestinien selon le plan de partage de l’ONU de 1947 ; Avis de la CIJ du 9.7. 2004 sur l’illégalité de la construction du mur dans le territoire palestinien occupé.

[12] Voir l’activité de la société civile, tel que le mouvement « Paix Maintenant » http://www.lapaixmaintenant.org

[13] Yael Even Or, « We are Israeli reservists. We refuse to serve. », Washington Post, Posteverything, 23 Juillet 2014.

[16] « L’Esercito potra Vincere, Ma il Paese Perdera » in Corriere della Sera, 21.07.2014, p.3

[17] Voir Edward W. Said, Dans l’ombre de l’Occident, suivi de « Les Arabes peuvent-ils parler ? » de Seloua Luste Boulbina, Paris, Payot, 2014. Rabbani et Finkelstein sont les co-auteurs d’un livre à paraître : « How to Solve the Israel-Palestine Conflict ».

[18] Rashid Khalidi, Brokers of Deceit : How the U.S. has undermined Peace in the Middle East, Boston, Beacon Press, 2013 ; Patrick Tyler, A World of trouble, The White House and the Middle East, from the Cold War to the War on Terror, New York, Farrar, Strauss and Giroux, 2009

[19] Interview recueilli dans Le Courrier, 29.07.2014, p.9.

[20] David Horowitz, « John Kerry : la trahison » in The Times of Israël, 27 .07.2014

[21] Voir le travail de l’historien Ilan Pappé, op. cit. Trois documentaires apportent des perspectives croisées :  Dror Moreh, The Gatekeepers (2012) ; Ana Nogueira et Eron Davidson, Roadmap to Apartheid (2012) ; Emad Burnat et Guy Davidi, Five Broken Cameras (2013).

[22] Trop nombreux sont les sites d’information qui se rangent derrière la ligne de défense israélienne invoquant l’ « anti-terrorisme » et le droit à la sécurité. Voir « Intervention militaire israélienne à Gaza : l’analyse de Charles Enderlin » Francetvinfo, 21.07.2014. 

[23] L’exemple est produit par Seloua Luste Boulbina dans « Les Arabes peuvent-ils parler ? » in op. cit. p. 158.

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