Bennaim Yves

FONDATEUR DU THINK TANK 2B4CH

Yves Bennaïm est un pionnier du web qui est actif en ligne depuis 1992. Affichant 25 ans d'expérience dans les technologies digitales, le Genevois se profile aussi comme un expert en cryptomonnaies. Il a été chef de la délégation d'experts pour la Suisse au comité ISO de standardisation des technologies blockchain et grands livres distribués. Ce geek de la première heure est encore fondateur du think tank 2B4CH pour la promotion de Bitcoin et de la technologie blockchain en Suisse. A suivre sur Twitter: @ZLOK

“Musique d’avenir" - Construction d’une Bitcoin-Nation (3e partie)

Le Conseil fédéral est invité à présenter le plus promptement possible un projet de loi spécial sur Bitcoin, la Blockchain et les crypto-actifs.

Pour comprendre les origines de cette proposition, il est conseillé de (re)lire la 1ère partie de cette série “Construction d’une Bitcoin-Nation”, dans laquelle la perspective est donnée en parallèle avec une prise de position nationale similaire, il y a un siècle, et la mise en application simple et efficace de celle-ci.

Art. 1er. La Poste doit désormais gérer les transferts de Bitcoin.
Art. 2. Une nouvelle division est créée pour gérer ce service, avec des employés.
Art. 3. Le Conseil fédéral s’occupera des détails plus tard. Il n’y aura pas de bénéfices.
Art. 4. Le Conseil fédéral rend cette loi officielle.

La 2ème partie de mon article était une mise en garde contre l’appât du gain facile donc nuisible, et les mirages d’une prise de contrôle à travers des copies mal comprises.

Dans les jours qui ont suivi la publication de ce billet, le groupe SIX, détenteur et exploitant de la Bourse suisse que je mentionnais, a annoncé le lancement de leur service de “négoce, règlement et conservation d’actifs numériques”, et on peut imaginer que l’arrivée du e-CHF privé n’est donc plus très loin. Mais comment celui-ci sera-t-il régulé?

Le but de cet article en trois parties est d’offrir le recul nécessaire pour une vision globale des transformations à venir, bien plus révolutionnaires pour notre société que la spéculation autour de nouveaux titres et des nouvelles monnaies.

Ceci est le dernier volet de cette série, dans lequel j’explore les spécifications et le cahier des charges que la Suisse devra adopter pour mettre en œuvre cette “Crypto Nation Switzerland” dont parlait en janvier le Conseiller Fédéral Johann Schneider-Ammann dans son discours à St. Moritz.

Suite à celui-ci, il en prononça un autre quelques mois plus tard, au “Blockchain Summit” de Zug, dans lequel il avouait “avoir fait une erreur”, et aurait du dire “Blockchain Nation”...

On peut comprendre sa confusion, et en réalité ce n’est ni “Crypto” ni “Blockchain” indépendamment, car les deux sont indissociables et il s’agit d’un tout. Une Blockchain seule n’est qu’une base de données peu efficace, tandis qu’un crypto-actif sans blockchain n’est rien de plus qu’un identifiant digital comme une adresse e-mail. C’est bien la conjonction des deux qui est révolutionnaire, leur renforcement mutuel par la distribution, la décentralisation, et l’immuabilité.

Le conseiller fédéral concluait son discours en offrant aux participants étrangers une “cordiale bienvenue à venir s’installer en Suisse.”

Mais à l’instar de Rome, Silicon Valley ne s’est pas faite en un jour. Il aura fallu des décennies, et l’université de Stanford, Hewlett-Packard, Fairchild, et Intel, entre autres, pour que l’écosystème attire Oracle, Apple, et Cisco, puis par la suite Google et Facebook, et la multitude de talents qui gravite autour et nourrit cette industrie. C’est un équilibre subtil et délicat, qu’il convient de protéger, nourrir, et entretenir.

Quand on lit le discours du Conseiller Fédéral Schneider-Ammann, on comprend que l’intention de la Suisse d’avancer dans cette direction est indéniable, bien que quelque peu maladroite.

Et la Suisse n’est pas seule. Elle trouve écho à l’international, comme par exemple dans le rapport publié cette semaine par Jean-Pierre Landau, ancien sous-gouverneur de la Banque de France en charge de l’étude des régulations des crypto-monnaies pour le gouvernement français. Il préconise une approche pragmatique et équilibrée, et précise que “malgré les interrogations qu'elles suscitent, il n'est pas proposé de réguler directement les crypto-monnaies. Ce n'est aujourd'hui ni souhaitable, ni nécessaire”.

La fièvre spéculatrice attisée par les charlatans autour des nombreuses ICOs de jetons en tout genre et des technologies “Blockchain-mieux-que-la-Blockchain”, puise son énergie dans l’absence de réglementations claires, et sa source dans la valorisation grandissante du réseau Bitcoin qui depuis une dizaine d’années ne fait que se peaufiner et se renforcer, sans leader, sans conseil d’administration, sans plan marketing ni adresse postale.

Paradoxalement, la confusion sur la relation entre “Blockchain” et “crypto” révèle d’autant mieux l’intérêt envers Bitcoin, et le tabou autour de celui-ci. Car c’est par Bitcoin que cette déferlante est arrivée, mais comme il n’appartient à personne, chacun y va de sa copie pour essayer de s’approprier la technologie.

Et ce qui fait la valeur de Bitcoin, c’est justement son universalité, et sa non-appartenance à un pays ou une entreprise en particulier. Au début de l’explosion d’Internet auprès du grand public, plusieurs grands groupes comme AOL, CompuServe, et même Apple et Microsoft, ont essayé de créer leurs réseaux privés, en concurrence au web “public”, unique, qu’ils considéraient comme anarchique et chaotique, et qu’ils ne pouvaient pas contrôler ou monétiser aussi bien. Ces réseaux ont disparus, au bénéfice d’un réseau plus ouvert et décentralisé, qui a ensuite donné naissance aux géants comme Google, Amazon, et Facebook. Aujourd’hui, on retrouve la même tendance autour des technologies crypto et Blockchain. Il est trop tôt pour essayer de réinventer la roue, et il faut au contraire maîtriser ce qui fait la richesse et l’attrait de ces technologie. Par la suite, les acteurs majeurs pourront s’approprier leur part du réseau.

C’est justement ce que pensent certains investisseurs milliardaires comme Michael Novogratz, Tim Draper, et les frères Winklevoss, qui misent sur Bitcoin à long terme. Peter Thiel, cofondateur de Paypal et un des premiers investisseurs de Facebook, dit qu’il “parie sur Bitcoin, qui va devenir la version en ligne de l’or”. Jack Dorsey, CEO de Twitter et de la société de paiement mobile Square s’est lancé dans les transactions en Bitcoin qu’il qualifie de “monnaie native à Internet”.

La comparaison avec l’or et Internet n’est pas fortuite: ils font partie de ces biens dont l’utilisation et la valeur sont universelles, mais dont les cadres légaux qui les régissent varient selon les pays. S’il est évidemment important de s’accorder sur des standards au niveau international, il n’en est pas moins fondamental pour la souveraineté d’une nation d’encourager et de soutenir l’innovation technologique sur son propre territoire.

Comme exemple d’illustration, le chanvre légal ou cannabidiol (CBD), dont le taux de THC est inférieur à 1%, peut être commercialisé en Suisse depuis 2011.

En quelques courtes années, le commerce de ce produit relativement nouveau a pris ses marques et évolué. Aujourd’hui, les utilisations thérapeutiques et pharmaceutiques attirent chercheurs et industriels, et la Confédération aurait encaissé une quinzaine de millions de francs d’impôts pour l’année 2017. L’écosystème se met en place et croît.

Pour comparaison, une étude publiée au début de l’année estimait que le secteur du cannabis légal devrait générer 40 milliards de dollars et plus de 400’000 embauches d'ici 2021 aux États-Unis.

Qu’on y soit favorable ou non, le cannabis n’est pas réglementé de la même manière partout dans le monde. Dépénalisé par certains états et totalement interdit par d’autres, il ne peut pas être considéré comme universellement “légal ni illégal”, intrinsèquement “bon ni mauvais”. En lui ouvrant la porte de manière très précise, la Suisse peut désormais mieux le comprendre, le réguler, se l’approprier pour son économie et encourager ses industries à le maîtriser.

De la même manière, la Suisse doit approcher Bitcoin, la Blockchain, et les crypto-actifs dans leur ensemble, en commençant par les fondamentaux, et en définissant clairement et simplement des limites précises, pour encourager l’exploration et l’innovation.

Dans son discours, le Conseiller Fédéral Schneider-Ammann abordait la nature perturbatrice de certaines technologies qui coupent avec le passé, mais se voulait également pragmatique et rassurant, en expliquant que “l’interdiction n’est pas la bonne réponse” aux peurs et aux abus, qu’il nous faut assurer “le plus grand degré de liberté”, et “instiller un sentiment d’optimisme et d’aventure” auprès du peuple, car c’est lui qui en final a le dernier mot.

L’éclatement de la bulle des “dotcom” en 2000 nous aura enseigné que les emportements spéculatifs et fantaisistes n’étaient pas la voie à suivre, mais l’économie de Bitcoin comme celle d’Internet en général — avec ses fluctuations — est un investissement à long terme qui ne doit pas être négligé.

Mais sans régulation, comment mettre en application ce projet? Dans le cas de la “Crypto Nation” devenue “Blockchain Nation”, il conviendra donc de mettre à plat les objectifs afin d’identifier les moyens d’y parvenir.

Car réglementer ne veux pas nécessairement dire interdire, et l’absence d’interdiction ne signifie pas forcément l’autorisation. La situation dans laquelle se trouve la Suisse aujourd’hui est maladroite, car elle voudrait se positionner parmi les leaders mondiaux et construire un avenir à la pointe de ces technologies, mais sans se prononcer clairement sur ce qui est effectivement permis, réglementé, ou libre.

Dans un monde en évolution numérique permanente, il est impératif d’acquérir l’expérience nécessaire à la compréhension et la maîtrise des nouvelles normes. Les technologies de Bitcoin, la Blockchain, et les crypto-actifs établis et à venir, et leurs applications, ne sont fondamentalement ni bonnes ni mauvaises.

Il faudra donc commencer par le début, et adopter les technologies établies et reconnues, avant d’établir des règles sur des expérimentations encore mal dégrossies.

Une réglementation efficace commencera donc par définir clairement ce qui n’est pas interdit. Ceci simplifiera énormément la compréhension du cadre dans lequel les entreprises (pas seulement les banques, mais aussi les commerces par exemple) et les particuliers pourront bénéficier des opportunités de cette nouvelle industrie, et innover pour en créer de nouvelles.

Vos réponses, commentaires, questions, ou messages, via twitter @ZLOK (https://twitter.com/zlok).

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