Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"M Sélection", le géant orange arrive au Musée Rath

«Il ne suffit pas de mettre en valeur notre patrimoine», expliquait doctement Jean-Yves Marin le 16 mai à la présentation de presse de l'exposition «M Sélection» au Musée Rath de Genève. «Il faut savoir aussi se tourner vers l'extérieur.» 

Maigre et tout de noir vêtue, ce qui fait très art contemporain, la commissaire Justine Moeckli pouvait approuver. Peu importe que le directeur des Musées d'art et d'histoire de Genève ait dit le contraire il y a peu. L'essentiel se révèle dans les enjeux futurs. L'institution a besoin de mécènes, d'autant plus que sa récente exposition Picasso l'aurait financièrement mise sur les rotules. La Migros constitue bien sûr le sponsor de l'exposition dédiée à son musée zurichois. «Nous avons ainsi créé avec la chaîne un lien qui devrait connaître un approfondissement», poursuivait pudiquement Jean-Yves Marin. 

Une légitimité acquise

Bref. Le Rath, qui a déjà accueilli en 1986 une sélection de la collection Migros, lui ouvre tout grand ses portes cet été. Une trentaine d'oeuvres se voit répartie sur deux étages. Il s'agit donc de grosses choses, même si l'accent se voit porté sur l'art minimal des années 60 et ses résurgences actuelles. Et pourtant, le choix a dû éliminer les plus grosses pièces! On sait combien la création contemporaine, visant les lieux subventionnés et non les appartements bourgeois, peut se révéler gourmande d'espace. Il suffit de penser à Unlimited, dans le cadre très sélect d'Art/Basel. 

La situation a cependant bien changé en trois décennies. En 1986, le contemporain ne possédait pas à Genève de vraie légitimité. L'AMAM (Association pour un musée d'art moderne) se débattait dans l'incrédulité générale. La Migros restait une grosse chaîne alimentaire sans scrupules, qui étranglait le petit commerce. Sa collection n'avait pas encore été regroupée dans un musée, qui ouvrira en 1996. Quant à l'art minimal, il faisait doucement rigoler. De l'art, ça? Un produit usiné, tout au plus! 

Dans une seule direction

En 2013, sanctifié par le marché, l'art contemporain est devenu dominant à Genève. Le Mamco est apparu en 1994. On ne compte désormais plus les galeries. Aussi la «réception», pour utiliser un terme académique, de «M Sélection» ne peut plus demeurer la même. Andy Warhol (même sous forme de sérigraphie), Christopher Wool, Sol LeWitt ou Gerhard Richter sont des stars, qui valent très cher. 

Soyons cependant justes. Formée à l'origine par Urs Raussmüller (dont l'AMAM espéra un temps faire le directeur du musée genevois à venir), la collection Migros ne reste pas un alignement de noms célèbres. Il y a là une direction fixe, maintenue par la suite. Le côté pur, et surtout dur, adopté par Raussmüller a été maintenu. C'est le choix d'une création cérébrale et sèche, plutôt germanique, qu'on qualifiera vite de conceptuelle. Pas de bling-bling. Au Musée Migros, on ne rigole pas. On pense et on conteste la société. Avec des oeuvres pareilles, c'est comme si le géant à la couleur orange devait expier ses juteux bénéfices. Et nous avec.

Il en résulte au Rath une exposition très austère, et voulue telle. Un peu vide aussi, comme si la parole, généreusement prodiguée dans la catalogue, devait tout remplir de ses mots magiques. Une pièce (on ne parle pas d'oeuvre en art contemporain) symbolise ainsi «Sélection M». Il s'agit de «Minus» (2002) de Christoph Büchel. Ce congélateur, où le public peut se promener, conserve les reliefs d'un concert punk (à l'exception tout de même des musiciens!). Autant dire que la chose se révèle glaciale, élémentaire, parfois moche, mais finalement proprette. On reste tout de même en Suisse! 

Pratique

«M Sélection», Musée Rath, place Neuve, Genève, jusqu'au 22 septembre. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

 

Les choix de Justine

Derrière «M Sélection» au Musée Rath, il y a la Migros, bien sûr, avec sa directrice culturelle, sa directrice de musée et sa conservatrice. Mais, pour compléter le quatuor féminin (la disparité est autorisée dans ce sens-là), on trouve surtout Justine Moeckli, assistante conservatrice au Musée d'art et d'histoire de Genève. L'occasion de lui poser quelques questions.

On cite toujours la date de 1957 comme le début du 1% culturel Migros et de la collection M. Les pièces ici montrées ont toutes été acquises après 1976. Les débuts seraient-ils donc si honteux?

Non, mais ils ne répondaient pas au même principe. Il s'agissait au départ, selon l'optique du fondateur Gottfried Duttweiler, de former une collection d'entreprise, chargée de décorer des bureaux tout en aidant financièrement la scène locale. C'est l'engagement d'Urs Raussmüller qui a modifié le concept. Cela dit, je vous parle ici de manière abstraite. Je n'ai jamais vu les oeuvres acquises les vingt premières années. 

Genève forme la dernière étape d'une tournée, organisée au moment où le Musée Migros de Zurich était fermé pour travaux. S'agit-il d'une queue de comète?

Absolument pas! S'il y a eu plusieurs villes d'accueil, chacune d'elles a présenté une exposition différente, adaptée au lieu retenu. Un commissaire local, moi pour Genève, puisait librement dans la collection, en tenant compte de l'espace et des pièces disponibles. Certaines étaient prêtées ailleurs, pour d'autres manifestations. D'autres ne rentraient tout simplement pas au Rath en raison de leur taille. J'ai passé près de deux ans sur cette exposition et son catalogue. 

Comment le Musée Migros de Zurich, qui a rouvert l'automne dernier, fonctionne-t-il?

Là, vous me posez une colle! Son directeur, qui est aujourd'hui une directrice, Heike Munder, opère des choix d'acquisition se situant dans une ligne. Il s'agit souvent de permettre l'élaboration d'oeuvres en devenir. Le financement s'effectue dans le cadre du pour-cent culturel. Mais je ne connais pas les modalités exactes faisant qu'un choix est entériné.

L'exposition actuelle du Rath ne vous semble-t-elle pas terriblement froide?

Je n'ai pas cette impression. Mais il ne faut pas oublier que Raussmüller, dont les goûts demeurent respectés même si quatre directeurs lui ont succédé, se voulait l'homme du minimalisme. Nous en montrons, dans une perspective historique, les créations originales et les réinterprétations actuelles. C'est vrai que ce mouvement des années 1960 m'intéresse. On en parle beaucoup en ce moment, où les sixties redeviennent à la mode. De nombreuses expositions lui sont consacrées, comme à l'arte povera italien, absent du Rath.

Ces réinterprétations dénotent-elles un essoufflement créatif?

L'art contemporain n'arrive pas en bout de course. De nouveaux artistes réfléchissent sur ce qui a pu se faire il y a aujourd'hui un demi siècle. Cinquante ans, c'est à la fois très proche et très loin. Cela représente deux générations, alors que les créateurs d'origine produisent parfois encore. Je ne pense pas que la nouvelle vague copie les anciens.

Dernière question, Justine Moeckli. Le public, allez-vous le prendre par la main?

On va lui présenter des pistes. Je ne crois pas à l'interprétation unique. Je ne vais donc pas dire au visiteur ce qu'il doit penser. Les pièces présentées évoqueront pour chacun des choses différentes. Il ne faut voir l'art contemporain comme opaque et fermé. Je pense qu'il laisse au contraire toute liberté.  

 

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