Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

70 ANS/C'était comment dans les années 50 et 60? Mieux ou moins bien? Surtout différent!

Crédits: DR

Ce matin, je me suis réveillé septuagénaire (1). Aucune surprise. Je m'y attendais tout de même. Aucune modification non plus. Cette décennie n'a jamais marqué de frontière. Au XIXe siècle, c'était la cinquantaine qui servait de borne. Il s'agissait souvent pour les hommes, alors suralimentés, des classes bourgeoises de la dernière. Pour les femmes, la vie s'arrêtait à 40 ans. C'était alors la lutte pour la survie, du moins sociale. Aujourd'hui, la frontière se situe pour tout le monde (une forme d'égalité?) autour de 80. Après, il faut s'attendre au déclin, progressif ou rapide. Notez que comme partout il existe des chanceux. ce sont ceux qu'on nous montre en exemples. 

Je ne me suis pas mis à écrire pour parler méditer sur l'existence, la main posé sur un crâne, comme les Saint Jérôme et les Madeleine de la peinture classique. Mais j'éprouve tout de même l'envie de revenir sur les cinquante ou soixante ans écoulés. Ils ont modifié la vie tant quotidienne que sociale. Seule la fin du XIXe siècle, avec ses multiples inventions, avait donné un tel coup d'accélérateur à notre environnement physique et mental. Avec une nette différence cependant. L'avenir apparaissait alors radieux. Le futur fait aujourd'hui plutôt peur. Cela dit, il me semble clair que le passé se voit toujours embelli. On lui enlève ses taches. On le dépoussière. On le nettoie. C'était mieux avant. Une nostalgie que les progressistes haïssent. Et pourtant, quand je regarde dans le rétroviseur, je me demande si tout n'allait pas moins mal en 1958 ou en 1968.

Un cadre fixe 

58? 68? Je mélange en fait deux moments très différents. Les années 60 ont marqué un formidable glissement vers autre chose. Il y a eu un effet toboggan. En 58, la Suisse (restons local!) vivait dans un cadre fixe. Des règles existaient. Notons que celles-ci gardent un aspect rassurant. Ceux qui voulaient les contourner connaissaient au moins les dangers. Les Suisses demeuraient ainsi corsetés par la famille, l'armée, le syndicat, l'Eglise et, au départ, l'école. Pas question de «contester», ce mot-clef de Mai 68! L'enseignement demeurait magistral. Dans les deux sens du terme, d'ailleurs. J'ai eu des maîtres et des maîtresses (ces dernières s'arrêtant après les petites classes) de qualité. Le Collège (il n'y en avait alors qu'un à Genève, Calvin) se révélait même intéressant. On y apprenait des choses, en plus des valeurs. Il n'y avait pas que l'orthographe, qui n'avait à l'époque rien d'un marquer social. Je rappelle que selon une enquête récente les fils d'ouvriers faisaient cinq fois moins de fautes que les actuels universitaires issus des classes néo-bourgeoises, les bourgeoises tout court ayant quasi disparu vers 1990. 

Pour le reste, c'est un peu la même histoire que le passage de la Rome républicaine à la Rome impériale. L'afflux d'argent, qui rejaillissait dans les années 1960 en cascade sur presque toute la population, a modifié les idées et les comportements. Les dites années 60 ont marqué la généralisation d'un téléphone portant difficile à obtenir (ah, les problèmes de lignes!) et de la télévision. Celle-ci a éprouvé du mal à percer. Les gens ont commencé à voyager moins cher. Ils ont surtout pu acheter. Et polluer. La fameuse «société de consommation» a beaucoup fait parler d'elle (en mal, bien sûr) avant 1968. L'Occident perdait son âme en ne pensant plus que réfrigérateurs, automobiles ou vacances au soleil. L'économie s'était emballée, avec la forte inflation que la chose supposait. Le franc suisse s'érodait. On parlait officiellement dans ce pays neuf, révélé par Expo64 à Lausanne, de «surchauffe». C'était pour la population davantage que le plein emploi. Usines, écoles, entreprises cherchaient désespérément des employés ou des collaborateurs. D'où un afflux de «saisonniers», venus d'Italie, puis d'Espagne et du Portugal. Des gens par ailleurs fort mal accueillis. Il sera vite question de «surpopulation étrangère».

Valeurs sûres 

Si les gens se plaignaient face à un monde politique encore respecté, comme l'étaient alors aussi la Poste ou les Chemins de fer fédéraux, tout semblait pourtant rouler. La Suisse pouvait plastronner. Sagement neutre pendant la guerre (nul ne parlait alors de certains arrangements avec l'Allemagne, le goût de l'auto-flagellation est venu vers 1990), elle avait conçu un monde parfait. Charitable. Solidaire, et je pense à la populaire émission de radio «La Chaîne du bonheur». Sûr, même si notre armée idolâtrée n'y était pour rien. A taille humaine. Bref, une sorte de paradis. Le tout au milieu d'une Europe bien portante, même si peu de gens pensaient encore à l'unir. Il y avait à côté le «miracle allemand», le «boom» italien et ce que restera par ailleurs en France «les Trente Glorieuses». Octobre 1929 avait disparu des mémoires. Il s'agissait d'un gros accident de parcours, qui ne se reproduirait plus. Les économies bourgeoises (on avait à l'époque en plus quasi tous un carnet d'épargne) reposaient sur des piliers comme Nestlé, Swissair ou UBS. Des entreprises aussi solides que les Alpes. 

Dans cette société apparemment heureuse (l'argent ne fait-il pas le bonheur?), il n'y avait ni SDF, ni drogués, ni trop d'alcooliques. Les femmes, aurait-on alors dit vers 1960, «restaient à leur place». Le droit de vote leur avait du reste été refusé. Travailler restait pour elle un «hobby», sauf en cas de nécessité. Notez qu'il y avait déjà des avocates, quelques rares professeurs (je ne mets exprès pas le «e» épicène), des gynécologues et des pédiatres. Les autres se voulaient maîtresses de maison. Les plus riches assistaient ainsi leurs maris. Bien habillées, le pantalon restant inconcevable pour une dame. On recevait encore beaucoup chez soi vers 1960, avec des nappes, de l'argenterie et des verres en cristal. Pas question de «petite salade». C'était du costaud. Dans cette société fort peu mixte, il s'agissait cependant avant tout de mères. Les quatre enfants restaient bien vus jusque dans la bonne société. Un couple sans descendance était forcément malheureux. Notez que dans le beau monde, il y avait encore les bonnes à tout faire. Le personnel de maison, du moins suisse, a lentement disparu dans les années 1970.

Une culture classique 

Et la culture là-dedans, puisque je vous parle en théorie (et même en pratique) de beaux-arts? Elle occupait une place à la fois plus profonde et plus marginale. On lisait beaucoup. Un appartement comprenait en principe une bibliothèque occupant parfois une chambre entière. Les classiques formaient une base. Notaires ou avocats se voulaient bibliophiles en achetant des éditions rares et numérotées. Le moderne (je vous répète que l'adjectif «contemporain» est récent) faisait peur. Le design demeurait réservé aux parvenus. On était meublé ancien, avec des tableaux sages aux murs. Les artistes locaux avaient leur chance, à condition de ne provoquer aucuns commentaires désobligeants. Les gens éduqués aimaient la musique. Classique, bien sûr. Ils allaient à des concerts, souvent par abonnement. Il s'agissait de petits événements, les grands étant à Genève le Concours hippique, les Rencontres internationales ou, dans un autre genre plus populaire, le Cirque Knie et Salon de l'auto. Il se passait peu de choses. Presque pas d'expositions, à part les accrochages dans de rares galeries. Nul n'aurait imaginé que Genève ou Lausanne puissent accueillir un festival. 

Que déduire de cette forme de pauvreté? Que la Suisse vivait dans une certaine idée d'enfermement. L'ordinateur ne s'est vraiment généralisé qu'à la fin de millénaire dernier. Pour percer, un artiste, un écrivain ou un acteur (notez que la Comédie et même le Casino-Théâtre entretenaient alors des troupes), il fallait "monter à Paris". Avec peu de chances de réussite. C'était aussi accepter un statut de provincial. La Suisse restait d'ailleurs sillonnée par des tournées théâtrale, les fameux «Galas Karsenty». Elles venaient éclairer la nuit de ceux n'ayant pas la chance de vivre dans la capitale. Les fameux «Galas» ont réduit leur voilure, puis ont disparu. Ils répondaient à une formule scénique aujourd'hui dépassée, même si je trouve toujours davantage que la vie ressemble bien souvent au théâtre de boulevard avec ce qu'elle offre de stéréotypé et de caricatural. 

Voilà. J'aurais pu dire d'autres choses, ou les mêmes différemment. En me relisant, je trouve ce monde très vieux. Très dépassé. Très limité. Très enviable aussi, avec ses certitudes. Ne vaut-il finalement pas mieux croire en quelque chose de faux qu'en plus rien du tout? 

(1) Je suis né à quatre heures du matin à L'Hôpital de la Providence de Neuchâtel. Mais quand je raconte cela, j'ai l'impression d'être dans un roman de la comtesse de Ségur.

Sur ce à demain. Il ne sera pas question comme prévu du Musée d'art et d'histoire. C'est déjà fait. Sujet en suspens!

Photo (DR): Un classe de sciences au Collège Calvin en 1959. Sans moi. Je suis entré à Calvin en 1963.

 

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