Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

2015: une année dans le brouillard?

A l’approche de 2015, il est difficile d’éviter le sentiment diffus que l’économie entre dans une sorte de brouillard, avec une visibilité réduite et des instruments de navigation approximatifs. Une fois de plus, le FMI vient de réviser ses estimations de croissance, comme d’autres organisations, tant et si bien que plus personne ne les lit…

Le doute s’installe aussi sur l’instrument de navigation par excellence qu’était le PIB. Au printemps, le Nigeria a revu le sien à la hausse de 50%. En septembre, Eurostat comptabilisait – finalement – la recherche comme un investissement et non une dépense (2 à 3% de hausse du PIB selon les pays).

Mais la palme revient aux Britanniques qui recalculent leur PIB en incluant désormais la drogue et…la prostitution: bond de 3%… Le fondateur du PIB dans les années 1930, le professeur américain Simon Kuznets, pensait qu’il ne fallait inclure dans ce calcul que ce qui contribuait directement au bien-être de la société.

Il avait donc exclu la publicité, l’armement et une partie du système financier. Aujourd’hui, il doit se retourner dans sa tombe – mais quand on n’a pas de croissance, on a des idées!

Pourtant, brouillard ou pas, il faudra avancer. Voici quelques hypothèses.

Pour l’économie internationale:

1. La croissance restera «médiocre», selon le terme de Christine Lagarde, en Europe. Les causes en sont multiples: plans d’austérité, stagnation des salaires et du pouvoir d’achat, coût de fonctionnement des Etats (10 gouvernements européens dépensent plus de 50% de leur PIB…), coût de l’énergie (50% plus cher qu’aux Etats-Unis en 2020 selon l’Agence internationale de l’énergie), saturation de la consommation (économie de remplacement) et lenteur des réformes administratives.

Dans ce contexte, même l’Allemagne peine à rester un moteur de croissance. Bien sûr, le Royaume-Uni et l’Espagne vont mieux – mais leurs déficits budgétaires restent respectivement à -4,5 et à -5,7% du PIB: pas sortis de l’auberge…

2. Les BRICS se désagrègent (certains disent «on a les BRICS mais pas le ciment…»). Le Brésil déçoit et entre en récession. La Russie est empêtrée dans les crises politiques internationales et les embargos, et le rouble s’effondre. En Inde, les réformes prendront du temps pour donner des résultats (comme toujours…). Seule la Chine se débrouille assez bien (7% de croissance prévue). Mais, comme l’Allemagne, peut-elle réussir toute seule?

3. Heureusement qu’il reste les Etats-Unis: une croissance autour des 2,3% cette année et un chômage enfin au-dessous des 6%. Comme d’habitude, les Etats-Unis rebondissent plus vite que les autres, avec en plus la renaissance énergétique, grâce aux schistes. En 2015, les Etats-Unis produiront autant de gaz que la Russie, et en 2020 autant de pétrole que l’Arabie saoudite (11 millions de barils/jour).

L’impact, aussi sur les investissements en infrastructure, est considérable. Si vous êtes déprimés, allez à Houston parler à l’industrie du pétrole et de la construction – enfin des gens optimistes! Les Américains préserveront un bas prix de l’énergie pour leurs entreprises: un formidable avantage comparatif comparé à leurs concurrentes européennes et japonaises.

Et les entreprises?

1. Celles qui sont globales continuent d’accumuler des liquidités impressionnantes: 1300 milliards de dollars pour les européennes, 1900  milliards de dollars pour les américaines et 2300  milliards de dollars pour les japonaises. Au niveau individuel, ce n’est pas mal non plus: 148  milliards de dollars pour Apple, 93  milliards pour Microsoft et un tout petit 59  milliards pour Google… Et que faire avec tout cet argent?

Pour les sociétés américaines: verser plus de dividendes (356 milliards de dollars en 2013), racheter leurs actions (533  milliards de dollars) ou acheter des entreprises (1100  milliards de dollars, soit une progression de 54% en une année). Par contre, et malheureusement, les investissements dans l’économie «réelle» restent en dessous des niveaux d’avant 2008…

2. Autre problème, cet argent est «ailleurs»: 88% des liquidités d’Apple et plus de 90% chez Microsoft ne sont pas rapatriées aux Etats-Unis (avec un taux d’imposition de base à 35%, qui le ferait? – à l’international, elles paient entre 7 et 10%…). Une étude du Sénat américain montre que plus de 42% des profits internationaux des sociétés américaines sont déclarés dans cinq pays: Bermudes, Pays-Bas, Irlande, Luxembourg et… Suisse.

3. Evidemment, cela ne va pas durer… La réforme de la fiscalité internationale des entreprises va être la priorité pour 2015. Le principe de base: imposer les entreprises là où elles ont leurs revenus et non pas là où elles sont enregistrées. L’Irlande, en première ligne sur certains exotismes fiscaux comme le «double sandwich», a déjà pris des mesures pour améliorer la transparence de son système fiscal.

Les Etats-Unis s’attaquent à la «tax inversion» qui permet à des entreprises américaines de transférer leur siège en dehors des Etats-Unis à travers une acquisition. Google songe à quitter les Bermudes…

Et la Suisse?

1. L’économie risque de se ralentir en 2015. On ne peut pas être bon tout seul… Quand l’excédent moyen de la balance des comptes courants oscille autour des 12% du PIB, il faut bien s’attendre à être rattrapé tôt ou tard par la morosité internationale.

Même le luxe se ralentit, surtout en Asie et en Amérique latine. Les politiques anticorruption de Xi Jinping en Chine commencent à faire leur effet. Qu’achète-t-on avec l’argent de la corruption? Un peu d’objets de luxe?

2. Du point de vue fiscal, la Suisse va s’aligner – avec réticences sans doute, mais inéluctablement. L’échange d’informations automatique est pratiquement fait (reste encore à voter le volet sur les actions au porteur) et le secret bancaire, même pour les Suisses, aura probablement vécu en 2017. Le débat sur une amnistie fiscale va resurgir.

3. La réforme Entreprise III de la fiscalité des entreprises va diminuer la pression fiscale pour nombre d’entreprises (par exemple de 23 à 13,8% pour Vaud). Si un accord de compensation pour les pertes de recettes est vite trouvé avec la Confédération, les entreprises auront à l’avenir un peu d’oxygène, très bienvenu…

4. Malgré tout, la place financière suisse reste attractive: nous continuons à gérer 26% de la fortune privée transnationale mondiale, soit 2300  milliards de dollars. C’est 500  milliards de plus qu’en 2003, même si Hongkong et Singapour deviennent des concurrents sérieux. Et nous hébergeons encore 330 000 millionnaires dans notre beau pays…

Naviguer dans le brouillard est donc toujours périlleux. Avec une visibilité réduite, les événements apparaissent toujours au dernier moment; 2015 sera une année volatile, surtout si les crises politiques internationales se multiplient. Pour y faire face, la Suisse doit retrouver une certaine stabilité du droit et une prévisibilité de ses règles. Or c’est précisément le moment que choisissent certains pour multiplier des initiatives constitutionnelles plus dangereuses les unes que les autres. C’est là notre plus grand danger.

A force de jouer à la roulette russe, de temps en temps une balle sort du barillet… 

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