Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

1914 / Le Louvre de Lens et "Les désastres de la guerre"

C'est l'année. Il ne s'agit bien sûr pas de fêter l'entrée en guerre de l'Europe en 1914, même s'il y régnait alors un enthousiasme malsain pour le conflit à venir. Un conflit que chaque camp imaginait bref, et bien sûr victorieux. La France gardait la défaite de 1870 en travers de la gorge. L'Allemagne voyait d'un mauvais œil les visées coloniales de Paris. Quant aux futuristes italiens, qui allaient ensuite se prosterner devant Mussolini, il appelaient à la régénération par le feu et l'acier depuis 1909... 

Non. L'Europe pacifique de 2014 entend plutôt commémorer et prévenir. Il y a des manifestations partout, les Etats-Unis interventionnistes de 1917 ne devant entrer en lice qu'en 2017. L'exposition française la plus importante se déroule depuis quelques jours au Louvre de Lens, même si son directeur Xavier Detcot rappelle qu'il ne s'agit pas d'un musée d'histoire. Mais Pompidou Metz, voué au XXe siècle, a déjà sottement grillé ses cartouches, à moins qu'il n'ait voulu coiffer tout le monde au poteau. Son gigantesque "1917" s'est déroulé en 2012.

Du sport royal à la boucherie 

Confié à Laurence Bertrand Dorléac, "Les désastres de la guerre" ratisse du coup bien plus large. Le parcours part de l'héroïque "Bonaparte à cheval" de David, peint en 1800, pour se terminer aujourd'hui, quelque part entre l'Irak et la Syrie. Il s'agit aussi de parler peinture, sculpture, gravure et photographie. La guerre a toujours formé un sujet pour elles. C'est le regard qui change vers 1800, et plus encore après la défaite française de 1870. Ce qui constituait jusque là une sorte de sport royal, illustré comme tel, se voit enfin montré comme une boucherie. 

Cette dénonciation connaît des hauts et des bas. Si la guerre austro-allemande de 1866 (non traitée à Lens, qui ne peut pas tout montrer) avait déjà indigné Menzel, celle de 1914 inspira peu les Français, même après la victoire de 1918. Tout demeura très convenu. C'est à Berlin que Dix, Beckmann ou Grosz donnèrent des estampes dignes de Goya. Paris sera plus motivé, ou moins bridé, par le conflit civil qui éclate en Espagne courant 1936. "Guernica" ne pouvant bien sûr pas voyager, la toile de Picasso est ici évoquée par une esquisse de détail.

La photo comme preuve

Il fallait aussi montrer la suite. Plus difficile. Certaines abstractions constituent des réactions à l’innommable et à l'inmontrable. Zoran Music a cependant dessiné dans le camp où il était interné. Felix Nussbaum a eu le temps de terminer des toiles, avant de se voir pris dans une rafle en 1943. Après 1945, la photo n'en domine pas moins. Accusatrice, elle fait office de preuve, quitte à se trouver ensuite utilisée par un plasticien. Il se trouve ainsi aux murs du Louvre du Nord quelques variations sur la fameuse image, tant de fois reproduite, où le chef de la police de Séoul abat en pleine rue un suspect Vietkong. 

Quelques mètres plus loin, il est temps de quitter les les lieux. Comme monument, Laurence Bertrand Dorléac a dressé une sorte d'étagère, plus que d'autel, ou figurent notamment des culots d'obus détournés par les soldats de 1914. Ils en faisaient des sculptures, plutôt innocentes. C'est le retournement final. En pleine guerre, on rêve vite, quoique en secret, de paix.

Pratique

"Les désastres de la guerre, 1800-2014", Louvre de Lens, 99, rue Paul Bert, jusqu'au 6 octobre. Tél. 00333 21 18 62 62, site www.louvrelens.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Prendre le TGV à Paris, gare du Nord. Une navette conduit ensuite gratuitement les voyageurs jusqu'au musée. Photo (RMN): "L'oublié" d'Emile Betsellère, 1872. Une icône pour l'affiche.

 

Laurence Bertrand Dorléac: "Une image peut parfois retourner l'opinion publique"

A 57 ans, Laurence Bertrand Dorléac fait partie de ce qu'on peut appeler "la France des premiers de classe". Docteur en histoire de l'art et en archéologie, puis docteur en histoire tout court, maître de conférence, elle enseigne du coup à Sciences Po, où elle dirige le groupe de recherche Arts et société. Chevalier des Arts et lettres, cette monomane des répercussions qu'entraînent sur la création les conflits guerriers a publié comme de juste plusieurs ouvrages sur le sujet. Normal qu'elle se retrouve aujourd'hui commissaire de l'exposition au Louvre de Lens. L'interlocuteur perçoit en elle la femme se sentant une autorité sur le sujet. 

Pour quelle raison avoir commencé "Le Désastres de la guerre" en 1800? Pourquoi ne pas être partie des gravures de Jacques Callot des années 1620?
Parce que Callot est un ovni. Rien ne l'accompagne, alors qu'il travaille pendant l'affreuse Guerre de Trente Ans. Rien ne prolonge ses ouvrages isolés. Il faut attendre la lassitude et l'horreur engendrée par les interminables campagnes napoléoniennes pour que surgisse un mouvement pictural. C'est le temps de Goya et de Géricault. 

Ces réactions s'accompagnent de censures.
Bien sûr! Lorsque Fenton photographie vers 1860 pour les Anglais la Guerre de Crimée, les cadavres sont enlevés avant que n'enregistre son appareil. Pendant la Guerre d'Algérie, un tableau collectif, exposé en Italie, sera saisi à la demande du gouvernement français. Nous montrons cette peinture.

Une œuvre peut-elle avoir un réal impact sur les consciences?
Oui. Je citerai le cas, célèbre, de la petite Vietnamienne courant nue sur une route après une attaque au napalm. Sa publication en 1972 aux Etats-Unis a retourné en grand partie l'opinion, jusque là favorable aux bombardements. 

Le tableau de l'affiche, "L'oublié" de l'inconnu Emile Betsellère, semble bien choisi.
C'est notre icône. Il a été retrouvé dans les réserves du Musée Bonnat de Bayonne et restauré pour nous. La toile a été peinte en 1872, juste après la lourde défaite française face à l'Allemagne. Elle nous a semblé ouverte à toutes les interprétations. Le soldat est-il mort, gelé? Vit-il encore? Sera-t-il dans ce cas sauvé? La figure dégage en plus une forte charge érotique. La genèse du tableau apparaît en plus extraordinaire. C'est le rescapé de cette histoire, venue à la connaissance de l'artiste, qui aurait ensuite posé. Il avait été retrouvé in extremis, soigné et avait ensuite épousé son infirmière. Comme quoi tout ne finit pas toujours mal. L'artiste, lui, est mort à 33 ans en 1880...

Une place spéciale est réservée aux images de Lens en ruines après des chutes de bombes.
Cela me semblait aller de soi.

En 2012, vous avez monté pour le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris "L'art en guerre, 1938-1947", ensuite repris au Guggenheim de Bilbao. L'accrochage semblait serré et le texte bien abondant...
L'espace parisien, avec ses salles en arc de cercle, se révèle très difficile. Ici, nous avons affaire à un immense rectangle. Les œuvres respirent plus facilement. Tout semble plus aéré à Lens. 

Dernière question. Y aura-t-il une suite?
Je ne pense pas. Quand je préparais ma thèse, entre 1979 et 1984, j'interrogeais déjà l'Allemand Arno Brecker et le Français d'adoption Hans Hartung sur la vie artistique sous l'Occupation. Cela fait donc trente-cinq ans que je potasse le sujet. Je sens qu'il est temps pour moi de tourner la page.

Prochaine chronique le mardi 11 juin. Le Musée Baur montre à Genève des textiles bouddhiques japonais. Explications avec la spécialiste.

 

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