Bilan

Zhu Xiao-Mei : « Si l’on reste en Chine, on ne peut pas saisir toute la complexité de Bach »

Zhu Xiao-Mei, l’une des plus grandes pianistes interprètes de Bach, veut transcender les meurtrissures de la Révolution culturelle chinoise en offrant à la jeune génération de virtuoses de son pays la chance de vivre leur art en Europe. Elle raconte les opportunités et contradictions d’une époque tiraillée entre culture et obsession du succès.

Zhu Xiao-Mei, pianiste virtuose participe activement au projet «Résonances» de la maison Cartier dédié aux échanges inter-culturels.

Crédits: Dr

Perchée au dernier étage d’un immeuble d’un autre temps, fait de briques et de bois, Zhu Xiao-Mei contemple Paris. La ville des Lumières l’inspire. Tout le savoir et les arts que la Révolution culturelle chinoise lui a refusés au plus fort de l’anéantissement de la pensée et des classes, Zhu Xiao-Mei les absorbe avec l’avidité d’un être trop longtemps confiné. La pianiste virtuose née d’une mère artiste et d’un père médecin a vécu dans sa chair les traumas des années de privations, de travaux forcés, ces camps de rééducation par le travail appelés Shanshan Xiaoxiang qu’elle a vécus pendant cinq ans. Alors adolescente, étudiante au Conservatoire de Pékin, elle subit le sort réservé aux «Chushen Buhao», ces bourgeois considérés par Mao comme «de mauvaise origine». Aujourd’hui reconnue comme une des très grandes interprètes de Jean-Sébastien Bach et de Beethoven, elle cultive son art avec passion, se produit, à de rares occasions, dans des salles qu’elle choisit méticuleusement, – souvent des églises –, enregistre des disques qu’elle met entre trois et cinq ans à préparer.

Dans son petit appartement parisien rue de Nevers, au confort rudimentaire, le piano à queue occupe toute la place. Rien d’autre n’a visiblement d’importance. Quelques gravures chinoises sur les murs, un piano droit sous une couverture, et un fauteuil, face à la fenêtre. C’est là qu’elle nous reçoit, sans artifice. Un moment rare qu’elle concède pour faire avancer la cause qui l’occupe aujourd’hui: donner la chance à de jeunes virtuoses chinois de pouvoir étudier la musique en Europe. Elle avoue doucement: «J’ai depuis toujours un rêve: envoyer de jeunes pianistes chinois en Europe, car la musique classique est née sur le Vieux-Continent. Quand je suis moi-même arrivée en Europe, en France, l’inspiration artistique a soudain été tout autre, ce fut un choc pour moi, un choc culturel.» Soutenue par la maison Cartier, cette initiative révèle des talents rares, que Cyrille Vigneron, patron de la marque de joaillerie, veut mettre en lumière. Depuis dix ans, il suit son parcours, connaît ses enregistrements. «Notre déjeuner n’a été qu’évocations musicales, poursuit l’artiste. C’est lui qui a souhaité me rencontrer. Moins de 24 heures après notre rencontre, il acceptait de m’aider.»

Aujourd’hui âgée de 70 ans, Zhu Xiao-Mei n’a rien perdu de sa vivacité de ton. Ce jour-là, lors de notre entretien, on sent une impatience. Lorsqu’elle parle, ses doigts courent, vibrent, pianotent en bordure de table. Il y a comme une urgence à ne pas perdre de temps, une contrariété à ne pas caresser les touches, à trop parler d’elle. «J’ai envie d’aider, de donner ce que j’ai, de transmettre ce que j’ai appris… ma vie, au fond.»

Le dialogue interculturel, une nécessité

Initié il y a un an, ce projet, appelé «Résonances» par la maison de joaillerie, est né d’une volonté de dialogue interculturel et de transmission des savoirs. Une première «promotion» de quatre jeunes talents chinois a déjà été identifiée en 2018, suivie cette année d’une deuxième volée. Zhu Xiao-Mei, enthousiaste, reste prudente: «Je crois beaucoup dans le mélange des cultures, le pont entre l’Orient et l’Occident est enrichissant. Mais pour jouer Bach, il faut venir en Europe, l’étudier ici pour comprendre les bases de cette culture. Si l’on reste en Chine, on ne peut pas en saisir toute la complexité. J’ai envie de défendre la culture européenne. J’ai moi-même vécu 37 ans en Europe, plus que ce que j’ai vécu en Chine. J’ai essayé de nourrir ma musique de cette richesse, mais j’ai encore tellement de chemin à faire…» Comment dès lors se traduit ce dialogue interculturel? Peut-on percevoir cette richesse que l’artiste chinois peut apporter à l’interprétation d’une œuvre? A cette question, Zhu Xiao-Mei ne peut répondre. Chaque parcours est différent. Mais dans son ouvrage autobiographique édité en 2008 intitulé «La Rivière et son secret», elle écrit: «Pratiquer sans cesse, sans chercher, sans forcer et peu à peu, la compréhension de la vie et des choses se fait jour sans que l’on s’en aperçoive: telle est l’essence de la philosophie chinoise, les Chinois parviennent à la connaissance par des chemins très différents des Occidentaux. Plus intuitifs, moins strictement rationnels, ils considèrent que beaucoup de choses n’ont pas besoin d’être expliquées car elles sont naturelles. (…) En vivant avec une œuvre sans chercher à peser sur elle, on respire tellement avec elle qu’un tempo évident se dégage un jour.»

(Crédits: Patrick Wack)

Les pièges du succès commercial

Celle qui a été profondément marquée par l’annihilation de toute forme d’art occidental pendant les années de la révolution, connaît les trésors qu’il révèle à son contact. «Pendant 10 ans, il n’y avait pas d’école, pas de livre, pas de musique. C’est difficile de l’imaginer pour ceux qui ne l’ont pas vécu. Mais tout n’a pas été uniquement négatif, car cela m’a donné une soif d’apprendre. J’avais un besoin viscéral de lire, d’écrire, de jouer de la musique. Mon arrivée en Europe m’a donné cette liberté. Et c’est ce que je fais encore aujourd’hui. Je viens à peine de rentrer de Vienne, où j’ai visité toutes les maisons de Beethoven, alors qu’il a déménagé plus de soixante fois! Je voulais absolument trouver le lieu où il avait composé la 9e symphonie. Je l’ai enfin trouvé. Une toute petite chambre, au bout d’un escalier, très noir, sans lumière. C’est là qu’il a écrit son œuvre, ouverte sur le monde, sans religion, ni frontière. Une émotion exceptionnelle. J’étais encore plus près de Beethoven. C’est ce sentiment que j’ai envie de transmettre aux jeunes talents chinois.» Elle raconte que la Chine est devenue aujourd’hui une terre de pianistes. Selon elle, le pays en compterait plus de soixante millions. Il est important à ses yeux «de leur faire entrevoir le chemin d’une éthique pianistique dont notre siècle naissant a grandement besoin». On sent poindre alors chez elle quelques doutes face à cette jeune génération née un peu avant le tournant du millénaire. Elle poursuit: «Leur histoire, leur parcours me touche. Ils sont brillants. Pourtant, je constate que cette génération privilégie le spectacle plus que l’émotion intérieure. Aujourd’hui, le succès commercial en Chine est un enjeu. Etre connu, gagner de l’argent, connaître la gloire est un but. En Chine, tout le monde a envie de devenir Lang Lang. Sur scène, ils veulent impacter les gens plus que les toucher. Et cela se traduit souvent par une effervescence à la fin du spectacle. Les gens parlent, s’enthousiasment, alors qu’après un concert selon moi, on ne peut pas parler, on ne peut que partir avec ses questionnements, ses pensées. Moi-même, après un concert, je préfère partir en silence, pour rester avec Bach ou Beethoven le plus longtemps possible. J’aime l’idée d’effacer la présence physique sur scène. C’est ce que je cherche. Je veux la sobriété, la simplicité. Se fondre dans les éléments. C’est ce qui est le plus difficile à transmettre, et je ne sais pas si j’y arriverai… »

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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