Bilan

Vers un nouveau paradigme

Dans les promesses séduisantes de la science pour une maîtrise de l’être et de l’avoir, la question du libre-arbitre est au cœur de l’interrogation sur la puissance.

Archives du 7ème art/Photo 12

Crédits: Dr

Au XIXe siècle, deux puissants rivalisent : l’homme d’argent et l’homme de nom, le bourgeois et l’aristocrate. Grossièrement résumé, le premier est ce qu’il a ; le second a ce qu’il est. Mais l’aristocratie, depuis la Révolution de 1789, vacille ; l’émergence des machines de fabrication continue, de grandes surfaces commerciales, les Etats-Unis comme puissance économique dominante achèvent de la précipiter.

Proust, dans A la recherche du temps perdu, donne une vibrante chronique de la victoire de l’argent sur le nom, du clan Verdurin sur le clan de Guermantes ; on se rit alors du folklore des familles nobiliaires – et, à la fin du dernier tome, rien ne semble désirable comme une invitation chez la puissante Mme Verdurin.

A la veille de la Première Guerre mondiale, la cause est entendue : l’homme puissant est celui qui possède. La dynastie est reléguée au second plan ; « le sang », « la race », « l’ascendance » sont autant de substantifs qui tombent en désuétude. Dès les années 1920, le médiateur des volontés, celui vers qui tous les regards convergent, est le self-made-man américain ; parti de rien, littéralement tiré du néant, parvenu par sa seule volonté, il acquiert aux yeux du public une dimension mythologique – et qui perdurera jusqu’à l’aube de notre millénaire.

Mais, justement, qu’en est-il aujourd’hui ? Le sociologue Gilles Lipovetsky, dans Le bonheur paradoxal (2006), postule que l’homme occidental, dès les années 1990, glisse vers un nouveau paradigme. L’idéal se déplace. Le bonheur ne tient plus tout entier dans l’accumulation de biens matériels. On ne cherche plus exclusivement à posséder, mais nous ambitionnons d’être, renouant ainsi discrètement – quoique de manière radicalement différente – avec nos ancêtres nobiliaires.

Bien entendu, le puissant ne bouleverse pas entièrement son système de valeurs ; il n’est pas sommé de sacrifier l’avoir à l’être ; sa puissance reste largement conditionnée par sa fortune. Le self-made-man ne perd pas ses attributs originaires ; mais il sent que ceux-ci ne peuvent entièrement prendre en charge son bonheur, pas plus qu’à assurer son empire.

L’homme puissant contemporain est donc celui qui concilie l’être et l’avoir. Il est celui qui, entré dans ce que le sociologue appelle l’hyperconsommation, demande aux objets qu’il acquiert, comme aux services qu’il requiert, une manière de supplément qui dépasse sa seule valeur marchande.

Mais s’il y a bien, comme le pense Lipovetsky, une revanche du clan de Guermantes sur le clan Verdurin, celle-ci ne se fait pas sans difficulté ; car s’il est aisé de savoir ce que l’on veut avoir, il est infiniment plus délicat, en 2016, de savoir ce que l’on veut être. 

La réponse du transhumanisme: un supplément d’âme ?

L’une des réponses les plus séduisantes au questionnement de l’être est celle du transhumanisme. Au cœur de la spiritualité gît toujours la question de l’immortalité. L’origine de la pensée transhumaniste – dont l’un des versants les plus importants est le prolongement de la vie humaine – est à chercher dans la pensée scientifique du XVIIe siècle: là, on pose concrètement (chez Descartes, par exemple) le problème de l’allongement de la durée de vie.

Le projet transhumaniste a également un fort ancrage spirituel : il est inséparable tant de l’eschatologie chrétienne que des sciences hermétiques. Il n’est nullement étonnant que les perspectives ainsi ouvertes séduisent l’homme contemporain. Cela est précisément la tentative qui allie l’être et l’avoir : la longévité accrue, l’amélioration des performances, la perspective de l’immortalité – le supplément d’être.

Il sera réservé, dans un premier temps, aux quelques « happy few » suffisamment fortunés, suffisamment puissants. Par la science, le puissant renoue avec le clan Guermantes ; comme lui, il se place sur le plan de l’immortalité. Il devient sa propre dynastie. Il transforme sa fortune en « supplément d’âme », il conjugue l’être et l’avoir. Le projet transhumaniste n’est pas, comme on le répète souvent, un délire techniciste et mécaniste. Au contraire, porteur d’idéal, il renoue avec l’esprit religieux – et parfois mystique – qui prévalait jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle.

Mais le philosophe Jean-Pierre Cometti, dans un livre sur l’œuvre de Robert Musil, nous met en garde : « Ceux qui insistent communément sur ce que comporte de mécanique, d’inhumain (…) l’histoire des sociétés modernes, et qui plaident par conséquent pour un supplément d’âme, un supplément d’humanité, ne font souvent qu’accroître les malaises qu’ils entendent cependant dénoncer ou guérir. »

Les transhumanistes se trouvent-ils dans cette situation ? Argent, immortalité ; l’addition de ces deux paramètres paraît constituer une bonne définition de la puissance. Mais la vie, améliorée quantitativement, l’est-elle également du point de vue qualitatif ?

Les transhumanistes, à l’instar de l’entrepreneur libertarien Peter Thiel, répondent par l’affirmative: la vie ne sera pas seulement prolongée, elle sera aussi délestée d’une partie de ses souffrances physiques, psychiques ; les possibilités d’amélioration, d’agrandissement sont pratiquement infinies. Il n’est pourtant pas certain que la science, si elle peut garantir à l’homme un siècle de vie supplémentaire, puisse également donner du sens à celui-ci.

Plus grave, si le transhumanisme répond au besoin de l’homme de maîtriser ce qui l’entoure, il le place en même temps dans une dépendance nouvelle (que l’on songe aux dizaines de pilules avalées par l’entrepreneur Ray Kurzweil, ou à la vulnérabilité des systèmes informatiques, proie des pirates, des catastrophes naturelles ou des dérèglements internes).

Non qu’il faille, comme le voudraient ses détracteurs, renoncer au projet transhumaniste. Mais il paraît clair que les promesses séduisantes de Peter Thiel et de Ray Kurzweil doivent être étudiées au-delà de leur façade racoleuse, et parfois un peu kitsch (frottées de mysticisme, quasi de sorcellerie à la Harry Potter). La question du libre arbitre ne saurait être éludée ; au contraire, elle est au cœur de l’interrogation sur la puissance.

Une esquisse de la toute-puissance

Que serait la puissance sans la liberté ? C’est en passant par Aristote que nous entendons répondre à la fois aux transhumanistes et à leurs détracteurs. Pour le philosophe grec, comme le note Agamben dans une lecture contemporaine : « Seule la puissance qui peut, aussi bien la puissance que l’impuissance, est la puissance suprême. »

Dans cette perspective, l’homme puissant, l’homme suprêmement puissant, ne serait plus simplement celui qui possède, ni celui qui ajoute l’être à l’avoir – comme chez Lipovetsky et les transhumanistes – ce serait également celui qui peut suspendre ce processus, qui peut choisir le contraire, qui peut s’accorder une pause, un revirement, une conversion (au sens étymologique d’un « changement de direction »).

Une puissance ne serait ni libre ni complète si elle ne pouvait également être son contraire – c’est l’intuition géniale du philosophe grec. Dans cette perspective, l’homme véritablement puissant est riche; mais il se laisse la liberté de ne plus l’être, à la faveur non d’un simple caprice, mais d’une décision profonde et réfléchie; l’homme véritablement puissant tend vers l’immortalité, ou la prolongation de la vie, mais il peut également décider de stopper le processus; l’homme véritablement puissant utilise les perspectives des neurosciences pour s’augmenter, mais il peut également faire le libre choix de se diminuer, de se raccourcir.

L’homme incomplètement puissant, c’est Napoléon lancé comme un boulet de canon à travers l’Europe ; et qui finit par s’écraser contre un mur, faute de le traverser. L’homme tout-puissant, c’est Alexandre Ier de la légende qui, au terme d’une campagne héroïque, après avoir défait Bonaparte, renonce à son trône, simule sa mort et s’évapore dans la nature. Le transhumanisme offre bel et bien une solution à l’homme voulant assurer son bonheur et sa puissance. Mais, avant de s’envoler pour la Silicon Valley, il vaut la peine de faire un détour par Athènes.

Quentin Mouron

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