Bilan

Vers la fin des genres?

La frontière entre la mode masculine et féminine tend à s’amenuiser, idem dans le domaine de l’horlogerie. Des collections de bijoux en perles ou en diamants pour homme commencent à voir le jour. Un parfumeur crée un parfum à la rose pour sa clientèle masculine. Et si nous allions plutôt vers la fin de certains dogmes qui, au fil de l’histoire, et selon les continents, n’ont pas toujours été la règle?

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  • La montre Twenty-4 Automatique de Patek Philippe oscille entre les genres.

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  • Tiffany défraye la chronique avec ses alliances serties d'un diamant pour homme.

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Le 10 avril dernier, la maison Valentino, qui appartient à la famille régnante du Qatar, dévoilait sa nouvelle campagne de publicité: un autoportrait du photographe Michael Bailey Gates, connu pour son engagement auprès de la communauté LGBTQI+. La photo le dévoile nu avec un sac à main. Ce cliché en soi n’est pas plus choquant que la campagne réalisée en 1971 par le photographe Jeanloup Sieff pour le parfum Pour Homme d’Yves Saint Laurent, où l’on voyait le couturier entièrement nu. Les deux campagnes ont fait scandale, mais pas pour les mêmes raisons. Yves Saint-Laurent voulait montrer son côté bad boy tandis que Michael Bailey Gates appelle à une mode dégenrée: grâce à l’inclusivité, il souhaite déconstruire tous les stéréotypes liés au genre.

La dernière publicité Valentino est un autoportrait du photographe Michael Bailey Gates qui appelle à une mode dégenrée. (DR)

Les réactions de haine qui ont déferlé sur les réseaux sociaux à la suite de cette campagne ont poussé Pierpaolo Piccioli, directeur artistique de Valentino, à prendre la parole sur son compte Instagram: «Mon travail est de délivrer ma vision de la beauté en accord avec l’époque dans laquelle nous vivons. (…) Nous sommes témoins d’un énorme bouleversement dans l’histoire de l’humanité, les mouvements de conscience mènent tous à la même idée: l’évolution est possible si l’égalité est possible, si l’inclusivité est possible, si les droits humains sont défendus et si la liberté d’expression est protégée et nourrie. (…) Cette photo est l’autoportrait d’un beau jeune homme et le diable est dans les yeux de celui qui regarde, pas dans son corps nu.»

Pourtant, le jeu autour de la fluidité des genres, dans le domaine de l’habillement, a toujours existé. Les toges, pouvant être assimilées à des robes, ont fait et font toujours partie du vestiaire masculin, selon les cultures. Si, au Moyen Age, les hommes se vêtaient de couleurs vives, la Réforme a réduit la palette chromatique à pas grand-chose – noir, gris, blanc, et un peu de bleu. Hormis certains rois flamboyants, ou quelques parenthèses enchantées ayant émaillé l’histoire du costume, comme les années 60 et 70, nous ne sommes toujours pas sortis de ce cycle sombre qui a envahi la garde-robe masculine.

Une garde-robe dans laquelle certaines femmes ont su trouver leur bonheur, comme l’écrivain George Sand, qui avait poussé le trait jusqu’à prendre un pseudonyme masculin, mais sans «s» (son vrai nom étant Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes ont pris la place des hommes dans les usines, jetant leurs corsets peu pratiques. Certaines ont d’ailleurs dû porter des pantalons. Les garçonnes des années 30, qui ont inspiré le roman de Victor Margueritte en 1922, les actrices comme Katharine Hepburn ou Greta Garbo, la couturière Gabrielle Chanel, pour ne citer qu’elles, ont toutes porté des vêtements masculins. «Ceux qui disent «Chanel c’est bien, mais c’est toujours la même chose» ne comprennent rien à la vie moderne. Les hommes, eux, est-ce qu’ils changent de mode toutes les saisons? Ils ont besoin d’un costume de sport, d’un costume de ville, d’un smoking, quelquefois d’un habit. Les femmes d’aujourd’hui mènent des vies d’hommes*», disait Coco Chanel.

Vivienne Westwood a toujours montré des jupes dans ses défilés homme. (DR)

A en croire les codes vestimentaires de certaines grandes sociétés, les femmes peuvent mener des vies d’hommes, mais à condition qu’elles le fassent dans des habits de femmes. Il n’y a que dans certains milieux, les métiers de la scène ou les écoles de mode, où les garde-robes dégenrées ne dérangent personne. «Avant de devenir professeur à Saint Martins, à Londres, pendant 24 ans, j’y ai fait mes études entre 1990 et 1994. Or à cette époque, les genres étaient déjà flous, confie Adrian Coville, professeur et expert en marketing, image de marque et communication dans la mode. Dans les soirées du night-club Kinky Gerlinky, nous portions des vêtements qui n’étaient ni masculins ni féminins, sans jamais être jugés. C’était un mode d’expression. La créativité naissait pendant ces nuits-là. »

La génération Z est plus sensible à la fluidité des genres et des garde-robes et n’entend pas se laisser parquer dans des cases roses pour les filles et bleues pour les garçons. « Ces dernières années à la Saint Martins, c’est devenu plus ou moins normal de voir des hommes revendiquer leur masculinité dans une robe, relève Adrian Coville. Vivienne Westwood a toujours montré des jupes dans ses défilés homme. Ses collections s’inspirent à la fois de l’histoire de la mode et du vêtement et de la tradition du kilt chez les Ecossais. Ce qui ressemble à une jupe pour homme a toujours existé. D’ailleurs j’ai grandi en Libye et les hommes portent une longue chemise dont la forme peut être assimilée à celle d’une robe.»

Grâce à ses collections métissées et colorées, le styliste nigérian Kenneth Ize permettra peut-être de libérer les hommes de certains carcans. (DR)

Même si la première jupe pour homme, lancée par Jean-Paul Gaultier en 1985, lors de son défilé «Et Dieu créa l’homme» n’a pas révolutionné les vestiaires masculins, il est peut-être temps d’oublier que le monde ne se réduit pas à l’Occident et que les traditions d’autres pays peuvent harmonieusement s’intégrer dans les vestiaires. En cela, l’arrivée de créateurs africains, comme le brillant styliste nigérian Kenneth Ize, est une bouffée d’air frais sur l’échiquier de la mode, et permettra peut-être de libérer les hommes de certains carcans.

Le phénomène de la porosité des genres ne se limite pas aux vêtements. Cela touche aussi le monde de l’horlogerie, de la parfumerie, de la beauté, et même de la joaillerie, mais de manière plus discrète. Cela fait des années que les femmes ont manifesté leur intérêt pour des montres qui en avaient sous le capot, ressemblant à autre chose qu’un boîtier rond serti avec un cadran de nacre muni de deux aiguilles. En 2015, lors de Baselworld, Chanel a lancé la montre Boy.Friend, amorçant un mouvement qui fut long à faire son coming-out dans le monde horloger. Comme son nom l’indique, ce modèle est la version horlogère du boyfriend jean. «Depuis sa création en 2015, la montre Boy.Friend cultive une histoire de style et joue avec les genres», note Arnaud Chastaingt, directeur du studio de création Horlogerie Chanel. Trois années plus tard, c’était au tour de Patek Philippe de lancer une Twenty-4 Automatique pour femme dont le style oscillait entre deux genres. Quelques journalistes horlogers masculins ont été désagréablement surpris: ils s’attendaient à une montre «plus sexy». Avec ses chiffres arabes appliqués en or qui évoquent un peu ceux de la Pilot, ce garde-temps a un petit air masculin. Le porter, c’est un peu comme piquer la chemise de son amant. Sauf que «la femme qui possède une Twenty-4 Automatique ne porte pas une chemise d’homme: elle n’en a pas besoin! Elle possède une montre dame qui est imposante, qui en jette, qui a autant de force qu’une montre masculine, mais c’est la sienne: elle ne l’a prise à personne!», avait rétorqué Sandrine Stern, directrice artistique de Patek Philippe, lors du lancement. La manufacture Audemars Piguet a elle aussi lancé un modèle volontairement genderless, la Code 11.59, qui a défrayé les chroniques horlogères en janvier 2019.

Le bijoutier parisien Marc Deloche ose lancer la perle pour homme. (DR)

Le monde horloger évolue à son rythme et celui de la joaillerie est encore plus lent. Depuis quelques années déjà, on voit apparaître des broches serties sur les vestes ou les lavallières de quelques dandys, mais il a fallu attendre 2021 pour qu’un joaillier parisien, Marc Deloche, ose créer des bijoux déclinés au masculin qui mêlent perles et chaînes. Il s’est souvenu que, pendant des siècles, le bijou était aussi l’apparat des hommes. Tiffany, récemment rachetée par le groupe LVMH, fait de même et lance la première bague de fiançailles sertie d’un diamant pour homme, la Charles Tiffany Setting, «pour célébrer nos histoires d’amour uniques et singulières», dixit le dossier de presse. Un bijou inclusif qui ne dit pas vraiment son nom, pour les hommes qui aiment les hommes, ou pas.

Enfin, dernier bastion de la féminité – le parfum de rose – vient de tomber sous l’attaque du parfumeur Francis Kurkdjian. En septembre 2020, il a lancé L’Homme à la Rose, offrant ainsi un alter ego à sa fragrance A la Rose créée en 2014. «J’ai repris ma formule d’origine et je n’ai gardé que ce qui était compatible avec un parfum masculin. Ce parfum, c’est comme un Adam et Eve inversé.» De prime abord il est très frais, avec des notes qui évoquent le pamplemousse, mais soudain monte la rose, une rose verte, dépouillée de ses senteurs de violette et de fruits. «Vous nous piquez tout, nos jobs, nos vêtements, nos montres, je me suis dit que nous allions vous piquer votre symbole de féminité qui est la rose», dit Francis Kurkdjian en riant.

* «En écoutant Chanel», Elle, 23 août 1963.

Isabelle Cerboneschi

Journaliste

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