Bilan

Venise rendue à l’art

Débarrassée du tourisme de masse, la Sérénissime retrouve une beauté qui sublime son rôle de plateforme mondiale de la création contemporaine.

  • Le projet Ocean-Space de la Fondation TBA21 (en bas) déploie une dimension artistique dans un souci de développement durable.

    Crédits: Enrico Fiorese
  • Par son importance, la Biennale a mis Venise sur le circuit des collectionneurs d’art contemporain qui reviennent régulièrement.

    Crédits: Dr
  • Ouverte par la Fondation Pinault en 2009, la Punta Della Dogana met en valeur l’art contemporain émergeant.

    Crédits: Dr

A Venise, les galeries d’art contemporain poursuivent la tâche vitale de renouveler le temps, d’assurer la santé d’un écosystème qui, autrement, serait seulement le fait d’un héritage, de monuments historiques et de souvenirs matériel, bibelots et pacotille vendus en masse. » Natif de Venise et auteur de l’essai Venise est un poisson*, Tiziano Scarpa voit les lieux d’art de sa ville comme des tunnels dans le temps que la création contemporaine oriente vers l’avenir. « Comment, vous ne les voyez pas ? Ces tunnels sont partout. A tous les coins, il y a une église ; traversez un pont, et vous tombez sur un autre palais; plus loin, un musée vous attend. Vous entrez et en un éclair vous plongez dans un autre temps. » Alors que la pandémie de Covid a miraculeusement débarrassé la ville du tumulte de 28 millions de touristes annuels, la Cité des Doges retrouve intacte sa vocation inspiratrice. Les quelque 55 000 habitants se réapproprient les sites. Sur la place Saint-Marc, à la tombée de la nuit, un grand-père joue en riant avec son petit-fils au milieu des familles à poussette qui déambulent.

Les visiteurs n’ont cependant pas tous disparu. « Le microcosme de l’art reste présent à Venise malgré la crise. Il y a eu beaucoup d’affluence à notre vernissage en septembre dernier. Tout le monde portait des masques et respectait les mesures de sécurité, bien sûr. » A la tête de la galerie du même nom, Alberta Pane n’a rien cédé de son énergie face à la pandémie. Initialement basée à Paris où elle tient un premier espace d’exposition, cette native de Venise a inauguré en 2017 une deuxième vitrine dans une ancienne menuiserie aux somptueux volumes. Un lieu idéal pour accueillir performances, installations et vidéo. « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est quand les différents médiums se croisent. » Alberta Pane présente cet automne un dialogue entre la Française Marie Denis avec ses créations inspirées d’un herbier foisonnant et l’Italien Michele Spanghero qui façonne des créations sonores autour de sculptures physiques. « En matière d’art, Venise s’affirme comme un lieu incontournable pour les collectionneurs du monde entier. La ville jouit de ce statut grâce la Biennale d’art qui a gagné une énorme importance ces deux dernières décennies. Parallèlement, l’attractivité a été dopée par les ouvertures du Palazzo Grassi en 2006, puis de la Punta della Dogana en 2009 par la Fondation Pinault. »

Ces hauts lieux de culture ont généré une nouvelle dynamique, car le mécénat spectaculaire de François Pinault a donné des idées à d’autres grandes fortunes. En 2011, la fondation de Miuccia Prada (patronne de la griffe milanaise éponyme) a ouvert l’espace Ca’ Corner della Regina. Ce palais réhabilité du XVIIIe siècle accueille des artistes déjà reconnus. En 2017, le milliardaire russe Leonid Mikhelson s’est installé avec sa Fondation V-A-C au Palazzo delle Zattere, un bâtiment du XIXe siècle loué aux autorités portuaires de Venise. Dernière arrivée en date, la Fondation TBA21, créée en 2002 par Francesca Thyssen-Bornemisza à Vienne. Cette institution représente la quatrième génération de l’engagement de la famille Thyssen dans les arts. Sous son égide, l’église San Lorenzo a été rénovée et transformée, après être restée abandonnée durant vingt ans. Elle abrite maintenant le projet Ocean Space. « Nous fonctionnons comme une plate-forme collaborative articulée autour de l’océan comme source d’inspiration et dans un souci de protection », explique Sara Mattiazzi, responsable de la communication. Pour sa deuxième saison, Ocean Space présente « Territorial Agency : Oceans in transformation ». « Il s’agit d’un travail pluridisciplinaire qui synthétise le maximum de données possible sur l’exploitation des océans. » Sous la haute coupole de l’église, les écrans animés livrent des informations sur fond d’images satellite et produisent un étonnant effet d’envoûtement.

Le dynamisme vénitien actuel s’illustre aussi par l’arrivée de la galeriste londonienne Victoria Miro qui a repris, en 2017, la Galleria Il Capricorno, logée dans des murs datant XVIIIe siècle. Directrice de l’espace, Pia Ottes affirme : « L’art est quelque chose qui rend les gens heureux. Dans cette période compliquée, il est essentiel de continuer à montrer des travaux d’artistes et de fédérer un public. » La galerie Victoria Miro expose le travail de la trentenaire britannique Flora Yukhnovich qui, pendant une résidence de deux mois, a réinterprété la culture vénitienne. Elle s’est notamment inspirée des fresques de plafond du musée Ca’ Rezzonico. Un peu plus loin, dans une cour cachée où se trouve l’entrée de l’Hôtel St. Régis, la galerie Caterina Tognon occupe quant à elle une niche très peu fréquentée, celle du verre contemporain. L’exposition automnale est consacrée à Richard Marquis, un Américain formé aux techniques du verre à Venise et qui s’en sert pour des créations pop art. « Nous ne sommes pas vraiment sur une rue de passage, mais les amateurs du monde entier nous connaissent », sourit, derrière son masque, la pétillante Italienne à l’accueil.

Venise rendue à ses habitants

En ces temps de coronavirus, sous le soleil d’automne, Venise retrouve une ambiance sonore que l’on croyait disparue. Aux alentours de 16h résonnent les cris des enfants qui sortent de l’école à trottinette. Naviguant sur une barque à moteur, un père vient chercher une grappe de gosses disparaissant sous leur sac à dos. Des parents démarrent un long apéro sur la place alors que leur progéniture escalade la statue de Bartolomei Colleoni, fameux commandant de troupes mercenaires du XVe siècle. Dans sa galerie, Albert Pane soupire : « Venise est un endroit tellement unique. Si l’on décidait de juguler un peu le tourisme de masse et de faire revenir la population, la ville pourrait devenir un lieu exceptionnel en matière de création et d’innovation, dans tous les domaines. Venise a le potentiel d’un pôle magnétique pour les gens qui ont envie de faire des choses. »

* Venise est un poisson, Tiziano Scarpa, Christian Bourgois, 2010.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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