Bilan

Une bulle plane sur le bordelais

Certains primeurs sont huit fois plus chers qu’il y a quinze ans: derrière le travail qualitatif de la profession, les soupçons de spéculation se font jour.

Sélection de grands vins de Bordeaux. Les prix flambent dans la région.

 

Crédits: Jean-Pierre Muller/AFP

L’acheteur n’a pas exactement le profil d’un vigneron girondin, et pour cause. En juillet, c’est le groupe d’assurances Scor qui annonce le rachat du prestigieux domaine Troplong Mondot, 29 hectares de vignes, dans le Saint-Emilion. Le montant n’est pas communiqué, mais des fuites dans la presse spécialisée évoquent le montant de 180 millions d’euros, soit plus de 5,5 millions à l’hectare. Déjà, entre 2008 et 2016, la SAFER, organisme d’Etat français qui recense l’évolution du prix des vignes, constate entre 2008 et 2016 un décuplement du prix maximum à l’hectare, de 220 000 à 2,3 millions d’euros dans cette région. 

Premier facteur explicatif, la hausse marquée du prix des vins depuis dix ans. En primeur, Haut Bailly (Pessac-Léognan), qui se négociait 18,50 euros en 2004, atteignait 84 euros pour le millésime 2016, considéré comme très bon par la profession. Pour Julien Angevin, spécialiste du bordelais et fondateur de Neowine Club, la hausse du prix des vins de Bordeaux trouve son origine dans le travail effectué par les propriétaires: «La rénovation des domaines s’est accompagnée d’un véritable effort sur la qualité, avec la contribution d’œnologues de renom comme Michel Rolland. Le tout accentué par des millésimes d’exception comme 2010, 2015 ou 2016.» 

La montée en gamme a permis de répondre aux attentes d’une clientèle asiatique, sensible à l’image de marque de luxe véhiculée par le vignoble français, comme le détaille Julien Angevin: «Le monde des grands vins à Bordeaux, c’est 5% des volumes, mais 2 milliards, soit la moitié de la valeur totale. Chaque grande appellation a été tirée vers le haut par une locomotive, comme Pavie à Saint-Emilion, Cos d’Estournel à Saint-Estèphe, ou Smith Haut Lafitte à Pessac-Léognan.» Une image qui séduit les acteurs du luxe, à l’image des frères Wertheimer (Chanel), propriétaires de Rauzan-Ségla (Margaux) et Canon (Saint-Emilion). 

«Une omerta sur le niveau des stocks»

Malgré les efforts entrepris pour valoriser la production, certains spécialistes s’interrogent sur le bien-fondé d’une hausse si brutale des prix à la bouteille, à l’image de Bruno Gueuning, négociant en vins: «Augmenter le prix d’une bouteille permet de jouer sur l’image de marque et faire grimper le foncier. Mais se vendent-elles bien? Sur Bordeaux, il y a une certaine omerta sur le niveau des stocks.»

Le sujet est d’autant plus brûlant que le développement des fonds d’investissement en vins, au tournant des années 2010, a favorisé l’accumulation, en particulier dans les caves des Ports francs de Genève. Depuis 2013, ces fonds sont accusés de survaloriser les bouteilles pour gonfler leurs résultats. Bruno Gueuning rappelle: «Quand certains investisseurs, après avoir demandé à expertiser les bouteilles du fonds luxembourgeois Nobles Crus en 2013, ont souhaité se retirer, on s’est bien rendu compte que les vins haut de gamme ne se liquidaient pas si facilement.» Depuis, les mises en garde se multiplient sur les risques de ce placement financier qualifié «d’exotique», en particulier par l’Autorité des marchés financiers, le régulateur français.

Pour autant, même si bulle il y a, il n’est pas certain que la correction soit pour demain, estime Bruno Gueuning: «Personne n’a intérêt à inonder le marché et provoquer un effondrement des prix. Même s’il y a une hausse des stocks, vu l’assise financière des propriétaires de grands domaines, on peut continuer un moment sur la lancée.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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