Bilan

Une maestro au tempérament de feu

Lena-Lisa Wüstendörfer est l’une des rares femmes cheffes d’orchestre. Ce printemps, elle repart en tournée avec ses musiciens pour interpréter des œuvres oubliées de compositeurs suisses. Herbert Büttiker

Crédits: Dominic Buettner

Il a surgi dans le paysage musical suisse comme le « Hollandais volant », à la fois fantasmagorique et bien réel : le Swiss Orchestra. Le fait que la capitaine de ce nouveau navire sous pavillon helvétique soit une jeune personnalité flamboyante, grande et élancée, à la chevelure blond platine, rend ses apparitions d’autant plus spectaculaires. Sa première tournée de Zurich à Saint-Gall, Berne et Genève, l’automne dernier, a donc été couverte par les médias comme un événement hors du commun. Et le succès fut au rendez-vous.

Au fil de l’entretien avec la directrice musicale du Swiss Orchestra, ce ravissement immanent ne se perd pas en chemin. Mais on comprend bien qu’il ne s’agit pas que de glamour, mais bien d’une vision, d’un programme artistique. « Fonder un orchestre n’est pas juste un marchepied pour ma carrière » s’exprime la musicienne avec une détermination discrète. Si l’on ne savait rien d’elle, on la verrait dans une profession typiquement féminine plus que sur un podium de salles de concert, où les femmes se font rares.

Des extraits vidéo de son interprétation de la « Messa da Requiem » de Giuseppe Verdi, avec orchestre, quatre solistes et le Chœur J.-S. Bach de Berne dont elle est la directrice artistique, trahissent son énergie dans les coups de tonnerre de « Dies irae » (ndlr : « Jour de colère » en latin). Mais aussi sa communication sensible dans les passages de solos et jusqu’au point d’orgue équilibré du contrebassiste qui annonce la reprise de la furieuse « Proses des morts ». La cheffe d’orchestre se montre déterminée au pupitre, dans une gestuelle aussi forte que précise – celle que l’on associe aux traditionnels chefs autoritaires mâles.

« Lorsqu’il s’agit d’une pièce qui me tient à cœur ou d’un projet plus important dont je suis convaincue, tel le Swiss Orchestra, je mets tout en œuvre pour le concrétiser. » Car la volonté est à l’évidence l’une de ses caractéristiques fondamentales. « En tant que dirigeante d’un grand ensemble musical, je dois communiquer clairement où nous allons et agir avec détermination. » Ça paraît objectivement simple, dénué de volonté de pouvoir et d’ambition. Le fait qu’elle préfère choisir ses pulls au département mode masculine a des raisons évidentes : les manches des pulls féminins sont en général trop étroites pour l’importante gesticulation que nécessitent les coups de baguette. Pour autant, elle n’ambitionne pas de se vêtir en homme : « Je veux me sentir à l’aise et authentique sur scène, pour cela mes vêtements doivent correspondre à mon style. »

Fille du défunt comédien Edzard Wüstendörfer, élevée avec deux frères, Lena-Lisa habite dans la vieille ville de Zurich. Elle reste discrète sur sa vie en dehors de la musique. Tout au plus avoue-t-elle un faible pour le chocolat, « surtout le blanc au nougat ou celui au lait ». Elle a peu de loisirs. Pour l’entraînement physique, seul un mètre carré lui suffit: le podium de la direction d’orchestre. Pour le reste, elle aime lire des polars dont elle connaît le décor – et se rend d’ailleurs volontiers sur place. Elle exprime aussi un besoin ardent de voyages comblé par ses nombreuses invitations, notamment comme cheffe du Thailand Philharmonic Orchestra. « C’est magnifique », dit-elle, même si cela signifie surtout aéroports, hôtels et salles de concert. Alors, elle s’octroie du temps sur place afin de s’imprégner du pays et de ses habitants.

Les femmes dirigeantes d’orchestre restent une minorité. Même si la thématique des femmes et la hiérarchie sont un problème de société particulièrement voyant dans son métier, cela ne la concerne peu. Pourtant, elle fut victime de discrimination lors de sa première candidature comme cheffe d’un chœur féminin. Elle fut, en effet, retoquée sous prétexte que les choristes auraient préféré être dirigés par un homme. Aujourd’hui, elle en rit. Quant à ses objectifs de carrière, elle revient à son investissement actuel. Rien ne sert de spéculer : « Cela doit être une passion et un défi. S’il faut parler d’objectif, il serait atteint si, dans cinq ans, tout le monde connaît le Swiss Orchestra et s’il est perçu à l’étranger comme un ambassadeur de la Suisse. »

L’initiative se veut durable. Elle est portée par une association dont les membres s’engagent intellectuellement et financièrement. Même si le Swiss Orchestra ne peut compter sur une aide publique, le démarrage, l’an dernier, fut un succès. Une nouvelle tournée est au programme, avec comme mission une typicité suisse. Pour l’instant, l’heure est à la curiosité, à l’épluchage d’archives et d’héritages, à l’exploration de trésors cachés. Pour Lena-Lisa Wüstendörfer, il va de soi qu’elle devra mesurer ses trouvailles aux grandes compositions de la musique symphonique classique. Si son idée se concrétise et que le Swiss Orchestra se mue en « success story », cela tiendra clairement à son incroyable enthousiasme à la fois comme musicologue chevronnée et comme fougueuse musicienne.


Répertoire symphonique suisse

Le Swiss Orchestra fédère les diverses régions du pays en exhumant des compositeurs classiques et romantiques un peu oubliés. Le premier cycle a permis de (re)découvrir Jean Baptiste Edouard Dupuy (1770-1822), de Corcelles-Cormondrèche (NE). La deuxième tournée débute par la «Grosse Konzert-Ouvertüre», de Johann Carl Eschmann, (1826-1882), de Winterthour. «Trois danses» pour hautbois, harpe, quintette solo et orchestre à cordes du Genevois Frank Martin et la « Symphonie No 3 » de Johannes Brahms figurent également au programme.

Solistes: Heinz Holliger, hautbois et Alice Belugou, harpe.

Direction: Lena-Lisa Wüstendörfer

www.wuestendoerfer.com

Informations et billetterie: www.swissorchestra.ch

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