Bilan

Un jet privé à son image

Posséder de belles voitures, un avion privé ou un yacht immense ne suffit pas. Il faut qu’ils soient uniques, façonnés à l’image de leur propriétaire. Toutes les extravagances sont permises.
  • Exemple d’utilisation par Jet Aviation de newspaperwood, un bois luxueux et léger, fait à partir de journaux recyclés.

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  • L’intérieur du superyacht écologique «Island (E)motion», développé à Lausanne par MCM Designstudio.

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  • Disposition des sièges, habillages et technologies embarquées: tout l’intérieur de la voiture peut être conçu selon les desiderata du client.

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Dans son petit garage genevois, Frédéric Hauer est à l’étroit. Ici, une série d’échantillons de cuirs teintés, là un morceau de fibre de carbone, plus loin un cahier de commandes plein pour les trois années à venir. Ce sellier spécialisé dans la rénovation des intérieurs d’automobile va déménager pour faire face à l’ampleur de la demande.

«Il y a de tout. Certains veulent des tissus, d’autres des imprimés avec des logos de marques, et puis les propriétaires de véhicules de collection souhaitent simplement refaire l’intérieur à l’identique. Mais le plus souvent, c’est la couleur que les clients demandent.» Et des matériaux de plus en plus sophistiqués, utilisés de façon combinée. Outre l’alcantara, marque déposée par l’entreprise éponyme, au toucher particulièrement velouté, on trouve des cuirs imitation serpent, autruche, iguane mais aussi du carbone, du titane, maintes essences de bois, de la soie…

Les grands constructeurs ont bien compris ce besoin croissant de créer un véhicule à son image. Ils offrent une gamme très vaste d’équipements et de coloris. Chacun peut ainsi concevoir une voiture personnalisée, reflet le plus exact de ses propres goûts. Reste que cette customisation, effectuée à partir d’un catalogue, est limitée.

Elle est plus développée et raffinée pour les modèles haut de gamme. Audi propose le concept Exclusive pour dépasser le traditionnel choix de sièges, cuirs, couleurs et jantes. «A la base, tout est possible», explique-t-on chez la marque allemande, qui ne communique pas de prix ni de délais en la matière.

Le tout en partenariat avec la fameuse manufacture italienne Poltrona Frau, garante d’une vaste gamme de cuirs précieux – nappa ou aniline. Dans le même groupe, Volkswagen invite ses clients à Dresde, afin d’assister à la construction de sa berline Phaeton dans sa manufacture de verre, une usine à l’architecture transparente où une grande partie de la production est effectuée à la main.

Lamborghini et Porsche développent eux aussi leur gamme «personnalisée» et proposent régulièrement des éditions limitées. La personnalisation est paradoxalement devenue le standard.

De la personnalisation au bespoke

Seuls quelques constructeurs dépassent réellement cette possibilité et offrent un véritable service bespoke, entendez sur mesure. Outre Bentley et Bugatti, Rolls-Royce est un habitué du genre – capable par exemple d’utiliser le chêne centenaire issu d’un parc d’un client pour orner l’intérieur de son véhicule. Enfin, Ferrari va jusqu’à proposer des modèles «tailor made», faits sur mesure, carrosserie comprise, pour ses propriétaires.

La mode date des années 1950, Ingrid Bergman ou Léopold III de Belgique étaient alors les clients en vue. Depuis 2006, la marque a renoué avec cette tradition, l’un des derniers acquéreurs d’une SP12 EC réalisée selon ses desiderata étant… Eric Clapton.

Dans l’industrie aéronautique, le besoin d’affirmer sa personnalité est également croissant. Il y a vingt ans, l’aménagement d’un jet privé, simple outil de business, tenait d’abord compte de sa revente. Aujourd’hui, selon plusieurs acteurs du secteur, les acquéreurs souhaitent laisser leur marque sur leur objet. Et ils ont une idée de plus en plus précise de ce qu’ils souhaitent.

«Auparavant, on se contentait de proposer des bois précieux et des matériaux coûteux», explique Christopher Mbafeno, CEO de Yasava, entreprise spécialisée dans le design d’intérieurs d’avion. «Aujourd’hui, le challenge, ce n’est plus seulement le confort, c’est de trouver des solutions de design qui correspondent au style de vie des propriétaires de l’avion.»

Et entre un tycoon russe entouré de sa famille et de ses gardes du corps, une artiste en tournée avec son équipe, ou le personnel d’une grande multinationale en voyage d’affaires, les exigences et les besoins sont forcément différents. Plus que les matériaux, l’enjeu dans un avion devient l’aménagement de l’espace, de plus en plus fréquemment confié à des équipes spécialisées.

Dans le yachting, secteur davantage tourné vers le loisir, les constructeurs sont habitués à déployer des trésors d’ingéniosité pour répondre à toutes les extravagances. Qu’il s’agisse de rehausser toute une pièce pour que le propriétaire puisse s’y promener revêtu de son chapeau de cow-boy – anecdote de Rodney Martin, chez Fitzroy Yachts – ou de concevoir une salle à manger rétractable pour gagner de la place sur un bateau de luxe – une demande exécutée par Gulf Craft, à Dubaï. Le défi pour les designers reste la sécurité… ou tout simplement la faisabilité.

Innovations exportables

A Lausanne, Milena Cvijanovich, fondatrice de MCM Designstudio, développe island(e) motion, un superyacht écologique de 180 mètres. Sur demande de son client, elle intégrera à son projet un jardin, véritable défi en raison de l’air marin, ainsi qu’un observatoire astronomique. Reste que certaines gageures, si elles sont surmontées, constituent des innovations reprises par d’autres secteurs.

Sur «Island (E)motion», Milena Cvijanovich revendique d’utiliser des matériaux et des technologies durables: pile à hydrogène, peinture absorbant l’énergie solaire. «Tout ce qu’on développe dans un yacht peut être démocratisé ensuite, pour le marché des maisons individuelles. Arriver à convaincre le marché du luxe d’investir dans ces technologies, c’est avoir un impact positif tant social qu’environnemental», assure-t-elle.

Et en matière de design, automobile, yachting et aéronautique s’épient, reconnaît Turi Cacciatore, designer basé près de Genève, actif dans ces trois secteurs. «La forte concurrence dans l’automobile permet une grande diversité de couleurs, de lignes, de matériaux. L’alcantara, développé pour la voiture, a été repris dans le nautisme.»

Parmi les grandes tendances qui se dessinent aujourd’hui figure d’abord la connectivité: écrans, chaînes internationales, espaces de travail reliés à internet, musique de smartphone disponible partout… sont devenus des exigences. Confort et détente font désormais partie intégrante du voyage: sièges massants dans l’automobile, douches, plaques à induction, divans et lumières d’ambiance dans l’aviation sont considérés comme des standards.

La mode est aussi aux matériaux nobles et naturels, témoins d’une recherche croissante de raffinement: cuir d’agneau, soie décorative, peau de raie, plaquages d’argent ou d’or chez Jet Aviation.

Enfin, le gigantisme gagne le secteur: les gros-porteurs remplacent les jets privés, les superyachts atteignent les 200 mètres. Yachts et jets sont désormais conçus comme de véritables habitations et aménagés comme telles. Le défi? L’autosuffisance, pour permettre à leurs propriétaires de fuir le plus durablement possible conflits, ou assaut des médias. 

Camille Andres

JOURNALISTE

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