Bilan

Téhéran, l’art renouvelé

La génération post-révolution islamique multiplie les expériences dans la peinture, la photographie et les nouveaux médias. Un bouillonnement à ne pas manquer dans les galeries d’art contemporain. Suivez le guide.
  • L’espace Assar Gallery présente 12 artistes visuels émergents ou établis. Ici, une installation de Reza Lavassani

    Crédits: Dr
  • L’artiste Siamak Filizadeh s’inspire des traditions perses.

    Crédits: Dr
  • Une oeuvre de Samira Alikhanzadeh, artiste peintre fascinée par les questions d’identité.

    Crédits: JRS
  • La peintre Elahe Heidari passe des heures à observer les passants dans la rue.

    Crédits: Dr
  • «Callidrawing», une oeuvre de Reza Abedini à l’espace Ab/Anbar.

    Crédits: Courtesy Ab/Anbar

Si les joyaux de la couronne et le palais du Golestan restent un passage obligé pour tout visiteur à Téhéran, une plongée dans les galeries d’art contemporain s’avère primordiale. Elles étaient 13 en 1973 au cœur de la capitale, chiffrait un spécialiste. En 2008, 145 espaces exposaient leurs œuvres.

Aujourd’hui, leur nombre dépasse largement les 200, alors que, depuis la révolution islamique de 1979, le régime a poursuivi sa lutte contre la contagion occidentale en imposant une censure implacable sur le cinéma, la musique, la littérature et l’art, notamment. Un paradoxe inhérent à l’Iran.

«Mettre un pied à Téhéran, c’est aller au-delà des stéréotypes et faire face à la complexité de la ville», souligne Yasaman Alipour, artiste iranienne et journaliste culturelle. Installée à New York, la jeune femme, qui consacre son art à la photographie et aux installations conceptuelles, a quitté la capitale il y a cinq ans.

Pour elle, les galeries agissent comme une loupe sur l’évolution en dents de scie d’un pays tiraillé entre réformateurs et radicaux. «L’art contemporain iranien, globalement méconnu, évolue très vite. Avec l’ouverture du pays au monde et le retour de citoyens exilés, une toute nouvelle vague de collectionneurs et de curateurs enthousiastes a émergé, ce qui crée de nombreuses opportunités pour les jeunes artistes.»

La virée du vendredi

C’est le vendredi après-midi que les amateurs et initiés téhéranais partent flâner de galerie en galerie. La virée passe forcément par Assar Gallery, située dans un important district culturel du centre-ville.

Reconnu au-delà des frontières iraniennes, ouvert en 1999, l’espace représente 12 artistes visuels émergents ou établis, parmi lesquels Iman Afsarian, considéré comme un des plus célèbres peintres vivants du pays ou encore le sculpteur Mohammad Hossein Emad. Samira Alikhanzadeh, quant à elle, compose ses œuvres avec des photos de famille des années 1940 et 1950.

«Les écoles et les cours privés qui forment la plus jeune génération à l’art se multiplient ces dernières années, constate la codirectrice Maryam Majd. Etant donné le riche héritage culturel de l’Iran et les circonstances socio-politiques intenses, l’expression artistique a son propre langage, totalement différent d’un autre pays de la région.»

Prochaine étape, à quelques rues: l’espace Ab/Anbar. Proche de l’artère Enghelab, ce bâtiment traditionnel transformé en galerie expérimentale en 2014 joue aussi le rôle de plateforme où les artistes iraniens et étrangers peuvent échanger.

L’essor des nouveaux supports

A Téhéran, les expositions n’offrent pas qu’une expérience. Elles se substituent aux lieux de rencontre traditionnels, jusqu’à devenir une force sociale. «Les bars et les clubs étant interdits en Iran, les jeunes générations se rencontrent souvent dans les galeries d’art, poursuit Yasaman Alipour. De plus, les curateurs s’ouvrent bien davantage aux touristes et potentiels acheteurs étrangers, en adoptant une approche internationale, avec des explications et des fascicules en anglais, par exemple.»

Cap maintenant vers le nord de la capitale : Aaran Gallery. Fondé en 2008, l’espace culturel se concentre sur l’art des enfants de la révolution, nés juste avant ou après l’avènement de la République islamique. «L’objectif visait à présenter les effets d’années de violence, de guerre et d’incertitude qui sont inhérents aux œuvres des jeunes artistes», détaille la propriétaire Nazila Noebashari.

Sont passées entre ces murs les créations pop de Siamak Filizadeh et les installations vidéo de Barbad Golshiri, fils d’un célèbre auteur iranien. Mais aussi le jeune peintre Shahryar Hatami et le photographe Dadbeh Bassir… Soit une nouvelle garde d’artistes dont une grande partie expose aussi à l’international et apparaît dans des collections privées.

Nazila Noebashari propose aussi de faire un saut à Aaran Project, qui occupe un bâtiment des années 1920, tout proche de l’ambassade italienne, depuis le 14 juillet dernier, précise-t-elle: «Nous avons ouvert le même jour que l’accord historique sur le nucléaire iranien.»

Si la peinture, la sculpture et la photographie contemporaines évoluent rapidement, le support vidéo, et les performances qui en découlent, connaît un essor impressionnant. Aaran Gallery organise deux fois par an un festival consacré à ces initiatives de plus en plus soutenues: «Nous pouvons sentir un grand intérêt du monde entier pour cette scène-là, très active.» Il n’empêche que le Bureau de la censure garde un œil menaçant sur le bouillonnement artistique de Téhéran. Jugées subversives, des œuvres sont parfois amputées ou simplement interdites. 

Au nord et au sud de la capitale

Dans les quartiers cossus du nord de la capitale, un peu moins pollué, un peu plus déconnecté, une halte à Dastan’s Basement s’impose. La galerie expose essentiellement de jeunes artistes prometteurs. Avec une prédilection pour les œuvres sur papier, comme ce dessin de Gougoush, diva interdite de scène en Iran dès 1979. «Dastan veut trouver un terrain d’entente dans l’histoire du pays, où l’art visuel contemporain trouverait sa place. L’illustration est aujourd’hui la réponse la plus récente, alors que l’abstraction géométrique et la calligraphie l’étaient il y a cinquante ans», analyse Yasaman Alipour.

A ne pas manquer également dans le nord, non loin du palais de Niavaran, la Silk Road Gallery, parmi les plus en vogue dans les milieux artistiques. Premier à Téhéran à se consacrer à la photographie contemporaine, l’espace agit comme incubateur d’idées dans cette discipline. Au pied de la montagne, Etemad Gallery s’est inscrite comme une pierre angulaire de la scène artistique en exposant le combat de nombreux artistes contre les stéréotypes de l’Iran traditionnel.

«Ce qui est étonnant, ajoute Yasaman Alipour, c’est la façon dont l’art contemporain s’est propagé dans la capitale. Pendant longtemps concentrés dans le centre-ville, les pôles se sont solidement ancrés dans le quartier nord bourgeois. Mais aussi tout au sud, dans des zones très populaires, où l’on peut désormais compter de nombreux espaces d’expression.» Un phénomène de contagion de bon augure que la levée des sanctions contre le pays va largement amplifier.

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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