Bilan

Susan & David Rockefeller, quand l'or noir vire au vert

Ils se disent philanthropes avant tout. Très engagés écologiquement, ils sont aux côtés des politiques et puissants de ce monde qui soutiennent leurs causes environnementales. Rencontre exclusive avec l’un des couples les plus influents des Etats-Unis.
Crédits: Dr

Quatrième de sa génération, David Rockefeller Junior préside depuis 2010 le conseil de la Fondation Rockefeller dont les fonds propres s’élèvent à 3,5 milliards, dirige le Rockefeller & Company et administre l’Asian Cultural Council et le MoMA. Le moment venu, il succédera à son père, le célèbre banquier David Rockefeller aujourd’hui âgé de 98 ans, cofondateur entre autres du Groupe de Bilderberg et de la commission Trilatérale, le plus puissant des réseaux d’influences.

Rencontré à New York lors d’un dîner de charité organisé conjointement avec la marque horlogère suisse Girard-Perregaux, le couple Rockefeller accorde un entretien exclusif à Bilan Luxe, dans le cadre très feutré de leur appartement de l’Upper East Side.

Vous êtes très engagés tous les deux à propos des problématiques environnementales. Qu’est-ce qui a provoqué cette prise de conscience?

Susan Rockefeller. Mon père, membre du conseil d’administration du Wilderness Society, et ma mère, anthropologue, m’ont éduquée dans le respect et la compréhension des enjeux liés à la protection de la nature. J’ai également vécu en Alaska, auprès des Inuits, pendant trois ans, pour y travailler dans le domaine de l’agriculture et de la pêche.

Mais ma véritable prise de conscience est survenue en 2008, à la lecture d’un article paru dans le New York Times: «The darkening sea», par Elizabeth Kolbert. J’ai été terrifiée de constater que je n’étais pas correctement informée sur les dégâts provoqués par le changement climatique sur les océans. J’ai donc produit un documentaire appelé «Sea change».

Vous êtes cinéaste avant tout?

S. R. Oui, j’ai réalisé à ce jour neuf documentaires, pratiquement tous dédiés aux problématiques écologiques et environnementales. Je crois que l’art est la clé de notre survie. Admirer la beauté de la nature, mais également appréhender le processus créatif en lui-même permet de mieux respecter et comprendre cette notion d’impermanence.

Expliquez-nous les raisons de ce partenariat avec Girard-Perregaux.

S. R. Nous avons débuté ce partenariat il y a deux ans. Les valeurs partagées sont la clé de notre lien. Girard-Perregaux place ses priorités au niveau du savoir-faire, des investissements écoresponsables, mais aussi de l’esthétique. Je connais bien évidemment Kering Group. Et avant de rencontrer M. Michele Sofisti, j’avais déjà fait la connaissance de M. François-Henry Pinault et de sa femme Salma Hayek lorsqu’ils étaient partenaires, à nos côtés, du Green Auction chez Christie’s.

David et moi trouvons intéressant de pouvoir augmenter la notoriété du message d’une ONG grâce à la puissance d’une marque de mode ou d’horlogerie. Notre priorité absolue: protéger ce qui est le plus précieux à nos yeux – la nature – et engager la jeunesse dans cette urgence.

Le temps est un luxe qui nous est compté. Il nous reste deux décennies pour inverser le cours des choses. L’idée de Changing watch avec Girard-Perregaux en découle.

Quel est votre sentiment quand vous constatez le scepticisme qui règne au Congrès à propos du changement climatique?

S. R. Certains scientifiques au Congrès ont tendance à cacher le fond du problème en essayant de prouver que le changement climatique n’est pas une réalité, mais c’est la réalité! Je reste pourtant optimiste. Les sociétés commencent à comprendre que d’investir dans les énergies renouvelables permet de réaliser des économies substantielles.

Le National Ressource Defense Council, par exemple, et son projet «cleaning by design» incite des sociétés basées en Chine et en Italie à fournir des efforts sur l’empreinte carbone. Kering Group travaille avec eux, d’ailleurs.

Les Américains sont-ils ouverts à cela?

S. R. Je pense que c’est une âpre bataille mais que les jeunes le sont.

La bataille se place aussi sur l’échiquier politique. Envisagez-vous un engagement politique plus actif?

S. R. Nous soutenons certains politiciens, sommes actifs auprès de la League Conservation Voters, un mouvement qui prône une politique environnementale. Nous avons soutenu Barack Obama lors de ses campagnes ainsi que notre ami Michael Bloomberg, qui a fait un travail remarquable à New York en rendant la ville plus verte.

David Rockefeller. Dans l’état du Massachusetts où je vivais il y a peu encore, j’ai soutenu activement le démocrate Deval Patrick, premier gouverneur afro-américain du Massachusetts. Nous soutenons des sénateurs qui partagent nos mêmes valeurs. Nous sommes par exemple très opposés à la libéralisation des armes à feu, et c’est un sujet sur lequel Michael Bloomberg continue d’être très actif.

Mais la tendance actuelle n’évolue pas dans ce sens aujourd’hui…

D. R. Non, et j’en suis catastrophé. Deux candidats dans le Colorado ont encore échoué, car ils ont fait campagne pour le contrôle des armes. Nous soutenons des gens car nous soutenons des causes. Certaines sont d’ordre environnementales, sociales, et d’autres artistiques.

La Fondation Rockefeller célèbre cette année son centenaire. Plus de 182 millions de dollars ont été offerts en donation en 2011. Quelle fut à vos yeux la meilleure et la moins bonne décision qu’elle ait prise dans son histoire?

D. R. La meilleure, c’est évidemment de l’avoir fondée (rires). Mon arrière-grand-père, conseillé par son fils, John Junior, a créé cette fondation il y a cent ans. Le principe même de fondation était encore embryonnaire et imaginer en 1913 la structure d’un tel organisme était déjà une gageure.

A l’époque, utiliser de l’argent privé au bénéfice d’une collectivité publique n’avait rien d’évident! Ce que nous avons fait de mieux au cours de ce centenaire a été de soutenir la recherche scientifique, la santé et l’agriculture. D’ailleurs, la Green Agriculture connaît une nouvelle vie en Afrique aujourd’hui, en particulier avec le projet appelé Agra.

Nous sommes aux côtes de Bill Gates dans ce domaine. Un projet qui permet aux agriculteurs locaux de cultiver pour eux, mais également d’exporter. La semence devenant pour eux une valeur économique.

Et la mauvaise?

S. R. Les Rockefeller ont vécu des temps difficiles au moment où l’idée d’un contrôle de la croissance des populations en lien avec la surpopulation a été abordée.

Certains ont pensé ou interprété qu’il était préférable selon nous de contrôler la population des pays pauvres, mais c’est un problème qui touche tous les pays, y compris les Etats-Unis, où nous ne devrions pas avoir autant d’enfants, indépendamment de l’argent que l’on a.

Car chaque enfant est une bouche à nourrir, qui demande de l’énergie. Je pense que le fait que nous n’ayons pas trouvé le juste moyen de répondre à cette question est un problème. Nous devons être courageux. Et affronter la problématique de la surpopulation en demande beaucoup.

Notre lutte pour la sauvegarde des océans n’est pas uniquement pensée dans le but de préserver la biodiversité mais bien également pour garantir sa capacité à nourrir la planète. Nous serons 9 milliards en 2050. A travers la fondation Oceania, nous parlementons activement avec des pays comme la Chine, le Japon, le Brésil, le Chili, l’Espagne, le Canada, les Philippines, et bien sûr les Etats-Unis, pour que la surpêche cesse.

Qu’avez-vous appris de la dernière crise financière de 2008?

D. R. Que l’avidité a besoin de restrictions externes. Cela signifie trouver la juste régulation gouvernementale. C’est très délicat, car l’avidité et l’énergie entrepreneuriale sont très liées. Le but n’étant évidemment pas de couper l’énergie des entreprises qui contribuent à l’économie réelle et à la compétitivité des Etats-Unis. Et c’est bien sûr sur ce sujet que les républicains et les démocrates s’opposent.

Le nom Rockefeller est synonyme de pouvoir pour le monde entier depuis quatre générations. Avez-vous une vision dynastique du futur et quelles sont vos ambitions pour la famille?

D. R. La famille Rockefeller est très large aujourd’hui et ne fonctionne pas comme une seule et unique entité. Elle a généré des institutions comme la Fondation Rockefeller, qui fonctionne de manière indépendante mais grâce à des fonds provenant de notre famille.

Chacun des membres Rockefeller a essayé de suivre les valeurs fondamentales établies par John D. Rockefeller Junior: «A qui l’on donne beaucoup, beaucoup est attendu.» Chacun de nous a été guidé par cette philosophie, mais opère de manière individuelle.

N’y a-t-il pas contradiction lorsque vous prônez l’utilisation de moins d’énergie fossile et plus d’énergie renouvelable, alors que votre famille est historiquement liée à l’économe pétrolière…

D. R. Quand mon arrière-grand-père a fondé la Standard Oil, la population mondiale n’était pas aussi importante qu’aujourd’hui, et le CO2 n’était pas un problème. Nous ne connaissions pas ses effets à l’époque. Je pense que s’il avait dû répondre à cette question aujourd’hui il aurait été très concerné par les effets négatifs de l’utilisation du pétrole ou du gaz.

Il se serait probablement diversifié dans d’autres sources d’énergies. Je ne le blâme pas. Le pétrole était dans le sol, il ne l’a pas créé. Je me souviens que mon grand-père s’est battu pour que les voitures ne rentrent pas sur l’île où nous vivions, dans l’Etat du Maine.

Il avait déjà ce sentiment qu’il fallait limiter les voitures et encourager celles à énergie électrique, qui existaient déjà à cette époque. Il y a de nombreuses innovations énergiques très intéressantes qui nous permettront de sortir de cette économie du pétrochimique. Mais la clé demeure le business.

Quel sera selon vous le levier de pouvoir de l’ère postpétrole?

D. R. L’énergie sera toujours un levier économique. Si mon grand-père était vivant aujourd’hui, il aurait très certainement exploré l’univers très prometteur des énergies renouvelables et recherché à améliorer l’impact négatif du pétrole et du gaz.

Il aurait lié des partenariats avec Bill Gates aujourd’hui, par exemple, sur certains projets, comme nous le faisons aujourd’hui en Afrique avec lui sur les semences.  

Cristina d’Agostino

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