Bilan

Suisse le Grand Tour

Faut-il brûler ses cartes postales ?
  • Crédits: Nicolas Righetti
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  • La Suisse que l’on a sous les yeux est sanguine, animée, vivante ; il y a du sang, pulsant, épais. En cela, le Grand Tour se rapproche de l’esprit américain.

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  • C’est au conducteur – aventurier chevronné ou voyageur du dimanche – de prendre l’initiative, de tenir les rênes, de choisir s’il veut se perdre sur les axes secondaires, les chemins de campagne

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  • Bruno Muff, fondateur du Haldi Hof, l’homme de 49 ans n’a pas toujours donné dans l’agriculture biologique. Ancien programmateur informatique, il a vendu son entreprise à Google.

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  • Florian Gilges, chef du restaurant Sparks, criblé de points au GaultMillau (15, pour être précis).

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  • Avec ses trois sœurs et ses parents, Nora Breitschmid, 25 ans, gère entièrement l’exploitation.

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  • Gasthaus Engel

    Crédits: Dr
  • Park Weggis

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  • FläckeKafi

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Dans la campagne bernoise, la Chrysler Sebring progresse sous une chape de plomb et de lumière ; 75 km/h, 36 degrés au thermomètre. Le toit de toile est brûlant. La route, en ce début du mois de juillet, est une langue de magma se convulsant entre des collines curieusement verdoyantes. « Ça y est, me dis-je, je dois être sur le Grand Tour. » Cet itinéraire que les médias – faute d’imagination – ont présenté comme la « Route 66 suisse » n’a rien de commun avec sa lointaine cousine américaine.

D’une part, l’axe Chicago-Los Angeles n’a pas pour but historique le tourisme, la valorisation du patrimoine culturel ou l’exaltation des paysages nationaux. D’autre part, la Route 66 est une seule entité, clairement définie, visible sur les cartes, inscriptible dans un GPS. Le Suisse Grand Tour, au contraire, est fait de plusieurs routes différentes, sur lesquelles ne figure pas d’inscription claire attestant que, voilà, nous y sommes.

Il fonctionne plutôt comme une invitation à sortir des grands réseaux autoroutiers, à se perdre dans les décors, à s’absorber dans les campagnes, par les coteaux, au ras des bisses. Son site internet donne une direction générale et de nombreuses adresses originales. C’est au conducteur – aventurier chevronné ou voyageur du dimanche – de prendre l’initiative, de tenir les rênes, de choisir s’il veut se perdre sur les axes secondaires, les chemins de campagne ; ou s’il veut, plus sagement, s’en tenir aux courbes rassurantes de la route cantonale.

La responsabilité individuelle est engagée. Chacun est prié d’y mettre du sien. J’y mets du mien, moi aussi. Je me suis déjà arrêté plusieurs fois pour consulter ma carte. J’ai quitté Berne, traversé l’Emmental qui m’a réservé des surprises. Je songe, par exemple, à l’Arena de Lueg; au milieu de nulle part, en plein cœur de la campagne, un théâtre à ciel ouvert de plus de deux cents places. Mais je pense également au village d’Affoltern, véritable Mecque de l’emmental, où un réseau de fromageries, de musées, de restaurants – touristiques sans être racoleurs – livre les secrets de l’un des produits les plus emblématiques de Suisse.

Je m’approche de Lucerne. Les premières chapelles catholiques font leur apparition. Le paysage s’industrialise. Nous passons d’un secteur à l’autre. Les bleds se font moins pittoresques. De nombreuses usines, gares de tri et véhicules militaires rappellent opportunément que la Suisse n’est pas uniquement une carte postale, un lieu de villégiature, une chocolate factory géante.

L’Office du tourisme, avec son Grand Tour, n’a pas vocation à exposer une statue, moins encore un cadavre; la Suisse que l’on a sous les yeux est sanguine, animée, vivante ; il y a du sang, pulsant, épais. En cela, le Grand Tour se rapproche de l’esprit américain : sur la Route 66, s’il y a bien quelques lieux touristiques (Hackberry, Oatman), on n’a pas eu le mauvais goût de tourner tout en Disneyworld.

Restent donc des caravanes en lambeaux, des hangars désaffectés, des villages fantômes, des dinners en ruine. La profondeur ne se loge pas uniquement dans ce qui a réussi ; elle est aussi, diffuse, dans ce qui a échoué. C’est la leçon que retiennent les routiers de l’axe Chicago-Los Angeles. C’est aussi, plus curieusement, ce que l’on apprend entre Berne et Lucerne.

Pour autant, l’idylle n’a pas dit son dernier mot. Je traverse Küssnacht. Passe Greppen. Approche de Weggis. Là, je m’enfonce dans la campagne par un chemin privé. J’ai rendez-vous au Haldi Hof, exploitation familiale bio qui a acquis une solide réputation dans la région (tant en raison de la qualité de ses produits que de la chaleur de l’accueil). Bruno Muff, le fondateur, vient à ma rencontre.

Légèrement grisonnant, souriant, les yeux rieurs, l’homme de 49 ans n’a pas toujours donné dans l’agriculture biologique. Ancien programmateur informatique, il a vendu son entreprise à Google – et ses idées novatrices ont permis l’élaboration du programme Google Maps. C’est pourtant du présent dont Muff tient à parler. Du choix éthique, philosophique, qui fonde sa démarche. De son engagement intégral en faveur de l’alimentation sans pesticides, sans additifs.

De la diversité de sa production (alcools forts, confitures, moutardes, cosmétiques, etc.). Des relations amicales et solidaires qui se tissent entre les producteurs bios de la région de Lucerne. Puis il attrape une bouteille parallélépipédique, me propose de goûter. « Du gin! sursauté-je, en Suisse ? » Il sourit. « C’est notre spécialité. » J’aurai donc appris que ce pays produit aussi du gin… Et que celui-là est parfois excellent! Après une heure de discussion à bâtons rompus, de développements agraires et de rires francs, je remonte dans ma voiture et prends la route de Weggis.

L’ouverture magistrale sur le lac des Quatre-Cantons, les collines vertes, le téléphérique, les hôtels de taille moyenne, les plages de galets. Sans doute suis-je dans un véritable décor de carte postale! Mais il ne faut pas se méprendre: c’est la carte postale qui tire son origine du paysage, non le contraire. De même que la Cinquième Symphonie de Beethoven précède l’énième pub pour des chaussures bas de gamme, de même que la tragédie précède le joli vers de Racine que l’on se dit après dîner, de même que le labeur de l’artiste précède la Joconde imprimée en timbre ou réduite en poster.

Weggis, destination touristique par excellence, n’en possède pas moins une histoire, une profondeur – et ce serait faire preuve de bêtise que de bouder le lieu sous prétexte que le monde entier y converge. En ce samedi brûlant, ce sont les vaguelettes molles qui secouent la touffeur sans parvenir à la ployer, les voyageurs moites mais heureux, la profusion des cultures qui tentent de se rafraîchir – absorbant goulûment et l’eau, et l’air, et les montagnes. Les familles qui profitent du lac. Y bondissent.

S’y jettent de tout leur être. Je suis loin de l’Emmental, loin des sinuosités, des campagnes vallonnées. Weggis est une oasis. Un temps mort vivifiant ! J’en profite moi aussi. Je stationne la Chrysler. Sors ma serviette de bain. Je marche vers le lac. Et c’est rafraîchi et serein que je parviens à mon hôtel, le Weggis Park. Une architecture alliant l’ancien au moderne (le premier bâtiment date du XIXe siècle, tandis que le plus récent n’a que quelques années), un design soigné (emprunté aux traditions japonaises et tibétaines), un service exigeant, un choix varié de bars et de restaurants – qui sont autant d’ambiances distinctes, de voyages différents – ainsi qu’un panorama difficilement égalable sont quelques-uns des attraits de l’établissement.

Pour ma part, épuisé par la chaleur et le voyage, je m’empresse de signer la paperasse que me tend le réceptionniste et me précipite vers le Park Grill pour déguster un verre de syrah américaine. Boudant les entrecôtes, les filets, les fruits de mer, je dîne d’une sole grillée dans le domaine de Florian Gilges, le Sparks, criblé de points au GaultMillau (15, pour être précis). Le soleil se couche sur le lac des Quatre-Cantons, les dîneurs semblent recueillis – et moi, je recommande du vin.

Le lendemain, cap sur Meggen. A ma droite s’étendent les vignes du domaine Sitenrain. Je stationne au milieu d’un bâtiment ancien, de taille moyenne, qui fait face à un paysage somptueux. Nora Breitschmid, 25 ans, chapeau de paille sur la tête, vient à ma rencontre. Avec ses trois sœurs et ses parents, Nora gère entièrement l’exploitation, depuis la récolte jusqu’à la vente en passant par la promotion des produits (elle vient, d’ailleurs, d’obtenir son bachelor en marketing et communication).

Vision étonnante que ces sœurs poulopant dans leurs vignes, et qui tranche avec l’image quelque peu vieillotte que l’on peut se faire tant de la Suisse centrale que de l’exploitation viticole. « Mon père passait un jour par ici… Il a trouvé le lieu magnifique. Le terrain était à vendre, il l’a acheté!» Et ensuite ? « Eh bien, c’était une zone agricole… Il a donc planté de la vigne ! »

Le domaine Sitenrain serait donc le fruit du hasard? En quelque sorte. Mais hasard ne veut pas dire amateurisme, et la famille Breitschmid a de quoi en remontrer aux dynasties vigneronnes les plus enracinées : en 2015, leur Solaris a été désigné meilleur vin blanc biologique de l’année – et après dégustation, je me range volontiers du côté des jurés. Il est midi. Nora et sa sœur entendent se rafraîchir dans le lac. Quant à moi, je reprends la route. 

De retour dans la Chrysler, je m’avise que le mercure a atteint un nouveau record. La route noire continue de brûler. Et je roule. Et je laisse mon esprit dériver du côté de cette Suisse primitive dont on sort rasséréné: ce sont les racines, oui, mais les racines qui nous nourrissent, non celles qui nous étranglent ou nous maintiennent au sol. Bruno Muff, Nora Breitschmid, Florian Gilges sont quelques-uns des noms qui rendent la Suisse plus belle – en même temps que plus jeune. J’appuie sur l’accélérateur. La climatisation tourne à fond. « Les plus beaux voyages sont ceux que l’on fait à l’intérieur de soi-même », entend-on parfois. Ce sont également ceux que l’on fait à l’intérieur de son propre pays.

Quentin Mouron

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