Bilan

Subversion discrète

Dans l’Empire du Milieu, après des années de gigantisme et d’excentricité, l’extravagance n’est plus de mise. Une nouvelle génération d’architectes s’impose, en quête d’une identité moderne qui ne nie pas la civilisation chinoise.

  • À gauche, cour intérieure qui peut faire office de lieu de rencontre ou servir d’espace pour des performances et des spectacles, Aranya Art Center, Qinhuangdao, Chine (2016-2018), Neri&Hu Design and Research Office

    Crédits: Pedro Pegenaute
  • The Walled - Tsingpu Yangzhou Retreat, Boutique Hotel (2015-2017), Neri&Hu Design and Research Office

    Crédits: Pedro Pegenaute
  • Complexe résidentiel, Chaoyang Park Plaza, Beijing (2017), MAD Architects

    Crédits: Dr
  • « China’s New Architecture », nouvel opus de Christian Schittich, édité par Birkhäuser

    Crédits: Dr

Ces dernières années, la Chine a connu de grands bouleversements et une forte urbanisation produite par le plus grand exode rural de l’histoire. Dans les mégapoles en pleine croissance continuent à affluer des fermiers quittant les campagnes et créant ainsi une expansion urbaine sans précédent.

En Chine, le gouvernement est chef de l’architecture. Il décide de tout. Sans sourciller, il a remplacé en quelques années des villes entières par d’insipides et uniformes édifices sans âme. Parallèlement, le pays a vu proliférer de nombreux bâtiments aux formes parfois abracadabrantes signés par des pointures de l’architecture, souvent occidentales. Commandés à grands frais par des organismes d’Etat ou avec leur appui, ils ont suscité de vives polémiques, comme le siège de la télévision d’Etat à Pékin du Néerlandais Rem Koolhaas, surnommé « Le Grand Pantalon ».

Banal ou excentrique, du point de vue architectural, l’Empire du Milieu nous a habitués au meilleur et surtout au pire. Mais le vent tourne. Ces excès sont fortement contestés et le président Xi Jinping a fait savoir qu’il ne souhaitait plus voir d’« architectures bizarres et grotesques » dans son pays.

À droite, vue extérieure du bâtiment et de sa façade en béton texturé, Aranya Art Center, Qinhuangdao, Chine (2016-2018), Neri&Hu Design and Research Office (Crédits: Pedro Pegenaute)

La nouvelle architecture chinoise

Aujourd’hui, la folie des grandeurs a moins la cote. Pour Zhi Wenjun, rédacteur en chef du magazine « Time + Architecture » et professeur à la Faculté d’architecture et d’urbanisme de l’Université de Tongji, « on entame une nouvelle ère, non pas en termes de quantité mais de qualité des immeubles puisque l’on s’attarde davantage sur l’esprit dans lequel on bâtit. Si auparavant, l’identité a pu être laissée de côté, aujourd’hui, on prend le temps de réfléchir aux constructions et à la culture historique. »

Si une pratique réfléchie et critique de l’architecture n’a pu s’affirmer plus tôt, c’est qu’elle a été incapable de suivre le rythme d’une expansion vertigineuse. Mais progressivement, la Chine ne constitue plus seulement un terrain de jeu pour les architectes internationaux, elle possède enfin sa propre scène architecturale active, davantage inspirée par sa propre culture. Dans un nouvel ouvrage édité par Birkhäuser « China’s New Architecture », Christian Schittich explore cette nouvelle scène à travers une vingtaine de projets d’architectes chinois dont la plupart ont fait leurs classes en Occident. Sensibles aux notions d’espace, de lumière et de matériaux, ils s’engagent dans le respect du contexte environnemental et des traditions, combinant leur culture avec une architecture vernaculaire contemporaine.

Alila Yangshuo Hotel, Guilin (2017), Vector Architects (Crédits: Dr)

Le chef de file de cette mouvance est Wang Shu, qui fut le premier architecte chinois à remporter en 2012 le prestigieux Prix Pritzker. Il fait partie de cette nouvelle génération d’architectes chinois qui s’émancipent des énormes agences publiques héritées de l’époque communiste. Son architecture durable, humaniste et intégrée à l’environnement fait école. Dès ses premières réalisations, l’architecte révèle une position originale par rapport aux constructions qui poussent en Chine. Quand il conçoit le nouveau campus de l’Ecole nationale des beaux-arts de Hangzhou en 2004, il décide de récupérer les matériaux des vieux quartiers que la ville démolit sans états d’âme au même moment. A l’époque déjà, l’architecte critique l’absence de réflexion autour des grands projets architecturaux dans son pays et la course au gigantisme qui s’est emparée des cabinets d’architecture en Chine, mais pas seulement.

Autre style, mais même ancrage local pour les architectes du bureau MAD. Leur projet du Chaoyang Park Plaza à Pékin s’est inspiré d’anciens dessins à l’encre de paysages et de montagnes. Bien que résolument moderne avec ses façades aux vitrages sombres, la référence est immédiatement identifiable à travers les formes organiques des bâtiments. Ma Yansong, fondateur du bureau MAD, a travaillé plusieurs années chez Zaha Hadid et adapte son vocabulaire formel et sa méthode à son pays.

Pour concevoir l’Aranya Art Center, joyau au cœur d’un complexe balnéaire, le bureau Neri & Hu basé à Shanghai s’est inspiré du contexte. Situé à Qinhuangdao, ville côtière du littoral nord traversée par la Grande Muraille de Chine, le centre d’art se compose de divers bétons texturés. La façade et la matérialité du bâtiment évoquent un rocher solidement ancré au sol. Les surfaces lisses reflètent les cieux changeants, tandis que les modules moulés captent le jeu des ombres tout au long de la journée.

Seashore Library, Beidaihe (2015), Vector Architects (Crédits: Dr)

Fondé à Pékin par Gong Dong en 2008, le bureau Vector Architects blâme l’architecture contemporaine chinoise caractérisée par la production rapide de bâtiments fantaisistes et gigantesques. Formé à Munich et Chicago, bardé de prix, Gong Dong privilégie les projets à plus petite échelle afin de pouvoir contrôler la qualité du travail et des finitions, ce qui n’est pas commun en Chine. Il considère que l’architecture doit « respecter le contexte existant et permettre de ramener l’être humain à la tranquillité et à l’équilibre, de le rendre sensible à la beauté de la lumière, de la brise et des matériaux ». Pour la transformation d’une ancienne usine de production de sucre en hôtel de luxe, Vector a su intégrer de manière remarquable les éléments existants avec les nouveaux bâtiments. L’impressionnante piscine a été incorporée dans l’ancienne zone de chargement dont la structure en béton encadre la vue sur le paysage majestueux qui s’étend vers la rivière. Ici, architecture et paysage se confondent admirablement.

En Chine, lorsque les commanditaires – qu’il s’agisse de l’Etat ou de mécènes privés – laissent du temps aux architectes, donnent de l’importance à la qualité du bâti et sont prêts à payer pour cela, les résultats peuvent être extraordinaires. Mais cela est loin d’être garanti dans un pays où tout va à 200 à l’heure. La plupart des bâtiments continuent à souffrir de constructions bâclées en raison des énormes pressions de temps et au manque criant d’ouvriers qualifiés dont la plupart sont d’anciens agriculteurs incapables de lire un plan. Dans l’Empire du Milieu, la slow architecture est une discrète subversion.

Office Towers, Chaoyang Park Plaza, Beijing (2017), MAD Architects (Crédits: Dr)
Patricia Lunghi

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