Bilan

Street art: un musée à ciel ouvert

Les marques de luxe ne sont plus les seules à miser sur les artistes urbains. Galeries, musées et collectionneurs manifestent un intérêt croissant pour le street art et le graffiti.

  • L’artiste Lucky Left Hand a peint la façade du siège social de Louis Vuitton à Paris durant le confinement afin d’offrir de la couleur et de l’optimisme aux passants.

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  • Lucky Left Hand

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  • Depuis plusieurs années, de nombreuses marques de luxe collaborent avec des artistes urbains pour customiser leurs produits, à l’instar de Golden Goose…

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  • et TAG Heuer.

Au mois de mai dernier, en plein confinement, la marque de luxe Louis Vuitton inaugurait une fresque géante réalisée par Steven Burke, alias Lucky Left Hand, 32 ans, sur la façade de son siège social situé dans le quartier du Pont-Neuf à Paris. L’œuvre murale de plus de 280 m2 est constituée de 14 peintures colorées et ludiques dont le but est de diffuser à ce moment-là un message d’optimisme et des ondes positives. Avec un style minimaliste inspiré de l’esthétisme des années 1960, Lucky Left Hand, qui a eu carte blanche, invite les passants à l’évasion et au voyage en représentant des paysages d’Hossegor, sa ville d’adoption. Au mois d’août, c’est la maison Hennessy qui annoncera sa collaboration avec l’artiste sud-africaine Faith XLVII pour le 10e anniversaire de l’édition limitée Hennessy Very Special. La maison fondée en 1765 par Richard Hennessy, plus grand producteur et exportateur de cognac du monde, a déjà collaboré avec de nombreux graffeurs de renommée internationale tels que Felipe Pantone, Vhils, JonOne, Shepard Fairey, Os Gêmeos, Futura ou encore Kaws.

L’artiste français JR expose la photo géante d’un enfant curieux au dessus de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. (Crédits: Dr)

Quelques années plus tôt, en 2017, c’est la maison Golden Goose, fondée par Alessandro Gallo et Francesca Rinaldo dans les années 2000 qui invitaient l’artiste italo-égyptien Omar Hassan, réputé pour ses peintures abstraites faites aux gants de boxe, à réaliser une collection haute en couleur. L’an dernier, TAG Heuer a collaboré avec le graffeur américain Alec Monopoly pour deux modèles : le Formula 1 et le chronographe Carrera. 

« L’utilisation de l’art urbain dans le secteur du luxe n’est pas un événement nouveau, explique un expert interrogé. Cela a commencé avec Yves Saint Laurent qui, en 1965 déjà, présentait la robe Mondrian, courte et droite à l’imprimé inspiré des œuvres de l’artiste néerlandais. » Plus tard sont apparus des artistes tels que Keith Haring – ce dernier avait réalisé des montres Swatch dès 1985 – et Jean-Michel Basquiat, pionniers de la mouvance underground et adeptes de l’art urbain vindicatif. Les deux Américains interpellent alors le public sur des phénomènes de société comme la religion ou la consommation de masse. Puis, les débuts – illégaux – du street art sont apparus dans les tunnels et métros de grandes villes telles que Londres ou New York. « A l’origine, la culture graffiti était considérée comme du vandalisme, un acte illégal et presque criminel dans certains pays », explique David Coriat, sous-directeur de Sotheby’s en Suisse. « Puis, la culture hip-hop a gagné en notoriété et est devenue mainstream. » Les artistes de rue sont devenus des influenceurs, avec leurs graffitis éphémères qui symbolisaient pendant longtemps une critique pop du capitalisme sauvage. Boudé à ces débuts par les professionnels du secteur, le street art s’est peu à peu introduit dans les galeries, faisant la joie des collectionneurs. Il est devenu tendance et a commencé à être utilisé par des marques de luxe, la publicité, la mode et le marketing.

Le travail de l’artiste Keith Haring illustre la culture de rue de New-York des années 1980. (Crédits: Dr)

Banksy, Invader et les autres

« On peut considérer que les peintures et les gravures de la grotte de Lascaux sont déjà de l’art urbain, commente avec un peu d’ironie la présidente de Sotheby’s Suisse Caroline Lang. Plus sérieusement, le mouvement a débuté au milieu des années 1980, mais celui qui a popularisé le street art est l’artiste britannique Banksy, actif depuis les années 1990. » 

Connu pour son art urbain satirique, il utilise la peinture au pochoir pour faire passer ses messages, qui mêlent souvent politique, humour et poésie. « Son nom et ses œuvres sont connus de tous, même si sa véritable identité n’a jamais été dévoilée, explique David Coriat. De nombreux autres artistes préfèrent travailler masqués du fait de leurs actions parfois illicites. C’est le cas notamment d’Invader, alias Franck Slama, qui a commencé son « invasion » de mosaïques près de la place de la Bastille en 1996 déjà. » 

L’artiste sud-africaine Faith XLVII a peint l’ensemble du viaduc du Triangle de Warwick à Durban. Elle a aussi custumisé l’édition limitée Hennessy Very Special. (Crédits: Dr)

Discrétion oblige, les expositions et les ventes d’œuvres d’art de beaucoup d’artistes de rue se font exclusivement grâce à des intermédiaires tenus de garder le secret. François Chabanian, propriétaire des galeries Bel-Air Fine Art, est l’un des plus grands marchands de Banksy en Suisse. « Toutes ses pièces – sculptures, sérigraphies, tableaux – proviennent du marché secondaire. Elles se revendent entre collectionneurs. » 

Il faut compter 20 000 francs pour une sérigraphie non signée et plus de 50 000 francs pour une signée. Les tableaux les plus chers sont vendus au-delà du million. Son tableau « Le Parlement des singes » a même battu tous les records en trouvant un acquéreur pour 11,2 millions d’euros en octobre dernier. 

Banksy fait régulièrement parler de lui à travers ses performances. La plus marquante fut la destruction en 2018 de son œuvre emblématique « Girl with Balloon » directement après sa vente chez Sotheby’s pour le prix de 1,3 million de francs. (Crédits: Dr)

Une année auparavant, Banksy avait réalisé un coup d’éclat durant une vente Sotheby’s durant laquelle il a auto-détruit sa peinture « Girl with Balloon » (2006) après que celle-ci avait été vendue au prix record de 1,3 millions de francs. « Banksy a un humour très noir », explique Caroline Lang qui suit l’artiste depuis longtemps. Sotheby’s a régulièrement vendu un pochoir de l’artiste britannique qui représente une maison d’enchères où il est inscrit « I Can’t Believe You Morons Actually Buy This Shit ». Soit, en français : « Je n’arrive pas à croire que vous, les idiots, achetez cette m... »

Banksy fait régulièrement parler de lui à travers ses performances. La plus marquante fut la destruction en 2018 de son œuvre emblématique « Girl with Balloon » directement après sa vente chez Sotheby’s pour le prix de 1,3 million de francs. (Crédits: Dr)

Banksy est contre le système et critique beaucoup le marché de l’art, explique Caroline Lang. Même si ses œuvres vendues ne sont pas celles réalisées dans les rues, mais bien en atelier. » A l’inverse, l’artiste français connu sous le pseudo de JR affirme vouloir amener l’art dans la rue : « Je possède la plus grande galerie d’art au monde : les murs du monde entier. J’attire ainsi l’attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement », expliquait l’artiste de 37 ans, fasciné par les migrations. Avec ses mégaportraits, il a starifié les anonymes, les femmes, les exclus, les migrants et les invisibles.

Deux écoles

Même si au départ, le mouvement avait une vocation sociale et contestataire, de nombreux artistes de rue dont devenus des artistes de chevalet. « Il existe deux écoles aujourd’hui, explique François Chabanian dont les galeries représentent de très nombreux artistes urbains. L’école underground et l’école institutionnalisée. » En apparaissant sur le « marché », certains artistes ont été confrontés à une réalité très différente de celle de la rue avec des contraintes marchandes. En ayant leur place désormais dans les galeries, les musées et les salles de ventes aux enchères, certains artistes ont oublié leur nature rebelle. Lassés de voir leurs œuvres disparaître, ils préfèrent se tourner vers une pratique encadrée en répondant à des commandes d’institutions qui leur permettent de pérenniser leur travail. D’autres, à l’inverse, refusent toujours de s’institutionnaliser en continuant à réaliser des performances de rue et en vivant grâce à l’aide de mécènes.

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Les artistes suisses

D’origine franco-suisse, l’artiste Thoma Vuille, dont le pseudo est M. CHAT, a débuté à la fin des années 1990. Il peint généralement un chat jaune arborant un large sourire sur des murs d’endroits inaccessibles dans le monde entier. En Suisse, Estavayer-le-Lac organise chaque année le festival Artichoke qui fait la part belle au street art. « De nos jours, le street art est un argument pour attirer des visiteurs », expliquaient l’an dernier les organisateurs de l’événement. Plus récemment, pour la journée mondiale de la liberté de la presse le 3 mai dernier, l’artiste bernois Simon Berger a exposé en plein cœur de Genève ses portraits en verre brisé. Réalisées au marteau, ses créations font écho aux 27 journalistes femmes qui sont détenues à travers le monde. Autre artiste établi en Suisse, Saype, connu par ses fresques géantes peintes à même le sol. En avril, il présentait à Leysin sa nouvelle œuvre, créée en lien avec la crise du coronavirus. Fin juin, le Fribourgeois d’adoption a également réalisé une fresque éphémère pour les 75 ans de l’ONU à Genève.


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Trois questions à l’artiste Faith XLVII

Expliquez-nous brièvement votre démarche artistique ?

Je suis une artiste autodidacte. Cela m’a appris à être courageuse et exploratrice lorsque j’aborde de nouveaux thèmes et projets. J’aimerais que mes installations immersives évoquent des expériences profondément personnelles chez le spectateur. Une petite peinture dans un musée peut créer un lien intime avec quelqu’un tandis qu’une grande peinture murale peut parler aux masses d’une manière influente.

Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?

J’ai été chargée par la Ville de Durban de créer une œuvre monumentale au sein de la ville. Nous avons peint sur toile l’ensemble du viaduc du Triangle de Warwick, un marché informel très animé où se croisent les trains, les taxis et les bus. Par une série de portraits massifs, j’ai rendu hommage à six des commerçants de cette zone. L’intention de l’œuvre d’art, dans un sens, a été de déclarer la présence des commerçants dans cet espace, à déclarer haut et fort que c’est leur espace. Pour moi, c’est un grand honneur de créer des œuvres d’art publiques, qui non seulement améliorent l’esthétique, mais donnent aussi un sens plus profond au contexte et à la narration d’un espace.

Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille actuellement sur une grande exposition personnelle pour ma galerie sud-africaine Everard Read. Ce travail pose la question suivante : « Comment peut-on être centré face à l’assaut incessant des bouleversements sociaux et économiques ? » Nous vivons, en effet, dans un élan répétitif de l’histoire, pris dans des déséquilibres structurels qui se réinventent à chaque génération. Mon travail réfléchit aux situations extérieures perturbatrices afin de proposer la guérison nécessaire pour permettre aux générations futures de retrouver leur dignité. Pour cette exposition, je produis des œuvres dans une variété de médiums incluant la sculpture, la vidéo, la peinture, les tapisseries et les installations. Ce sera mon exposition solo la plus ambitieuse et la plus complexe à ce jour.

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève (IHEID) en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l'Université de Genève. Après avoir hésité à travailler dans une organisation internationale, elle décide de débuter sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Depuis 2010, Chantal est journaliste pour le magazine Bilan. Elle contribue aux grands dossiers de couverture, réalise avec passion des portraits d'entrepreneurs, met en avant les PME et les startups de la région romande. En grande amatrice de vin et de gastronomie, elle a lancé le supplément Au fil du goût, encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal est depuis 2019 rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan et responsable du hors série national Luxe by Bilan et Luxe by Finanz und Wirtschaft.

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