Bilan

Steve Guerdat « J’aime les concours à l’américaine, quand les gens s’amusent »

Le champion olympique de saut d’obstacles auréolé récemment du titre suprême de champion du monde fait le point sur sa carrière. à 33 ans, le Jurassien avale les victoires mais raconte l’impossibilité de dominer la discipline. Rencontre.
Crédits: Vera Hartmann

A Herrliberg, sur la Goldküste zurichoise, le haras du mécène Urs Schwarzenbach est une carte postale idyllique, une perfection de verdure et d’espace. Steve Guerdat est content. Il vient de remporter le Grand Prix de La Baule, l’un des plus prestigieux concours d’Europe. Mais il ne le montre pas. Pas tout de suite en tout cas. Le Jurassien est un pur, un dur, un terrien.

Un « vrai » cavalier, comme il le dit, qui n’aime rien d’autre que passer ses journées sur le sable, la boue, loin de tout. Le nouveau champion du monde n’aime pas le sport paillettes. Sa dernière soirée parisienne passée à l’Hôtel Ibis – pourtant une nuit de victoire remportée à La Baule – est une réalité à laquelle il tient. Mais éblouir, oui, Steve Guerdat le veut. Et lorsque les lumières d’un vrai show à l’américaine électrisent la piste, que le public s’amuse à rythmer sa cavalcade, alors seulement il libère son plaisir. 

Comment vous sentez-vous après cette victoire à La Baule?

Très bien. Il y a toujours un coup de fatigue après une victoire, les nerfs qui lâchent un peu. Mais c’est une très belle victoire. Lorsque toutes les tribunes se mettent debout, tapent des mains et des pieds, que la musique retentit, ce sont des moments qui restent gravés pour toujours. 

Une victoire vécue avec « Nino des Buissonnets » (victorieux aux JO de Londres), c’était important ?

Bien sûr. Il y a deux aspects. L’attente des gens d’abord, et mon plaisir aussi. Celui que me procurent les chevaux, le bonheur de monter. C’est la raison qui me pousse à pratiquer ce sport. Je ne le fais pas pour les autres ou pour répondre aux attentes extérieures. J’aime les victoires, m’amuser avec mes chevaux. C’est là mon seul objectif.

Quand un public vous porte, comme à La Baule, que ressentez-vous ?

C’est magnifique, bien sûr, surtout dans notre sport! En hippisme, il est difficile de dominer de la même manière qu’au tennis, par exemple. On ne peut jamais gagner 5 ou 6 Grands Prix de suite. Ce week-end, j’ai monté 12 parcours et je n’ai gagné qu’une seule fois. Cela reste la normalité. Je comprends que les attentes du public soient hautes face à un champion olympique ou du monde, mais je ne suis pas seul, je dois composer avec un autre être vivant, que je dois essayer de dominer. Et lorsqu’une barre tombe, c’est fini, je n’ai pas un autre set pour me rattraper. 

Vous êtes plutôt bien lancé…

(Soupir.) La route est encore longue ! Et d’autres choix rentrent en jeu dans ce sport. Je ne peux pas simplement viser la victoire. La semaine prochaine je pars à Rome, un concours très important. Mais j’y participerai avec trois jeunes chevaux de 9 ans, dont l’un n’a jamais sauté plus d’un mètre cinquante! Ils n’ont jamais fait de Grand Prix des Nations. Mais je veux les mettre dans le bain, les former à un Grand Prix.

Ils y vont pour apprendre. Je suis obligé de les confronter si je veux avoir une relève pour mes chevaux « Paille » et « Nino des Buissonnets» dans une année. Aller à un Grand Prix en sachant que l’on ne va pas gagner (le 25 mai dernier, à Rome, Steve Guerdat a terminé à la 5e place sur Corbinian) est spécifique à ce sport. Même si « Corbinian » est très prometteur. En fonction de son parcours, je pourrais même le choisir pour les Championnats d’Europe. Il a le potentiel, mais il lui manque l’expérience.

Passer beaucoup de temps à former de jeunes chevaux est l’une de vos caractéristiques ?

Oui, c’est une de mes fiertés. J’ai l’une des écuries les plus fournies, c’est vrai, mais également l’une des meilleur marché, au départ. Il y a des chevaux encore inconnus, des chevaux en qui personne ne croit ou simplement des chevaux qui se sont révélés incroyables, par chance.

Vous y mettez beaucoup d’énergie, alors que d’autres cavaliers préfèrent investir uniquement sur quelques chevaux déjà arrivés à maturité.

Oui, mais c’est là que réside mon plaisir de gagner. Je ne me vois pas sur ces chevaux, qui pour certains ont coûté plus d’un million. Nous faisons le même sport au final. Je les bats quelquefois. A leur place je serais très embêté d’avoir été battu par un cheval trois fois moins cher, je me dirais que je ne suis pas à ma place…

C’est un choix radical, solitaire. Est-ce toujours une évidence à bientôt 33 ans ?

Oui, vraiment! C’est ce que j’aime par-dessus tout. C’est mon style de vie, ma passion. Tout tourne autour de ça. Je suis le même qu’à 9 ans quand j’ai commencé.

C’est une pression difficile à tenir ?

Oui, c’est une remise en question personnelle quotidienne. On ne voit que le prochain parcours. A chaque fois, recommencer les qualifications, être bon pour la coupe, le Grand Prix du samedi, puis du dimanche… c’est un éternel recommencement. 

Décidez-vous toujours seul du choix de vos chevaux ?

Oui. Bien sûr, je discute avec les propriétaires, qui certaines fois veulent que leur cheval participe à un concours, pour des questions de business, ou simplement parce qu’ils ont de la famille dans la ville qui accueille le concours. Mais le mot final m’appartient. Par contre, si je devais être confronté à un propriétaire qui me dicte mes choix, je préférerais arrêter tout de suite. 

Combien de chevaux vous appartiennent ?

Je possède la moitié de « Corbinian », l’un des jeunes chevaux prometteurs de 9 ans. 

Investir davantage dans l’acquisition de vos propres chevaux est l’un de vos objectifs ?

Oui, clairement. Même si je considère comme miens tous les chevaux de l’écurie, il y a toujours un risque qu’on me les prenne du jour au lendemain.

Vous vous êtes retrouvé, à un moment donné de votre carrière, sans mécène, sans chevaux. C’est une peur qui ne vous quitte jamais ?

Non. J’essaie de m’entourer de gens de confiance. J’ai déjà refusé beaucoup de chevaux, parce que les propriétaires ne me plaisaient pas ou parce qu’ils me demandaient de changer de nationalité. Ce que j’ai toujours refusé. Se retrouver sans mécène est une réalité, mais je n’y pense pas. J’essaie de faire mon travail du mieux possible pour que cela ne se produise pas. 

Un concours comme Las Vegas, un vrai show à l’américaine avec son et lumière où vous avez remporté les Championnats du monde en individuel, vous plaît ?

Oui, j’adore ! Car les gens s’amusent, c’est un show incroyable et c’est bon pour notre sport. J’ai la chance d’être invité à aller voir d’autres grandes rencontres sportives, surtout depuis les JO de Londres, et je dois dire que l’hippisme n’a pas grand-chose à envier à d’autres disciplines en termes de spectacle. C’est comme aller voir un match de basket de NBA, il y a du bruit, les gens sont gais, ils oublient leurs problèmes, c’est un moment de détente. C’est à l’américaine, certes, mais ils savent allier la performance sportive à l’amusement des gens. 

Ça vous motive ?

Oui, car faire ce sport juste pour encaisser un gros chèque le dimanche, sans ambiance et sans cœur, je n’y vois aucun intérêt ni plaisir. Ce n’est pas ma conception de ce sport. Je préfère un plus petit chèque mais des tribunes pleines.

Vous dénonciez il y a déjà deux ans la dérive de ce sport vers des montants trop élevés. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ça se stabilise.

Quel pourcentage du montant encaissez-vous ?

Un peu moins du tiers reste au concours, ensuite la moitié va au propriétaire et l’autre moitié m’appartient. Tout va bien. Ce n’est pas contre l’argent que je me positionne, mais contre la façon de le dépenser. Donc pas uniquement dans le « price money » mais dans la communication. L’exemple le plus flagrant est le concours de Shanghai, où tout l’argent est investi dans les chèques aux gagnants. 

Mais vous y êtes tout de même allé…

Oui, mais je n’irai plus. Je voulais tester car j’en avais eu de bons échos, mais ce concours ne m’a pas plu. Je n’ai pas pris mes meilleurs chevaux. 

De quel ordre étaient les montants?

Ils étaient trop élevés! Le premier jour, l’épreuve du Grand Prix était dotée de 350 000 dollars. C’est déjà davantage que dans le Grand Prix de La Baule, l’un des plus prestigieux en Europe. Le deuxième jour le chèque était de 450 000 dollars, et le dimanche à nouveau 350 000 dollars.

Vous avez performé ?

Non, je n’ai pas fait un classement… (Rire.) Je préférerais, et c’est toujours énorme, qu’il y ait 200 000 dollars et que le reste soit mis dans la promotion, le futur du sport et non uniquement dans le porte-monnaie des cavaliers du moment. 

Trouver des mécènes est toujours plus difficile. Auriez-vous les mêmes chances si vous deviez commencer votre carrière aujourd’hui ?

Si l’on a du talent et que l’on travaille, on y arrive toujours. Mais oui, c’est difficile, et dans tous les sports. Combien de footballeurs essaient de passer professionnels? Sur 100 enfants en sélection, il n’en reste que deux à la fin! Mais je ne pense pas qu’un talent incroyable demeure sans club aujourd’hui. L’avantage dans notre sport, c’est que la carrière peut durer jusqu’à 50 ans et que les cavaliers ne vivent pas comme des gens riches.

Vous pourriez tout de même…

Non ! Je n’ai pas besoin d’une vie cinq étoiles. Je pourrais… pour six mois peut-être. Mais j’aurais une pression supplémentaire, celle de gagner des grands concours à tout prix. Non. J’ai des responsabilités et six salaires à assurer tous les mois. Le luxe ne m’intéresse pas. Dans ce sport, de toute manière, beaucoup de familles fortunées le vivent déjà. Je me positionne peut-être en réaction. L’esprit du cavalier, le « vrai », doit rester proche de la nature, terre à terre.

Transmettre votre savoir, c’est une question importante ? Vous y pensez ?

Je serais nul pour ça. J’aurais de la peine à être un bon entraîneur car je crois que je n’aime pas ça. L’équitation est si naturelle pour moi qu’il est difficile de trouver les mots pour l’expliquer. Si je pense à la plus belle chose qu’a su me donner mon père, c’est de se séparer de moi, justement, car il savait que j’allais apprendre davantage ailleurs, avec d’autres. C’est un choix humble, que j’apprécie. Il ne s’est jamais projeté à travers ma carrière. C’est une notion plus importante que de bien savoir entraîner. 

Vous planifiez votre avenir ?

Non. Car aujourd’hui je ne peux pas m’imaginer ne plus monter dans quinze ans, me préparer pour les JO… Il est peut-être exagéré de dire que je vis au jour le jour, mais je ne me projette pas. Je suis juste dans le plaisir de monter.

Au-delà du plaisir, d’où vous vient cet appétit de la victoire ?

Quand je rentre en piste, un déclic se fait dans ma tête. De la même manière que lorsque je joue un match de tennis ou de football. Dès que je fais un sport, j’ai besoin de gagner, sinon c’est l’horreur pour moi, mais surtout pour ceux qui m’entourent. (Rire.) Je suis né avec cette sensation.

A quoi pensez-vous lorsque vous êtes sur la piste ?

Il y a déjà le moment avant de rentrer. L’attente est toujours trop longue, je la supporte de moins en moins. Je deviens nerveux. Mais dès que je suis en piste, je suis concentré, je me sens bien et je ne pense à rien d’autre.

Votre rapport à la vitesse ?

J’ai des obstacles à passer, je ne peux pas uniquement me contenter d’aller le plus vite possible. Il faut que je réussisse le tracé parfait. Mais lorsque je gagne un barrage à une vitesse folle, c’est ce qu’il y a de plus beau! Oui, j’aime la vitesse, à moto, à ski.

Les championnats d’Europe à Aix-la-Chapelle se rapprochent, quel est votre plan de bataille?

Nous qualifier pour les JO. Aix-la-Chapelle est un stade très spécial, en herbe, d’une capacité de 50’000 personnes, à la mode allemande, c’est-à-dire très haut, très large, très dur pour les chevaux. Le choix du cheval sera primordial car il ne devra pas être impressionné, à l’opposé de «Nino des Buissonnets», qui est très respectueux des obstacles, qui n’aime pas toucher les barres, qui va préférer s’arrêter plutôt que d’en effleurer une. C’est un perfectionniste.

C’est le cheval qui vous ressemble le plus ?

Quand j’ai vu « Nino » pour la première fois, je n’ai fait que cinq ou six sauts avec lui, et j’ai su qu’il me le fallait, je le voulais, alors que je n’avais pas encore l’argent et que je n’avais passé que vingt minutes avec lui. C’était unique.

Cristina d’Agostino

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