Bilan

Sheku Kanneh-Mason «Pendant tant d’années, le monde du classique a manqué de diversité »

Avec charisme et talent, le violoncelliste Sheku Kanneh-Mason, 19 ans, conquiert le monde de la musique classique.

Crédits: Glen F Thomas

C’était le 19 mai dernier. Lieu : la St. George’s Chapel du château de Windsor. Evénement: le mariage du prince Harry avec Meghan Markle. Après la cérémonie, Sheku Kanneh-Mason a joué trois pièces. Sérieux, serein et avec la profonde sensibilité qui lui est propre. Ni les 600 invités ni les 18 millions de Britanniques et 2 milliards de Terriens qui le voyaient à la télévision ne semblaient le rendre nerveux. Pour l’événement, il avait un peu coupé sa tignasse crépue, arborait une cravate et un costume sombre… dont émergeaient des chaussettes à pois bigarrés qui ne faisaient certes pas partie du protocole de la Cour.

C’est Meghan en personne qui l’avait appelé et prié de jouer à son « royal wedding », raconta-t-il durant un entretien en marge de son concert à la Fondation Orpheum à Zurich. Il peinait à y croire. Sheku avait déjà rencontré le prince une fois à Londres, lors d’un concert de charité en faveur de l’île caribéenne d’Antigua, d’où est originaire le père du violoncelliste.

Sa prestation a rendu le musicien célèbre d’un coup parmi des gens qui, normalement, s’intéressent peu à la musique classique. Les initiés le connaissaient déjà depuis un certain temps, au moins depuis 2016 lorsque, à 17 ans, il avait remporté le concours BBC Young Musician of the Year, distinction d’une grande valeur dans le monde de la musique dite sérieuse. Il avait conquis autant le jury que le public avec une interprétation du premier concert pour violoncelle de Chostakovitch. Ce prix a changé sa vie. Non seulement le label Decca Classics lui a proposé un contrat (son premier album Inspiration est paru au début de l’année), mais les invitations ont suivi pour des concerts dans toute l’Europe, à l’instar des BBC Proms ou, l’été dernier, le Lucerne Festival. Il y a quelques semaines en Allemagne, il a remporté le Prix Opus Klassik de «jeune talent de l’année ».

Des télévisions tournent désormais des films sur «la famille la plus musicienne du monde» – Sheku a six frères et sœurs âgés de 8 à 22 ans, tous instrumentistes de haut niveau – de Nottingham, où habitent les Kanneh-Mason. Et où l’on est, soit dit en passant, tellement fiers de cet habitant désormais célèbre, qu’une ligne de bus a été baptisée de son nom. « Nous avons vraiment de la chance, dit-il. Nous sommes sept enfants et, quand bien même nos parents ne sont ni musiciens ni riches, ils nous ont offert à tous des cours de musique. » Et que ratent les autres enfants qui n’ont pas cette chance ? « Beaucoup. Car lorsqu’on apprend un instrument on n’apprend pas seulement à produire de la musique. On apprend à se concentrer, à travailler dur, à écouter.» Même si, plus tard, on ne devient pas musicien, ce sont des aptitudes utiles dans la vie. Ce serait magnifique, poursuit-il, s’il pouvait, maintenant qu’il est connu, éveiller chez les jeunes de l’intérêt pour la musique classique.

Cela pourrait en effet lui réussir. Car à côté du répertoire pour violoncelle classique, le jeune homme dégingandé joue aussi une musique plus populaire, par exemple des adaptations du Hallelujah de Leonard Cohen ou du No Woman, no Cry de Bob Marley. En tout cas, de tous ses liens sur YouTube, c’est la vidéo qui va avec, tournée devant un graffiti de Bob Marley, qui compte le plus de clics: 350 000 ! « Bien sûr que mon objectif reste le répertoire classique », dit-il. Mais la qualité d’une pièce est plus importante que le genre. Sur son téléphone, il écoute souvent du reggae. « En préparant le concert pour violoncelle d’Edward Elgar, j’ai écouté beaucoup de folk anglais qu’Elgar avait inspiré. » Sheku continue de fréquenter les cours de la Royal Academy of Music. « J’ai encore tant à apprendre », dit-il avec une réserve toute britannique. Pas seulement en matière de répertoire. Il y a beaucoup de pièces pour lesquelles, quand il les interprète, il a sa propre idée de la sonorité qu’il veut donner à son violoncelle mais sans y réussir pleinement pour l’instant.

La vie de Sheku a changé depuis un an et demi. Ses journées sont hyperorganisées: cours, entretiens avec le management et les gens de Decca qui pressent pour un nouveau CD, voyages, répétitions, talk-shows, interviews et, bien sûr, concerts. Il y a un mois, il a fait ses débuts en Amérique, à Seattle, et son agenda comporte des dates au-delà de 2019. A Vienne, Amsterdam, La Nouvelle-Orléans, Paris, Liverpool et Londres. Lui reste-t-il suffisamment de temps pour lui ? « Bien sûr. Assez pour me relaxer, pour ma copine, pour aller au concert ou au cinéma, pour jouer au football. » Quoi ? Jouer au football ? « Bien sûr, je joue chaque semaine, si possible, avec l’équipe de la Music Academy. D’ailleurs, la semaine dernière nous avons battu celle du Royal College. Il faut que ce soit dit. » A vrai dire, le foot recèle aussi des risques : « Juste avant les éliminatoires du concours de la BBC, je me suis foulé le poignet. » Mais ça s’est quand même bien passé et il lui importe d’avoir une autre vie à côté de la musique.

Les articles consacrés à la jeune star mentionnent qu’elle est d’origine africaine. Y compris en Angleterre, avec son passé colonial. Ou alors justement à cause de ça ? « Sheku Kanneh-Mason est le premier musicien noir à gagner le BBC Young Musician of the Year », était-il dit dans le communiqué officiel. Sheku explique que « pendant tant d’années, le monde du classique a manqué de diversité ». A Londres, il y a pourtant le Chineke, premier orchestre européen pour BAM (Black and Minority Ethnic), au sein duquel des musiciens principalement noirs jouent exclusivement des pièces de compositeurs noirs. Sheku en fait partie depuis le début et il en a été un des solistes au Royal Festival Hall. « Un des grands moments de ma vie. » Il y a non seulement appris à connaître des musiques pour ainsi dire jamais jouées ailleurs, mais c’est aussi la mixité au sein de l’orchestre et du public qui en a fait un événement très particulier. « A vrai dire, pour mes frères et sœurs comme pour moi, en tant que Noirs, c’était assez normal de faire de la musique classique. Mais quand tu es un enfant et que tu vas au concert, c’est un peu irritant de ne jamais voir sur scène quelqu’un qui te ressemble. »

Il ne veut évidemment pas être réduit à la couleur de sa peau. « Je veux que l’on me juge sur la qualité de ma musique. Mais si je peux inciter d’autres jeunes Noirs à se risquer à la musique classique, j’en serais très fier. »

Concerts en Suisse: 11 décembre 2018 à Zurich, duo avec sa sœur Isata au piano; 26 janvier 2019 à Berne, concert avec le Zürcher Kammerorchester.

Hans-Uli von

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Michael Haefliger
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