Bilan

Segantini en Lamborghini

Gianni Motti Artiste de la catastrophe – il a longtemps revendiqué les tremblements de terre comme des sculptures – et du désordre établi – il a filmé son faux enterrement, fait pleuvoir des dizaines de milliers de dollars dans l‘une de ses expositions – Gianni Motti s’étend rarement sur sa biographie. Sauf pour Luxe.

C’est la première fois que l’on me demande d’écrire sur le luxe et ça me met en état de crise. J’ai passé la matinée presque déprimé, à revoir un peu toute ma vie en me maudissant intérieurement: «Pourquoi je n’ai jamais porté de montre, de bague, de chaîne en or ou de boucle d’oreille… Et le tatouage… Pourquoi n’ai-je aucun tatouage ? Sans parler des chemises cintrées. Et pourtant, à bien y réfléchir, j’étais prédestiné à cotoyer le luxe. La première fois, c’était à l’âge de huit ans, quand je passais mes étés comme ramasseur de balles de tennis pour les clients millionnaires du Grand Hôtel Suvretta House, l’un des 5 étoiles de Saint-Moritz. Celui-là même qui s’est trouvé, cette année, sous le feu de l’actualité pour avoir accueilli le club Bilderberg, ce cercle très fermé qui rassemble en toute discrétion les dirigeants les plus influents de la planète. Mes parents travaillaient là-bas. En accord avec la direction, je pouvais les rejoindre pendant les vacances scolaires. Ces séjours estivaux me donnaient l’impression d’atterrir sur une autre planète, de débarquer dans un monde parrallèle. Imaginez le bal des Rolls-Royce, des gens habillés en polo Fred Perry la journée et en smoking le soir, de vieilles dames les cheveux teints de couleurs extravaguantes, turquoises et violettes, presque punk et des caniches hautains, pomponnés, coiffés et habillés. L’hôtel se situait non loin des luxueuses demeures des familles Agnelli, Gucci, De Benedetti, Onassis et de celle de Sophia Loren que je croisais régulièrement sur le court. Je me souviens qu’au tennis, ils étaient tous aussi maladroits les uns que les autres. Leur professeur était un ex-champion suisse. A force de le voir répéter les mêmes gestes, j’ai fini par apprendre moi aussi à jouer. J’avais aussi remarqué qu’il leur disait sans arrêt «Bravo !» même quand ils manquaient la balle. Je ne comprenais par pourquoi il les félicitais, mais je me suis mis à l’imiter. J’avais surtout compris que plus je disais «Bravo !, Bravo !» plus les pourboires affluaient.

Un jour une comtesse arrive vers moi désespérée : elle venait d’égarer un énorme diamant en cueillant des framboises dans les bois. J’ai ratissé toute la zone qu’elle m’avait indiquée. Après des longues heures de recherche, j’ai fini par trouver le bijou. Elle m’a remercié en me donnant une somme équivalente à un mois de salaire de mes parents. Un des moments forts de la vie de l’hôtel était l’arrivée de Reza Pahlavi, le dernier Shah d’Iran, propriétaire de la mythique Villa Suvretta qui se trouvait à deux pas. Tout le monde fantasmait car sa cour comptait beaucoup de très belles femmes. Le Shah venait à Saint-Moritz avec plusieurs jets privés. Il était accompagné de sa suite, de ses gardes du corps, de ses nombreuses courtisanes et de son personnel de service. N’ayant pas suffisamment de place pour les héberger tous dans les trente chambres de la villa, une partie logeait donc à l’hôtel. Le Shah n’aimait pas seulement les belles femmes, il adorait aussi les belles voitures. Il en possédait environ 200 dont la fameuse Mercedes-Benz 500K et la MPV Tehran Type (spécialement dessinée pour lui par Mercedes-Benz, Porsche et Volkswagen). A Saint-Moritz, il utilisait surtout sa Lamborghini Miura SVJ, la première d’une série de quatre construites par le fabricant italien pour ses clients ultra VIP. Elle sera achetée en 1995 par l’acteur Nicolas Cage. Après le départ du Shah et de ses courtisans, comme je connaissais le gardien de la villa, j’allais le trouver régulièrement pour regarder les voitures et jeter un œil aux peintures qu’il réalisait pendant ses longs mois de gardiennage. Un jour, pour me faire plaisir, il m’a emmené faire une ballade dans la Lamborghini. On s’est arrêté au Musée Segantini. J’étais fasciné : pour la première fois de ma vie j’entrais dans un musée. Sur le chemin du retour, j’oubliais tout, la villa somptueuse, le Shah et sa voiture mythique; ce qui me restait dans la tête c’était le grand triptyque des Alpes que je venais de voir: « Devenir - Etre - Disparaître». Ce soir-là je suis resté un peu plus longtemps que d’habitude dans la Villa Survetta. Et fatigué je me suis endormi dans le lit de la chambre impériale.

Illustration: Nicolas Zentner

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