Bilan

Sean Park, gourou des fintechs

Avec Anthemis, le Genevois d’adoption investit près de 30 millions d’euros dans le domaine des nouvelles technologies financières. Rencontre.
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  • Fidor Bank

    Autre investissement d’Anthemis: Fidor Bank. Créée à Munich en 2009, c’est une banque communautaire au travers de laquelle les clients peuvent échanger des bons plans ou se prêter de l’argent. Avec 90 000 comptes et 300 millions d’euros d’actifs sous gestion en croissance de 50% par an, cette banque pour la génération Facebook ouvre actuellement sa filiale britannique.

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  • Betterment

    Basée à New York, Betterment développe un des premiers robo- advisors. Son logiciel donne des recommandations en fonction des objectifs des utilisateurs. 100 000 utilisateurs ont investi plus de 2,5 milliards de dollars au travers de la plateforme.

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A la fois vintage et ultraconnecté, l’espace de coworking genevois Seedspace dit quelque chose des entrepreneurs qui l’occupent et de leurs intentions d’«hacker» la vieille économie. Chemise à carreaux ouverte, jeans délavé et queue-de-cheval, Sean Park, 46 ans, a donné rendez-vous à Bilan. Il affiche le même genre de décontraction et d’ambition. «Anthemis entend jouer un rôle significatif dans la réinvention de la finance», commence-t-il par expliquer. 

Anthemis? Ex-trader chez Dresdner Kleinwort, venu à Genève avec son épouse française pour y élever ses enfants et se rapprocher des montagnes, ce natif de l’Alberta a cofondé en 2010 cette firme de conseil et d’investissements, pionnière dans un domaine qui explose aujourd’hui: les fintechs. Sean Park n’aime pas trop le terme dans la mesure où il est vague. Il préférerait parler de «modèles d’affaires financiers rendus possibles par des technologies disruptives». Tout en ayant conscience que l’expression n’est guère vendeuse. 

Elle a toutefois le mérite d’éviter la confusion avec l’informatique financière classique. Historiquement, les banques ont été, avec la défense, les plus gros consommateurs de technologies de l’information. Mais cela n’avait rien d’innovant dans la vision de Sean Park. «Cela servait essentiellement à diminuer les coûts. Quand j’ai démarré en 1990, un trader obligataire traitait entre 50 et 100 bonds différents. Quand j’ai quitté les marchés quinze ans plus tard, c’était 20  000», raconte-t-il.  

La fin du modèle des rendements décroissants

Pour lui, l’informatique bancaire a surtout servi à repousser les limites du modèle classique des institutions financières du XXe siècle avec des rendements toujours plus décroissants des investissements structurels et toujours plus de leviers. Cela n’a rien à voir avec les business models radicalement nouveaux des fintechs basés sur l’abondance d’informations plutôt que sur sa rareté. «Le dernier changement de cette ampleur est le passage d’une économie féodale à industrielle, analyse-t-il. Forcément, c’est tumultueux.»

Ce tumulte, Sean Park a senti qu’il n’épargnerait pas le secteur financier. Il travaillait alors encore chez Dresdner Kleinwort. Après sa carrière de trader en obligations commencée chez BNP Paribas, il a en 2006 la responsabilité de la digitalisation du trading et en particulier d’une initiative qui consiste à casser les silos opérationnels entre classes d’actifs de la banque d’affaires. A côté de cela, il est responsable des investissements stratégiques de la banque dans les start-up et autres entreprises de croissance ayant un lien direct avec l’activité de Dresdner. C’est le moment où il va rencontrer le dilemme de l’innovateur décrit par le professeur de Harvard Clayton Christensen.

Le dilemme de l’innovateur

D’abord, à l’occasion d’un changement de management, son projet de trading électronique est remisé dans un tiroir. Côté investissements stratégiques, cela ne va guère mieux. «Nous n’avons pu faire que très peu d’investissements et aucun en «early stage» (en phase de démarrage)», explique-t-il.

Bien sûr, ses patrons chez Dresdner ignorent que l’un de ces rares investissements aboutira à une introduction en bourse, celle du groupe Markit en juin 2014. Mais Sean Park se lasse de cette résistance de l’institution à la vague numérique. Il réalise qu’«il est très difficile de changer pour des personnes qui ont l’impression d’être parvenues à la perfection de ce qu’est leur modèle d’affaires depuis un siècle.» Un an avant que ne s’ouvrent les portes de l’enfer pour les banques d’affaires derrière Lehman Brothers, il démissionne. 

A Londres, où il est alors basé, son départ ne passe pas inaperçu. Quelques semaines après sa démission, il déjeune avec Amy Nauiokas, son alter ego chez Barclays. Elle lui propose de l’embaucher. Il répond en plaisantant que c’est plutôt lui qui a un job pour elle, avant d’expliquer ce qu’il a en tête avec ce qui deviendra Anthemis. Amy Nauiokas est alors un peu une célébrité dans le monde de la finance. Le 11 septembre 2001, elle faisait partie de ces personnes qui étaient en retard au travail. Cela lui a évité de se retrouver parmi les victimes des attentats contre les Twin Towers. 

Comme Amy Nauiokas partage largement les analyses de Sean Park, elle lui répond que sa proposition est une bonne idée. Après quelques années à New York où elle devient productrice, c’est elle qui dirige aujourd’hui l’activité opérationnelle d’Anthemis depuis les bureaux de Londres. Durant cette période de gestation, deux autres personnes vont aussi rejoindre Sean Park.

Nadeem Shaikh, ex-président de First Data, un fournisseur de solutions informatiques bancaires, prend la direction de l’activité conseil. Udayan Goyal, qui pilotait les investissements start-up de Deutsche Bank, le rejoint. Il est maintenant à la tête d’une nouvelle initiative, Apis Partners, qui investit dans les start-up des économies émergentes ou frontières.  

La révélation Weatherbill

Alors qu’il est encore chez Dresdner, un autre événement va catalyser les intentions de Sean Park de créer cette firme de capital-risque spécialisée dans les fintechs. Le venture capitalist Danny Rimer, d’Index Ventures, cherche alors à vendre Skype à Google (ce sera finalement Microsoft qui l’achètera). Il est en contact avec David Friedberg et Siraj Khaliq, deux managers du géant d’internet. Or eux ont développé, en marge de leur travail, un software baptisé Weatherbill qui élabore des prix attachés aux risques météo. 

David Friedberg avait eu cette idée en constatant que le loueur de vélos sis en face de chez lui à San Francisco voyait ses ventes évoluer en fonction de la pluie ou du soleil. En découvrant la démo qu’ils lui font lors d’une visite à Londres, il mesure la force de leurs algorithmes. «On entrait quelques paramètres comme la géolocalisation et, deux secondes après, on obtenait un prix, soit fondamentalement une option. Le plus incroyable, c’est qu’ils avaient été parmi les premiers utilisateurs du cloud d’Amazon et étaient parvenus à faire pour un millier de dollars ce qui coûtait des dizaines de millions aux banques. En plus, leur logiciel était infiniment plus précis.»

Après avoir tenté sans succès de convaincre Dresdner puis Allianz d’investir, Sean Park finira par le faire lui-même. Non sans flair puisque l’entreprise, qui a changé son nom en Climate Corporation, sera acquise par Monsanto pour 930 millions de dollars fin 2013. 

Ce flair, Sean Park l’avait déjà eu avec son tout premier investissement en fintech. En 2000, il avait investi dans un site de paris britannique, Betfair, essentiellement parce qu’il reproduisait la logique des marchés financiers.

«La principale innovation tenait au fait qu’il était possible de prendre des paris dans les deux directions et pas seulement sur le vainqueur. Du coup, la plateforme fonctionnait comme une bourse avec la possibilité de déduire la cote de chaque compétiteur à partir de celle d’un seul. En plus, il avait eu la très bonne idée d’introduire de la liquidité en convainquant les plus gros parieurs de courses de chevaux d’Angleterre de participer. Exactement comme le font les bourses quand elles créent des marchés futures et convainquent les banques d’y contribuer», explique un Sean Park enthousiaste. De fait, dix ans plus tard, Betfair générera 500 millions de dollars de chiffre d’affaires et 100 millions de bénéfice et fera une IPO à 3 milliards. 

Conscient qu’il y a une part de chance dans des investissements très en amont dans de telles start-up, Sean Park va doter Anthemis d’une discipline. «Nous sommes une organisation «thesis driven», explique-t-il. Les biais cognitifs issus de la dynamique des foules ont une importance majeure sur les marchés financiers. Nous avons mis en place une structure robuste bâtie sur la réflexion pour nous protéger.»

Une discipline littéraire

Cette structure dérive en premier lieu de l’analyse d’une économiste schumpétérienne, Carlota Perez, exposée dans son livre Technological revolutions and financial capital publié en 2002. Devenue aujourd’hui la première «universitaire en résidence d’Anthemis», elle y expliquait que l’impact du numérique ne touche pas seulement le business, mais aussi la culture et les institutions qui, ensemble, alimentent un changement de l’économie.

«La plupart des problèmes – crises financières, tensions politiques, etc. – que rencontre le monde depuis une quinzaine d’années sont des symptômes de ce changement, poursuit Sean Park. Dans l’Histoire, vous avez de grands changements qui se répliquent sous forme de changements similaires mais plus petits. Et les changements technologiques tendent à se produire par paliers et sont exponentiels alors que les changements culturels, sociaux et institutionnels sont linéaires et ne se réalisent pleinement qu’avec les changements de génération.»

Cette lecture de l’histoire imprègne non seulement les choix d’investissement d’Anthemis mais aussi son mode de management. A Londres, l’entreprise a créé une bibliothèque avec une sélection de livres qui illustrent ces changements. Un client ayant remarqué la diversité des cultures représentées par la multiplicité des origines et plus encore des langues parlées par les 35 employés, le management a aussi demandé à chacun d’apporter un livre qui témoigne de ses racines. «Moi j’ai amené un ouvrage sur la Calgary Stampede, l’un des plus grands rodéos d’Amérique du Nord», indique Sean Park. 

Armé de cette philosophie, Anthemis a développé non seulement une activité de conseil auprès des entreprises de services financiers, mais aussi effectué 28 investissements à hauteur d’une trentaine de millions d’euros avec ses propres capitaux. «Nous avons un certain nombre de petits investissements – typiquement de 100  000 à 1 million de dollars – que nous appelons complémentaires», explique Sean Park, qui court le monde en quête de ces opportunités. «Il s’agit d’entreprises
de données ou de technologies qui sont pertinentes pour l’industrie financière.»

A côté de cela, Anthemis a effectué une dizaine de plus gros investissements (entre 1 et 5 millions). Parmi ceux-ci, on retrouve quelques étoiles montantes du secteur comme Currency Cloud, Betterment ou bien encore le site de social trading eToro (lire en page 57). Et en Suisse? «Nous avons regardé quelques dossiers. Le défi, c’est la petite taille du marché pour des modèles qui ont souvent besoin de masse critique pour fonctionner.»

Le défi de la mode fintech

Certains de ses investissements ont déjà produit des retours significatifs, comme celui effectué dans la Banque Simple rachetée 117 millions de dollars par le groupe bancaire espagnol BBVA. Toutefois, le pionnier Anthemis est désormais rattrapé par l’engouement pour les fintechs. Sean Park, qui n’exclut pas un effet de mode, constate qu’il y a beaucoup de «me too».

Des modèles qui copient l’original sur tel ou tel marché national en espérant finir rachetés. Le temps de la consolidation est-il déjà arrivé? «Cela pourrait se produire en 2016, en particulier si une grande banque déclenche le mouvement, analyse l’investisseur. Mais je crois que l’on va surtout voir des acquisitions de talents. Je m’attends à un changement important de génération dans les grandes institutions financières avec des CEO se retirant à 65 ans et passant la main à des successeurs âgés non pas de 55 ans mais de 40.»

L’explosion du nombre de start-up fintechs dans les transferts de fonds ou les robo-advisors conduit aussi Sean Park à explorer des territoires encore vierges.
«En ce moment, nous découvrons l’assurance. Il y a eu relativement peu de start-up dans ce domaine en dépit du fait que l’assurance soit le marché par excellence du big data.» Si les assurances santé ou vie restent encore difficiles à disrupter, Anthemis a déjà trouvé un modèle intéressant en investissant dans Trōv.

Pour les assurances ménage, cette start-up digitalise les objets physiques, par exemple une maison, puis croise cet inventaire avec des dizaines de sources afin d’établir les prix des objets. «Le domaine le plus avancé est celui des œuvres d’art», explique Sean Park. Il donne l’exemple d’une personne qui a découvert par Trōv qu’elle détenait un tableau estimé à 65 millions de dollars quand elle ne l’avait assuré que pour quelques centaines de milliers, avant que la cote de l’artiste explose. A côté de l’assurance, il voit aussi du potentiel dans le financement des PME avec un investissement dans Bento aux Etats-Unis et dans la Banque Fidor en Allemagne. 

Reste que l’engouement pour les fintechs devient un défi pour Anthemis. L’entreprise pourra-t-elle se contenter d’investir sur la base de son seul capital? Ne serait-elle pas tentée de lever des fonds comme un capital-risqueur classique? Sean Park n’exclut rien. Mais c’est un homme particulièrement inventif et informé sur les moindres tendances émergentes du web financier. Ainsi, Anthemis teste en ce moment une forme d’investissement syndiqué avec AngelList, un site de crowdfunding pour investisseurs en start-up. Deux deals ont été effectués. 

Sean Park ne fait donc pas qu’investir dans les modèles disruptifs des fintechs. Il s’en sert aussi pour donner un avantage compétitif à Anthemis qui a adapté le modèle d’affaires des merchant banks à l’économie de l’information.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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