Bilan

Sans confort et coupé du monde, le luxe radical des baroudeurs

Ils ont souvent la cinquantaine, un compte en banque bien fourni et un métier prenant. Et puis un jour, ils décident de quitter la frénésie de la société. Pour vivre une expérience radicale de plusieurs mois dans les régions reculées du globe. Un retour à la simplicité symbole de l’ultime dépassement de soi.

Le désert d’Alashan, à l’ouest de la Mongolie-Intérieure, attire les baroudeurs expérimentés.

Crédits: Francis Tack

Pour atteindre l’île de Tofua, il faut prendre deux avions et trois bateaux de pêche. Compter une semaine de voyage. Une patience récompensée par la beauté de cette perle située dans l’archipel des Tonga. C’est sur l’une de ses plages que l’aventurier valaisan Xavier Rosset a vécu seul durant 300 jours en 2008. Depuis, cet ancien champion de snowboard propose ce périple aux voyageurs en quête d’isolement absolu : « Vivre pendant plusieurs mois sur cette île inhabitée plaît à ceux qui souhaitent poser une réflexion sur le monde qui les entoure et surtout sur eux-mêmes. Cette introspection se déroule dans des conditions rudes puisqu’il n’y a aucun confort. Ils doivent chasser, pêcher, construire un abri et surtout réapprendre à vivre. » Convaincu par le potentiel d’une telle expérience, Yves de Senarclens, fondateur de l’agence Caméléon Voyages à Savigny, a intégré cette aventure dans son catalogue : « C’est le fantasme de Robinson Crusoé à l’état pur. On ne s’ennuie pas sur Tofua, il y a un volcan encore actif, des grottes, un lac et une ribambelle d’animaux sauvages. »

Quête de sens

Pour réaliser cette aventure hors norme, les premiers tarifs débutent à 10 000 francs par personne. Une formule tout compris incluant la faim, la solitude et les conditions de vie précaires. Payer pour souffrir, la nouvelle tendance du tourisme de luxe ? Jean Viard, sociologue français et directeur de recherche associé au CNRS, nuance : « Cela semble paradoxal, mais ce n’est pas le cas. Ce sont souvent des grands chefs d’entreprise qui se laissent tenter par ces expériences radicales. Pour eux, c’est aussi une façon d’être hyperperformant comme un ultime dépassement de soi. Quant au besoin d’isolement, il a toujours existé. Il permet de redonner du sens à sa vie, contrairement à l’argent qui est justement vide de sens. Derrière ce type de démarche se cache une question fondamentale: c’est quoi être adulte ? Selon moi, c’est surtout être libre. » Pour Gianni Haver, sociologue de l’image et professeur à l’Université de Lausanne, cette quête de sens naît du fantasme des grandes expéditions d’antan : « Ces voyageurs veulent revivre des moments uniques en se débarrassant des plaies de Google Maps ou des tours organisés. Des émissions comme Koh Lanta, Wild ou The Island ont ravivé le mythe du lointain. » Et d’ajouter : « Dans nos sociétés hypersécurisées, on assiste à un retour de l’aventure avec son héros qui aspire à davantage de simplicité. J’ai faim, je chasse, j’ai soif, je bois de l’eau dans la rivière. » Denis Hauw, professeur de psychologie du sport à l’Institut de sciences du sport de
l’Université de Lausanne, souligne quant à lui l’influence des réseaux sociaux: «Instagram accentue le phénomène d’incompréhension de sa propre existence en nous bombardant d’images qui font rêver. Pas étonnant que certaines personnes se lancent des défis un peu fous, elles veulent juste se sentir vivantes.»

(Crédits: Dr)

Dépaysement et frugalité

Ce retour à la vie sauvage peut également prendre la forme d’expédition de survie. Une parenthèse loin de la civilisation, c’est le concept de Terres Infinies, agence parisienne fondée par Isabelle Fleschen : « Après dix heures de marche, les gens dorment dans un hamac au milieu de la jungle avec pour seule occupation un feu de camp. Les itinéraires les plus difficiles se déroulent en Guyane. Là-bas, il y a beaucoup de courants, il fait très chaud et humide, et la faune est spécialement hostile. » Sa clientèle haut de gamme affectionne également la survie sur les volcans du Nicaragua. Au programme, repérage de la végétation et des traces d’animaux, cueillette et découverte des sentiers parmi les singes, les écureuils et les cerfs. Dépaysement et frugalité assurés. C’est également le concept de Secret Planet,  spécialiste lyonnais des expéditions extrêmes : « Nos clients sont d’abord des aventuriers en très bonne forme, souligne le CEO, Eric Bonnem. Ils apprécient particulièrement les grandes caravanes. De longs voyages à la découverte des lieux les plus reculés de la planète. » Un exemple ? La grande traversée du Népal. Durant près de quatre mois, les baroudeurs parcourent à pied plus de 1700 kilomètres sur le Toit du monde, de la ville de Simikot jusqu’au sommet du Kangchenjunga.

(Crédits: Xavier Rosset)

Longue préparation

Ces expéditions au long cours rencontrent un succès grandissant auprès de globe-trotteurs fortunés. Ces derniers s’adressent en priorité aux spécialistes, loin des agences plus traditionnelles. Roman Sägesser, fondateur de RSelection à
Zurich, le confirme : « Nos clients ne recherchent pas ce type d’aventures un peu folles et, de manière générale, en Suisse allemande la demande est plutôt faible. » Pour Quentin Desurmont, CEO de l’agence franco-suisse Peplum, cela s’explique par l’exigence de tels voyages : « C’est logique car il faut des guides pointus, du matériel spécifique et des connaissances approfondies, c’est une question de sécurité. » Ce qui permet à l’alpiniste valaisan Jean Troillet d’avoir un agenda bien rempli : « C’est vrai que les sollicitations ne manquent pas. Les gens ont besoin de sortir de cette société de fous pour se retrouver face à la nature. Lors de ma dernière exploration de la Sardaigne avec un entrepreneur suisse, nous avons dormi sur la plage le ventre vide. Après neuf heures de marche le lendemain, quel ne fut pas notre bonheur de trouver de la nourriture dans un petit village. Ce fut un moment magique ! » Des moments magiques, le Belge Dixie Dansercoer en a vécu beaucoup durant sa longue carrière de guide polaire. Son expérience à la tête de Polar Circles et Polar Experience lui permet aujourd’hui d’avoir le recul nécessaire. Et un avis critique : « Les gens manquent souvent d’entraînement et de patience. Ils veulent refaire ce qu’ils voient à la télévision, mais cela ne s’improvise pas! En ce moment, je m’occupe d’un père et de son fils qui vont parcourir l’Antarctique durant deux mois. Leur budget dépasse facilement les 200 000 euros car la préparation dure environ un an. Il faut maîtriser le matériel, comprendre pourquoi on souhaite partir ou encore avoir la bonne réaction si on croise un ours blanc. Dans ces régions, une journée ne se passe jamais comme prévu. La glace bouge, il y a énormément d’humidité et donc des risques de gelure, on peut aussi péter un plomb. Pour être inoubliable, un voyage polaire doit être éprouvant. Et le mental représente 80% de la réussite. »

Entre six mois et un an, c’est le temps de préparation pour une expédition polaire. (Crédits: Dr)

Se former pour partir seul

Conscient de la hausse de la demande pour les expéditions radicales, Stanislas Gruau vient de lancer Explora Project. Basée à Annecy, cette agence d’un nouveau genre propose de former des « apprentis explorateurs » prêts à partir sans guide. « Rechercher une destination extrême et tomber dans un parc d’attractions comme l’Himalaya, c’est une démarche erronée ! On ferait mieux de se demander ce que l’on sait faire seul, souligne le fondateur. C’est ce que nous proposons à des personnes déjà très sportives. Nous leur apprenons le rafting, la marche sur glacier, la survie, les premiers soins, mais aussi à s’améliorer physiquement et mentalement. S’ils ne réussissent pas nos tests, ils ne partent pas. » Son idée, Stanislas Gruau l’a trouvée dans son parcours personnel. Ancien trader en matières premières à Genève, il a décidé de tout quitter en 2011 pour se lancer un formidable défi: traverser la France en courant. « Se donner les moyens d’accomplir quelque chose de grand, c’est ce que nous méritons tous. J’avais envie de partager mon expérience et d’accompagner à distance ces aventuriers. Nous les suivons au GPS et, prochainement, ils auront aussi un petit boîtier avec des informations en temps réel. Je coache actuellement un riche banquier suisse de 50 ans qui va partir à la découverte du Groenland durant deux mois. »

(Crédits: Dr)

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."