Bilan

Sam Keller

Libre comme l’art
Crédits: NIcolas Duc

A l’étage de la Villa Berower, attenante au Musée Beyeler, Sam Keller balaie du regard la nature au dehors. Un réflexe. Le jardin, et au-delà les collines de la campagne bâloise n’en finissent pas, en ce mois de mars, de s’enfoncer dans un hiver trop long. L’air désolé, il s’en excuserait presque.

Car pour Sam Keller, directeur du musée, il en va de l’harmonie du lieu, subtile alchimie entre architecture, art et nature, dessiné par Renzo Piano et souhaité par Ernst Beyeler. Elle serait même la clé du succès, attesté par cinq millions d’entrées en quinze ans. A ces chiffres un quinquennat s’ajoute, celui de Sam Keller, à la tête d’une des institutions culturelles les plus renommées de Suisse et très prisée à l’étranger.

Ses années passées à la tête d’Art Basel et Art Basel Miami jusqu’en 2008 se seront révélées fructueuses. Ses contacts dans le milieu des arts sont immenses. Maurizio Cattelan, Jeff Koons, pour ne citer que ces deux artistes, le connaissent depuis longtemps.

Aujourd’hui, son carnet d’adresses, à la valeur presque aussi prisée qu’une toile de Damien Hirst, donne des ailes à ses expositions, qu’il préfère créer de toutes pièces avec l’artiste, lorsqu’il est contemporain. Car le Musée Beyeler ne reprend que très rarement d’autres expos déjà montées.

Un choix que Sam Keller revendique, préférant rester en résonance avec les œuvres de la collection permanente d’Ernst Beyeler.

Au sous-sol, cet écho artistique prend tout son sens. Trente-trois œuvres à la valeur exceptionnelle viennent de rejoindre la collection permanente. Première donation d’envergure faite à la fondation depuis sa création, la collection du couple français Claude-Louis et Micheline Renard, construite au fil de ses rencontres avec des artistes d’après-guerre, offre de nouvelles perspectives artistiques au musée bâlois.

Et à Sam Keller une nouvelle forme de liberté, un affranchissement de plus de son héritage Beyeler . Rencontre. 

Claude Renard, dont vous venez de recevoir la collection, a été l’initiateur dans les années 1960 chez Renault d’une des premières grandes collections d’entreprise d’art contemporain en France. Depuis, des fondations créées par des empires du luxe ont vu le jour. Comment percevez-vous les liens entre économie, art et luxe ?

Personnellement, j’ai toujours trouvé que le plus important dans l’art c’est la liberté. Mais elle doit être d’abord une liberté de penser. L’art doit être très ouvert sur son environnement, mais aussi très critique. L’art fait partie du marché, bien sûr, surtout lorsque des artistes acceptent d’être commissionnés dans le cadre de sponsoring ou de partenariat.

Et nous vivons des temps où l’art et le luxe sont vraiment très proches.  Certains adorent que leurs œuvres soient collectionnées de la même manière que l’on s’intéresse au luxe. Jeff Koons, par exemple, apprécie la collaboration avec des marques – il vient de signer un partenariat avec une marque de champagne prestigieuse. Mais d’autres, comme l’artiste allemand Thomas Schütte, n’acceptent pas cette démarche. 

L’art c’est aussi l’exception. Qui existe par-delà l’économie, simplement parce que l’on est humain. C’est comme l’amour ! Une émotion intense, mais aussi un business, très fructueux d’ailleurs... On parle trop souvent d’Homo economicus. Mais il faut aussi regarder l’homme pour autre chose que sa relation à l’économie!

Quelles étaient les motivations des Beyeler ?

Ce n’était pas un projet de vanité. Ernst et Hildy Beyeler étaient très modestes, peu fortunés au départ. Ils vivaient simplement une grande passion pour l’art, qu’ils ont souhaité partager avec le grand public. Ernst Beyeler a été galeriste, puis a fondé Art Basel et organisé des expositions de sculptures sur la place publique.

 

Grâce à eux, ma génération a pu avoir accès à des Giacometti, des Richard Serra… c’est ce qu’ils appelaient la démocratisation de l’art.

Vous venez de fêter les quinze ans du musée et vos cinq ans à la tête de l’institution. Un bilan ?

En avril, nous venons d’accueillir le cinq millionième visiteur. Et de ce point de vue c’est déjà une success story. Mais ce qui compte davantage c’est le plaisir que les gens ressentent en venant au musée, de se promener dans ses jardins. Un point crucial à rajouter au bilan! Le public vient souvent de loin.

La moitié des visiteurs sont d’ailleurs étrangers. Faire ce voyage, c’est s’attendre à une expérience extraordinaire. La démarche d’y venir ressemble presque à celle d’un pèlerinage. D’autre part, en quinze ans, le musée a dû négocier un virage très important : celui du passage d’une initiative privée à une institution, suite au décès des deux fondateurs.

C’est un cap délicat qui peut souvent mal se passer. On peut se disputer, la qualité peut baisser et le succès s’arrêter car fondé sur une seule personne. Mais nous avons montré que nous savons faire perdurer l’héritage des Beyeler, en continuant de travailler avec les artistes d’art moderne qui étaient leurs contemporains, mais aussi ceux de notre temps. 

Quelle est la nature de votre engagement ?

Ce n’est pas n’importe quel musée. J’y suis très attaché pour deux raisons. Tout d’abord je suis né à Bâle et j’ai grandi à Riehen. Mes parents habitent à 200 mètres d’ici. Je connais très bien cette région. J’aime la ville de Bâle. Mais c’est aussi grâce à Ernst Beyeler que j’ai eu mon premier choc artistique.

Ma famille, elle, n’était pas du tout issue du milieu de l’art. Je me souviens avoir passé tout l’été de mes 13 ans à admirer l’une des premières grandes expositions de sculptures, justement à Riehen. J’étais fasciné. Tout son travail a été très important pour mon éducation artistique. D’abord lorsque je passais devant sa galerie, pour aller à l’université, puis quand j’ai dirigé Art Basel. Nous sommes devenus amis plus tard.

Racontez-nous la première rencontre ?

J’étais dans son bureau à la galerie. Un univers incroyable, comme un cabinet de curiosités, plein d’objets et d’œuvres d’art. Il était au téléphone, m’a demandé de m’asseoir. J’avais à côté de moi un tableau tourné de manière que je ne puisse pas voir l’œuvre. Et cette toile me gênait lors de notre conversation, j’avais peur de l’abîmer.

Il a vu mon embarras, a pris la toile, l’a mise de côté. Et c’est là que j’ai découvert que je poussais du pied un sublime paysage de Van Gogh! J’ai commencé à transpirer, je ne pouvais plus rien dire! J’ai toujours aimé son rapport très personnel à l’art. Comme un paysan avec ses animaux ou un artisan avec ses outils.

Quelque chose de direct, personnel, humain, simple. Même si les montants étaient astronomiques, il regardait d’abord la valeur artistique. Il m’a appris à regarder l’art pour ce qu’il est et ensuite seulement pour sa valeur économique. 

Comment s’affranchir d’un tel héritage ?

Il était mon mentor quand j’avais déjà accompli ma carrière dans le milieu de l’art. J’étais inspiré par ce qu’il faisait. J’ai travaillé à ses côtés lorsque j’étais numéro deux puis numéro un de la foire d’art. Il m’a aidé, mais ce n’est pas la seule personne. J’espère que je ne perdrai jamais le fil de cette relation, parce qu’elle était unique.

 

Mais je n’essaie pas d’être une petite version d’Ernst Beyeler. Et je n’essaie pas non plus de deviner ce qu’il aurait fait à ma place, puis de l’exécuter comme un esclave. Je suis libre, je le prends comme une inspiration. Dans le choix des artistes contemporains, d’ailleurs, il y en a certains pour qui nous partagions le même engouement et d’autres que je préférais.

Mais aujourd’hui je dirige la fondation, je dois pouvoir prendre des décisions pour le présent et je ne suis pas une prolongation du passé.

Alors, quel est l’artiste sur lequel vous avez investi récemment ?

Nous venons d’acquérir une œuvre de Louise Bourgeois. C’est une artiste très intéressante et qui va très bien dans notre collection. Elle est de la génération des surréalistes – sa base est là – mais à New York elle a connu Warhol, a fréquenté les artistes de l’abstraction, comme Rothko, qui font aussi partie de notre collection.

Elle est importante pour les artistes aujourd’hui. Monter une exposition avec elle n’était pas une fin en soi. C’est une relation qui prend différentes formes et qui rentre en résonance avec d’autres œuvres. Au Musée Beyeler, la moitié des artistes que l’on montre ne sont plus vivants. Un dialogue n’étant plus possible, il faut réfléchir alors sur la manière dont notre temps peut dialoguer avec l’artiste.

Quelle est la partie de son œuvre qui touche notre société, nous parle, nous inspire.

Avec Hodler, qu’avez-vous souhaité dire, justement ?

A l’âge de 50 ans, Hodler était déjà très connu. Mais au cours de ses cinq dernières années il a changé de style, il a gagné de nouvelles libertés. Et c’est cette période qui parle plus particulièrement à notre société. Ses paysages du lac Léman, par exemple.  Ces énormes espaces qui s’ouvrent vers l’univers ne sont pas uniquement la représentation d’un lieu, mais aussi celle d’un paysage mental.

Il nous restitue l’harmonie dont nous avons besoin, nous ressource au même titre que la nature nous offre un équilibre pour notre âme. Les tableaux de Hodler sont des tableaux animés au sens du mot « anima ». De la même manière, sa façon d’avoir peint la souffrance, la maladie, puis la mort de son amante, à travers la beauté et la dignité, nous aide à regarder nos peurs.

Et finalement, par sa série d’autoportraits – jamais un artiste n’a été aussi prolixe en la matière – Hodler nous questionne sur le « qui je suis et comment je crois que les autres pensent que je suis ». On sait que Hodler était très conscient de son image et qu’elle pouvait être influencée. Il prenait la pause, mais montrait aussi une partie de l’intime. Aujourd’hui, Facebook est en plein dans cette interrogation. 

Organiser une expo, c’est un engagement social ?

C’est un travail en profondeur, avec un effet à long terme. Une exposition ne s’organise pas uniquement pour le public d’aujourd’hui. Je compare souvent mon travail précédent, directeur de foire, et celui d’aujourd’hui, directeur de musée, à un fleuriste et un jardinier. La notion de temps est très différente. L’un fait un bouquet tous les jours.

L’autre travaille un jardin qui a une histoire, qui l’inspire, mais aussi qu’il cultive pour le futur. Orchestrer une programmation, c’est un peu comme un DJ. Il faut que les expos soient harmonieuses entre elles, mais aussi trouver pour chacune un public différent. Enchaîner Ferdinand Hodler, Max Ernst et Maurizio Cattelan avec qui j’organise l’expo à venir depuis quatre ans, cela donne des échanges intéressants.

Nous voulons faire la différence. C’est pour cela que nous créons toutes les expositions nous-mêmes, développées pour notre espace.

Mais c’est aussi une plus grande pression de rentabilité ?

On ne peut dépenser que ce que l’on gagne. Le but d’un musée n’est pas de faire du profit. Le retour sur investissement prend une forme culturelle. Il est clair que nous avons un budget annuel. Mais seulement 10% proviennent de subventions de l’Etat. La majorité vient des visiteurs. Etre directeur de musée c’est aussi être entrepreneur !

 

Cristina d’Agostino

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