Bilan

SailGP, la voile à haute adrénaline

Larry Ellison, milliardaire américain, relance la compétition sur catamaran à foils après l’America’s Cup 2017 et crée le nouveau championnat SailGP. Il compte bien survoler la voile mondiale. La lutte entre monocoques et multicoques est relancée.

L’équipe française compte la seule femme à bord du championnat SailGP: Marie Riou. Elle a été également la première femme avec sa coéquipière Carolijn Brouwer à remporter la Volvo Ocean Race, à bord de Dong Feng.

Crédits: Eloi Stichelbaut

La voile, une aventure humaine ? Si tous les ouvrages d’épopée vélique le racontent, dans le cas du nouveau championnat mondial de SailGP, c’est avant tout l’histoire d’un homme, Larry Ellison. Fondateur et propriétaire de cette nouvelle compétition mondiale initiée il y a quelques mois, il crée avec le double vainqueur de l’America’s Cup Russell Coutts une série de cinq grands prix qu’il compte bien amener au plus haut niveau sportif et médiatique. Calqué sur un format court de deux jours de régates proches des côtes, avec un total de cinq manches en flotte, chaque grand prix aura une finale de match race entre les deux leaders. A chaque manche, les équipes cumulent des points et les deux meilleurs du championnat s’affronteront dans une finale de match race. A la clé, un price money d’un million de dollars. De quoi attirer les meilleurs sur les plans d’eau.

Inspiré de l’America’s Cup

Le format SailGP « nation contre nation » avec sa monotype sur catamaran à foils F50 peut s’apparenter à l’America’s Cup précédente version, la compétition technologique en moins. C’est d’ailleurs à la suite de la dernière édition 2017 déroulée aux Bermudes que SailGP a pu prendre forme. Le rôle central de Russell Coutts, alors CEO de l’organisation de l’America’s Cup 2017 et fervent défenseur des catamarans ultrarapides à aile rigide sur foils, offre à Larry Ellison l’occasion de poursuivre son rêve (et sa revanche ?) de compétition sur catamaran de 50 pieds initiée en 2013 lors de la 34e America’s Cup avec Oracle Team USA et achevée avec sa défaite il y a deux ans contre les Néo-Zélandais.

Larry Ellison, fondateur d’Oracle – fournisseur mondial de cloud computing d’entreprise –, décide alors de racheter les six bateaux AC50 de la Coupe et de les transformer pour en faire un monotype conçu avec la même technologie. Exit donc la guerre entre ingénieurs high-tech qui avait vu les bateaux de l’America’s Cup 2017 s’affronter sur le terrain de la recharge des batteries à bord – à la force des bras ou des jambes selon les bateaux –, du système de pilotage et de la forme des foils. Désormais tous identiques, les F50 sont «tunés» pour aller encore plus vite, puisqu’ils devraient atteindre les 50 nœuds en vitesse de pointe. Stéphane Guilbaud, team manager du bateau français, qui a travaillé plus de vingt ans avec Groupama, commente : « Les bateaux sont effectivement ceux de l’America’s Cup mais ont été changés à 80%. Ils sont plus automatisés, plus faciles à manœuvrer, plus rapides. Il ne reste plus grand-chose des anciens à part la coque et les voiles. Comme il y a de grosses batteries à bord, plus besoin de produire l’énergie pour les charger. Ce qui nous permet, à nouveau, de faire de la voile et de remettre les navigateurs au centre du jeu. » Signe que SailGP a de belles ambitions, de grands sponsors ont confirmé leur soutien, dont l’horloger Rolex. Arnaud Boetsch, directeur de la communication et de l’image chez Rolex, confirme : « SailGP marque une évolution dans le yachting et permet à Rolex de renforcer ses soixante ans de relation avec le sport. En tant que marque, nous avons toujours apprécié les efforts et les disciplines sportives qui combinent les plus hauts niveaux de technologie avec les sportifs les plus talentueux. SailGP répond à une telle vision, tandis que l’art de naviguer sur foils illustre parfaitement la volonté constante du sport d’innover et d’améliorer l’efficacité, objectifs qui correspondent à la quête de Rolex d’excellence perpétuelle, dans toutes ses activités. En tant que montre officielle, nous sommes ravis d’être associés à un événement qui exige précision, excellence et performance des navigateurs et de leurs bateaux. »

Si SailGP permet aux navigateurs d’exprimer clairement leur savoir-faire, pour Stéphane Guilbaud, c’est le système de financement commun qui est novateur : « Le SailGP représente un nouveau concept. Créer cette league où tout est partagé entre les équipes, que ce soit le pot commun technique ou commercial, c’est une vision que j’apprécie. »

(Crédits: Dr)

Des moyens à la hauteur des ambitions de Larry Ellison

Si les ambitions d’atteindre rapidement un succès planétaire sont claires, le milliardaire américain s’en donne les moyens. En plus du rachat et de la transformation des six bateaux, chacun des cinq événements (Sidney, San Francisco, New York, Cowes et Marseille pour la finale du 20 au 22 septembre 2019) a besoin d’un budget de 4 à 5 millions de dollars, selon l’organisation SailGP, que Larry Ellison finance entièrement. Les coûts de fonctionnement de chaque équipe, y compris l’amortissement du bateau, sont d’environ 5 millions, auxquels s’ajoute une contribution de 2 millions pour le partage de services techniques. Au total, les dépenses annuelles de chaque équipe s’élèvent à environ 7 millions de dollars, également financés par Larry Ellison. Stéphane Guilbaud poursuit: « Aucun team aujourd’hui n’est indépendant financièrement, mais l’objectif est qu’ils le soient au bout de trois ans. Ce qui change fondamentalement, c’est que tout est partagé, y compris les choix d’évolution des bateaux des équipes. Il n’y a pas cette ambiance que l’on a généralement à bord, en compétition. Normalement, on cache ce que l’on fait. Là, c’est le contraire. C’est particulier. Ce format focalise l’attention sur le talent des navigateurs, car toutes les datas de tous les bateaux sont partagées sur un site internet. Ici, c’est le savoir-faire d’une équipe qui fait la différence. Au lieu de dépenser son argent dans la Coupe de l’America, Larry Ellison a préféré le dépenser dans ce championnat. Je ne le connais pas, mais ce que je peux affirmer, c’est que mon expérience de plus de trente ans dans la voile me montre que ces bateaux sont fantastiques. Ce championnat réunit les meilleurs dans le domaine, et le show est impressionnant à 35 ou 40 nœuds. C’est vraiment spectaculaire. Pour les passionnés de voile, mais aussi pour tout amateur de spectacles sportifs, c’est un show qui sort très largement de l’ordinaire. Et ces formats courts, en petits rounds, amènent de la bagarre. » Aujourd’hui 5e au classement, les Français sont juste devant les Chinois. En tête, c’est le bateau australien qui domine, vainqueur des deux grands prix, suivi des Japonais, des Anglais et des Américains.

Pendant une régate SailGP, il est capital de naviguer le plus longtemps possible sur les foils. L’équipage britannique s’efforce de garder la coque au vent sur son foil. (Crédits: David Gray)

Si les équipages des bateaux ne sont pas tous composés de navigateurs natifs des pays, le but de SailGP est qu’ils le deviennent à terme. Lors de la saison 1, la Chine et le Japon ont été désignés comme équipes en développement et débutent avec une règle de nationalité à 40%, qui augmentera de 20% chaque année.

Des vitesses hallucinantes

Marie Riou, vainqueur de la dernière Volvo Ocean Race, seule femme à naviguer sur ces Formules 1 des mers, fait également partie du team français. Elle raconte : « Les sensations sont dingues, c’est magique, ça va très vite avec très peu de vent, on atteint facilement les 30 nœuds, et les 50 nœuds ne sont pas impossibles en vitesse de pointe. Ce sont des vitesses que je n’ai jamais atteintes sur aucun autre bateau auparavant, je n’ai jamais ressenti ces sensations avant. Les accélérations sont incroyables. Et cela reste de la voile. Sur le F50, j’aime tout autant jouer avec les autres bateaux, avec le vent. Il est vrai que l’attention doit être à son comble, les délais de prises de décision sont très courts, manier le bateau est très intense. Mais j’adore ça. Nous devons encore clairement progresser, mais c’est faisable. Pour que le bateau soit sur les foils au maximum, ce sont des heures d’entraînement de navigation. Le bateau coach nous aide clairement en exercice, puisqu’il peut consulter les chiffres et les réglages des autres bateaux en direct. Tout le monde peut s’adapter en fonction de cela. »

L’équipe australienne de SailGP, skippée par Tom Slingsby, élu marin de l’année Rolex en 2010, a remporté la première des épreuves de la saison 1 du circuit SailGP dans le port de Sydney en Australie. (Crédits: Bob Martin)

Si la moindre faute peut coûter cher au classement et provoquer quelques blessures – lors de la dernière course à San Francisco, le Français Timothé Lapauw, appelé à la rescousse pour remplacer Devan Le Bihan (accidenté à l’entraînement), s’est également blessé légèrement à la jambe lors de la première manche – la navigation sur foils devient aujourd’hui un incontournable de la voile, la prochaine America’s Cup ayant préféré d’ailleurs des monocoques à foils pour naviguer sur les plans d’eau. Pour Marie Riou, « la navigation passe aujourd’hui clairement sur foils, que ce soit en voile – les Imocas entre autres sont sur foils – en kit, en planche à voile. C’est aujourd’hui la pointe de la navigation. L’idée, c’est de faire naviguer un plus grand nombre de personnes sur des bateaux à foils plus faciles à manœuvrer. C’est clairement l’avenir de la voile. »

SailGP verra donc sa finale se dérouler sur le plan d’eau marseillais et espère une couverture médiatique importante, ce qui fait encore défaut à cette nouvelle compétition. Larry Ellison a mis les moyens pour y parvenir. La ferveur populaire et le capital sympathie, n’étant eux, pas maîtrisables…


(Crédits: Dr)

C’est un Suisse, Julien di Biase, 40 ans, qui est aujourd’hui à la tête de la direction opérationnelle du championnat SailGP. Originaire de Vérossaz en Valais, c’est au bord du lac Léman, au Club Nautique de Founex, que le jeune navigateur fait ses preuves. En 2008 il gagne le Bol d’Or sur multicoques aux côtés de Franck Cammas. En 2010, tout s’enchaîne. Il est recruté par Russell Coutts dans l’équipe de BMW Oracle Racing, lors de l’America’s Cup. En 2014, lors de l’édition suivante, il est en charge des opérations logistiques pour Oracle. Et en 2017, Russell Coutts lui confie l’organisation de l’événement aux Bermudes. A l’issue de la Coupe de l’America, c’est à nouveau Russell Coutts qui le recrute pour participer à la création du nouveau championnat SailGP.

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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