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Rubinacci: à l’origine de l’allure

A Naples, le cœur du sur-mesure bat depuis des siècles. C’est dans cette ville que Rubinacci façonne depuis trois générations un style affirmé recherché par les plus grands. La marque horlogère Hublot vient de s’associer à l’enseigne italienne pour une édition de montres limitée faites des plus belles étoffes vintage de la maison. Reportage.
  • Le costume sur-mesure Rubinacci est entièrement monté à la main dans les ateliers de Naples. Ci-contre, la montre Hublot Classic Fusion Italia Indipendent

    Crédits: Nicolas Righetti
  • La montre Hublot Classic Fusion Italia Indipendent créée en collaboration avec Lapo Elkann, fondateur de Italia Indipendent, et le tailleur italien Rubinacci.

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  • Lapo Elkann, fondateur de Italia Indipendent, et le tailleur italien Rubinacci.

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  • Raffinement absolu: les carrés de soie Rubinacci habilent l’intérieur des costumes selon le souhait du client

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  • Naples a toujours été la capitale du sur-mesure masculin, depuis le XVIe siècle déjà

    Crédits: Nicolas Righetti
  • Naples a toujours été la capitale du sur-mesure masculin, depuis le XVIe siècle déjà

     

    Crédits: Nicolas Righetti
  • Naples a toujours été la capitale du sur-mesure masculin, depuis le XVIe siècle déjà

     

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A Naples, pour embrasser la vie, il faut un costume tailler à sa mesure. Et pour en jouir du meilleur, Rubinacci le façonne jusqu’à l’excellence. Réputé comme l’un des meilleurs tailleurs sur mesure dont le nom se murmure comme un secret jalousement gardé parmi les dandies les plus apprêtés de la planète, Rubinacci ne taille qu’un millier de pièces par an pour ses 2000 clients dans le monde.

Sa marque de fabrique: le costume napolitain, entièrement monté à la main, comme une seconde peau, coupé dans le cachemire, le velours, la soie, la flanelle, le shetland, le lin ou toute autre étoffe précieuse issue des collections vintage de la maison. Fondée dans les années 1930 par Gennaro Rubinacci, héritier d’un commerce florissant de soie, dandy de la grande bourgeoisie napolitaine et figure de la vie mondaine, la maison Rubinacci, alors baptisée London House en hommage à l’élégance anglaise en vogue à l’époque, fait vibrer la tradition de la couture napolitaine héritée des siècles fastueux du Royaume de Naples et des deux Siciles. Mariano Rubinacci, deuxième du nom, en est le garant depuis cinquante ans et dirige les ateliers éponymes sis en plein cœur du quartier historique de Naples, dans un palais du XVIe siècle aux gigantesques façades surannées.

C’est au détour d’un passage, dans le lacis de ruelles qui serpentent la ville, que Casa Rubinacci apparaît, imposante bâtisse en surplomb d’une place animée. Autrefois demeure du Caravage, le Palazzo Cellammare est aujourd’hui le siège de Rubinacci, abrite la boutique et ses ateliers, et plus haut, dans les étages, des appartements privés que l’on devine, pour certains, abandonnés.

Mariano Rubinacci, 75 ans et l’allure princière du gentleman imperturbable, accueille et conseille chaque client. Il n’est pas tailleur. Aucun Rubinacci ne l’est. Mais il maîtrise l’allure mieux que quiconque. Autrefois distributeur de la maison Hermès pour l’Italie – le partenariat des deux maisons a été marqué par quelques collections uniques – il a gardé l’amour du carré de soie et de la sérigraphie artisanale des dessins et couleurs, que la maison Rubinacci perpétue avec ses propres créations.

Dans les ateliers, le silence est absolu. La rigueur du geste impose la paix. Seuls le cliquetis d’un ciseau, le coup sec du fer à repasser sur l’étoffe viennent déranger la quiétude du lieu. Pas un bruit de machine. Toute la structure de la veste, du pantalon, du gilet, de la cravate ou encore de la chemise est montée patiemment, à la main, par la vingtaine de tailleurs haute couture.

La boutique, ses boiseries miel et canapés clubs rappellent le style british rêvé par Gennaro Rubinacci le fondateur. Mais la chaleur de Naples, sa dolce vita, l’authentique esprit qui l’anime viennent habiller l’âme des lieux d’une douceur, d’une légèreté, d’une originalité qui font toute l’élégance italienne. Ce style, on le retrouve, à l’identique, dans la boutique de Londres, sur Mount Street, gérée par la petite-fille Chiara Rubinacci, et dans celle de Milan, via Montenapoleone, aujourd’hui célèbre grâce à la personnalité et l’allure inimitable de Luca Rubinacci, le visage de la marque.

A 35 ans, il parcourt le monde, habille les héritiers des plus grandes fortunes. Il a su donner du sang neuf à la maison de couture, a rajeuni la clientèle, sait aujourd’hui offrir l’ultraluxe que la nouvelle génération attend. A son poignet, il porte le garde-temps Hublot pensé par Lapo Elkann, un de ses plus grands clients, dont le cadran et le bracelet sont façonnés avec quelques collections d’étoffes vintage Rubinacci. Une première que la marque horlogère Hublot a réussi à concrétiser en ce mois de février après de nombreux essais, malgré la préciosité des cachemires et velours qui composent ces collections horlogères limitées, pour que la tenue soit impeccable. Rencontre avec le digne héritier du style.

Quel est votre concept du luxe aujourd’hui ?

Le meilleur niveau de qualité ne peut, à lui seul, suffire à combler les attentes du client. Il cherche l’innovation, le service, le rapport humain. C’est pourquoi, chez Rubinacci, le sur-mesure ne peut être proposé et effectué sur le client que par un membre de la famille, mon père à Naples, ma sœur à Londres et moi-même à Milan. Il a besoin d’être en contact direct avec l’esprit Rubinacci.

Cela vous oblige à une présence constante…

Bien sûr, c’est d’ailleurs pour cela que nous n’en manufacturons que mille par année. C’est une valeur ajoutée qu’aucun autre atelier n’offre au monde.

Pourquoi avoir accepté ce partenariat avec Hublot ?

Pour ce même concept d’exclusivité. Le client horloger cherche l’innovation, l’unicité, une histoire. Lorsque Lapo Elkann, qui connaît bien la maison Hublot au travers de ses projets avec Italia Independent, est venu me parler de ce projet de montre Hublot façonnée dans un tissu vintage de notre maison, j’ai été ravi car l’histoire d’un atelier se lit aussi dans ses archives, dans ses trésors qui démontrent l’évolution de son secteur. Le résultat est magnifique. 

Quel a été le processus créatif ?

J’ai tout de suite accepté l’idée de Lapo Elkann d’habiller une montre Hublot de tissu vintage. Il a un goût très sûr. Les tissus choisis étaient précieux, anciens, et nous ne disposions que de quelques mètres d’étoffes parfois… C’était un travail très délicat. Du jamais-vu. Lapo Elkann et moi-même sommes amis depuis longtemps, et nous nous faisons une grande confiance mutuelle, même si je sais que Lapo a toujours aimé me tester. (Rire.) Sa plus grande preuve de confiance, mais aussi ma plus grande appréhension, fut lorsqu’il me confia deux carrés de soie de son grand-père, sur lesquels étaient dessinées toutes les Ferrari vintage de l’histoire. Il m’a demandé de les utiliser comme doublure pour une veste. Une œuvre d’art. 

Pourquoi ne pas signer vos costumes sur la doublure ?

Il n’y a que le logo historique de l’époque – LH pour London House – et la couronne royale du prince du Piémont, reçue en 1941 par mon grand-père formalisant son statut de fournisseur officiel des princes de Savoie. Nous n’avons jamais souhaité apposer notre nom sur les vestes, car nous estimons que nos créations deviennent celles de nos clients. Seule une étiquette cousue sur la doublure mentionne le nom du client, la date et un numéro de référence de tissus pour d’éventuelles futures restaurations. Seul le client a la liberté de dire qui le lui a façonné. C’est l’art du très grand luxe. 

Qui sont vos mentors ?

Mon père, évidemment, qui m’a tout appris et avec qui je partage beaucoup. Mais également Sergio Loropiana, aujourd’hui décédé. Toute la famille Loropiana a toujours été cliente. Je me souviens qu’un jour il me dit, en me montrant sa veste Rubinacci de 1979: « Tu vois, cette veste est plus âgée que toi, elle a 30 ans. Elle a été faite par ton père et elle est encore plus belle aujourd’hui qu’hier. Et c’est cela que beaucoup de consommateurs ne comprennent pas, le sur-mesure dure toute une vie .» Il m’a appris à toucher les tissus, c’était évidemment un maître absolu en la matière. Il adorait notre vintage. Aujourd’hui, les fabricants prestigieux de tissus fournissent des collections de tissus exclusivement pour Rubinacci.

Votre marque a fait l’objet de propositions de rachat, notamment par des Chinois, qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui, Rubinacci est reconnue mondialement pour le sur-mesure et son appréciation du bon goût. Mais un grand groupe de luxe peut aider à construire un futur et stabiliser une marque. J’aimerais pouvoir habiller beaucoup plus de monde.

En quoi se distingue le style Rubinacci ?

Dans la construction de la veste, légère, qui épouse votre corps comme une deuxième peau. Les lignes cintrées, les poches plaquées de forme arrondie, les boutons qui se chevauchent et qui s’embrassent, le montage de l’épaule façon chemise sans épaulettes, des surpiqûres doubles. Ce sont des détails qui marquent évidemment le style napolitain. Mais là où Rubinacci excelle c’est dans l’interprétation du goût du client, dans la maestria à vêtir chaque client dans une manière différente, qui lui est propre. C’est ce qui distingue un gentleman. 

Vous voyagez beaucoup pour servir vos clients chez eux?

Oui, c’est un service que j’aime donner, du Kazakhstan aux Etats-Unis en passant par l’Europe. Aujourd’hui, un client important désire de moins en moins se rendre dans un magasin. C’est donc le magasin qui doit aller à lui. 

D’autant plus que le sur-mesure touche à l’intime de la personne, des clients que vous connaissez donc très bien…

Oui, absolument. Et conseiller des clients, des politiciens, par exemple, sur la manière de se vêtir et de se démarquer est un plaisir immense. Je dois bien sûr comprendre sa personnalité et sa psychologie. Je dois le respecter, chercher à le guider. Mais nous ne livrons jamais un costume si nous ne sommes pas entièrement convaincus.

Combien de clients habillez-vous par année?

Nous habillons environ 300 clients par année. Chaque client commande en moyenne cinq habits, deux costumes d’été, deux costumes d’hiver et une veste sportive. Mais cela peut aller quelquefois bien au-delà, puisque le record absolu fut enregistré par mon père, dont un client commanda 400 costumes… 

La différence entre un costume anglais et un costume italien?

L’Anglais n’aime pas le volume mais préfère la taille très près du corps, rigoureuse, un style inspiré de la royauté. Le businessman anglais parfait vous sert la main de manière très droite, sans se mouvoir. (Rire.) Alors que le sur-mesure napolitain est taillé pour un homme qui aime enlacer, embrasser, qui conduit une vespa, et en cela l’habit doit s’adapter à son mode de vie.

Mon père dit toujours: «L’homme n’est pas parfait, son habit doit donc suivre ses instincts et ses mouvements.» Mais, bien sûr, un politicien au Parlement ou un avocat à la Cour doit être parfait, et porter un costume le démontre. Tout doit s’adapter. Nous habillons tous les types de clients, et non uniquement ceux qui chérissent la dolce vita. Mon grand-père habillait le prince, le marquis, le comte qui n’avaient pas besoin de travailler. Aujourd’hui, le monde a changé. 

Vous avez pourtant fait vos premières armes chez les tailleurs anglais. Racontez-nous.

Oui, mon père, à mes 18 ans, a décidé qu’il fallait que j’apprenne des Anglais pour maîtriser tous les styles. Je suis donc parti à Savile Row, quelques costumes sur mesure Rubinacci au style parfaitement napolitain dans mes valises. J’étais très fier de notre style, un peu trop d’ailleurs. Dès mon premier jour, une nuée de tailleurs anglais se sont mis à détailler mon costume sous toutes ses coutures, avec le parfait humour qui les caractérise. J’étais désespéré. Je voulais rentrer. Mais j’ai tenu bon, en leur montrant, détail après détail, que le style napolitain avait d’autres valeurs, d’autres atouts. Ils ont apprécié ce duel des deux styles. (Rire.) J’ai beaucoup appris d’eux. 

Comment se distingue le client suisse?

Je me rends souvent à Genève et à Zurich. Beaucoup de clients suisses sont des financiers qui désirent un costume parfait, précis. Beaucoup de clients vivent également à Saint-Moritz. Ils nous commandent des habits plus sportifs, mais surtout des smokings. D’ailleurs, les Suisses sont parmi les plus grands clients de smoking, car ils assistent à des galas très formels. 

Cristina d'Agostino

RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE EN CHARGE DE BILAN LUXE

Lui écrire

Licenciée en Sciences politiques à l’Université de Lausanne puis spécialisée en marketing et économie à HEC Lausanne en 1992, Cristina d’Agostino débute sa carrière dans l’industrie du luxe, et occupe les fonctions de responsable marketing et communication pour diverses marques horlogères. En 2008, elle décide de changer radicalement d’orientation, et débute une carrière de journaliste. En freelance d’abord, elle collabore aux titres Bilan, Bilan Luxe, Encore, avant d’intégrer la rédaction de Bilan en 2012. Depuis 2012, elle occupe la fonction de rédactrice en chef adjointe et responsable des hors-série Bilan Luxe.

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