Bilan

Roger Pfund, sortie d’artiste

Si un génie ne prend jamais sa retraite, le graphiste et designer Roger Pfund, 72 ans, met néanmoins la clé sous la porte de son atelier genevois. A la fois célèbre et étranglé financièrement.
Crédits: Laurent Guiraud/TDG

A moins qu’une bonne fée ne vienne précipitamment à sa rescousse, l’atelier Roger Pfund Communication visuelle fermera ses portes dans quelques semaines. L’artiste, âgé de 72 ans, ne travaille plus qu’avec son fils et cinq graphistes. Il y a peu, sa petite entreprise employait à Genève une quinzaine de personnes, réalisant un chiffre d’affaires de trois millions de francs. Celui-ci a chuté l’année dernière à 1,3 million.

«C’est paradoxal, je continue à être invité dans le monde entier, à Pékin, Bogota, Kiev, mais mon atelier est lourdement frappé par la crise. Les clients paient mal, en retard, ou pas du tout. Je risque d’être contraint de me séparer de mes collaborateurs pour continuer à travailler seul», lâche Roger Pfund, d’une voix lasse. Durant presque deux décennies, la Banque de Patrimoines Privés Genève (BPG) puis l’ancien banquier François Rouge à titre personnel ont été les principaux actionnaires et les apporteurs de capitaux de l’atelier Roger Pfund Communication visuelle. 

Lors de notre précédent entretien, en février 2015, le graphiste nous avait montré avec gourmandise son dernier bébé: un nouveau billet de banque de la République d’Argentine, dédié à l’archipel des Malouines, que Buenos Aires ne s’est toujours pas résigné à abandonner aux Britanniques. Une coupure de 50 pesos, distribuée à un milliard d’exemplaires.  

N’est-ce pas paradoxal de dessiner des billets de banque et de mettre la clé sous le paillasson, sans le sou? Roger Pfund ne se paie plus depuis des mois. Certes, le créateur est capable d’illustrer tout aussi bien une étiquette de vin qu’une affiche de théâtre, une fresque murale, ou le rapport annuel d’une banque. 

Malgré tout, ce musicien, artiste peintre, graphiste, designer, doit une bonne partie de sa célébrité internationale à ses billets de banque. Né à Berne en 1943, d’un père Alémanique et d’une mère Française, il n’a que 23 ans lorsque la Banque nationale suisse l’invite à concourir pour créer une nouvelle série de billets. «Je venais de m’installer à Genève. Je travaillais seul et j’ai été très étonné d’être confronté à de grands professionnels qui employaient des dizaines de salariés», raconte-t-il.  

Une monnaie suisse de réserve

Roger Pfund révèle que la Suisse a longtemps possédé une monnaie de réserve! «Cela tient au fait que pendant la Seconde Guerre mondiale, Adolf Hitler avait fait fabriquer de la fausse monnaie suisse. Par précaution, la Confédération conservait dans le plus grand secret des billets de réserve capables de se substituer du jour au lendemain aux billets en circulation, si ceux-ci étaient à nouveau victimes de faussaires», relate l’artiste, qui, bien évidemment, a aussi imaginé de vrais billets, mis en circulation, en Suisse comme en France, grâce à sa double nationalité. On lui doit Saint-Exupéry (50 francs), Cézanne (100 francs), Gustave Eiffel (200 francs). C’était avant l’euro. «La Banque de France a refusé que je signe les billets. Elle craignait que je me fasse enlever par des personnes malintentionnées», s’amuse l’un des plus célèbres graphistes suisses.  

L’ouvrage qui lui est consacré, paru en 2013, Le multiple et le singulier*, le décrit comme un «émetteur aux fils multiples. Une gourmandise légendaire pour la vie, un savoir-faire extraordinaire.» Mais certains de ses anciens collaborateurs lui reprochent de ne pas avoir préparé l’avenir. «Ce sont des jaloux. J’ai fait venir mon fils l’année dernière pour le «coacher» afin qu’il s’initie au monde des billets de banque: mais la situation actuelle le désespère autant que moi», assure l’artiste.  

* Musée d’art et d’histoire.

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