Bilan

Reno quand le mythe s’embrase

Le survol du territoire suffit à construire la légende. Les terres arides de la Sierra Nevada américaine accueillent les courses les plus folles de l’histoire aéronautique : le Reno Air Race, un mythe pour tous les pilotes du monde, une immersion dans l’absolu.
  • Le modèle Warbird conçu durant la Seconde Guerre mondiale

    Crédits: Dr
  • En course, les avions doivent contourner les pylônes

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  • Le Breitling Jet Team dans le ciel de Reno

    Crédits: Katsuhiko Tokunaga

Il y a d’abord le lac Tahoe, son bleu émeraude, ses rivages que viennent morceler les pics de granit environnants. Des roches si parfaitement verticales que les meilleurs grimpeurs y viennent en pèlerinage depuis les années 1970. Le Donner Summit, le long de la Old Highway40, est source de tous les exploits, vertigineux, sans comparaison dans la qualité de la pierre. Et puis, il y a ces longues étendues de forêts vallonnées de la Sierra, aujourd’hui dramatiquement exposées à la sécheresse qui ravage l’Ouest américain depuis cinq ans.

Très aride, le désert couvert de buissons et de graminées s’étend à perte de vue. C’est dans ce coin infertile de la Californie, que « The Biggest Little City in the World », Reno, a planté son enfer des casinos, au pied du Mt. Rose. C’est là aussi, que la bourgeoisie romantique en mal de décadence se donne rendez-vous, début septembre, pour communier ensemble dans le désert de Black Rock, à la gloire de Burning Man. Mais il y a plus fou, plus absolu, plus passionné : le National Championship Air Races.

La fomule 1 des airs

Nulle part au monde, le risque n’est si grand. Cette formule 1 des airs, née dans les années 1960, invite chaque année les plus intrépides des pilotes à se donner rendez-vous sur la piste de décollage à vingt minutes de Reno, en plein désert. Moteurs gonflés à bloc, une centaine d’avions – des biplans, des jets, des Warbird parmi les six catégories représentées – s’envolent pour toucher la grâce et la gloire. Durant quatre jours, ils vont s’aligner, parader, vriller, frôler la mort sans jamais la provoquer.

Paco Wallaert, pilote de chasse dans l’armée de l’air et la Patrouille de France, aujourd’hui ailier droit de le Breitling Jet Team –présente sur place lors d’Air Races 2015– confirme : « Reno, c’est un Graal. Ça résonne comme quelque chose de mythique, complètement fou et interdit en Europe. Ce ne sont pas des têtes brûlées, mais des pilotes « Spirit » comme on dit dans le jargon. Ils n’ont pas envie de se tuer. Mais il est vrai qu’ils courent quelques risques…

Ces Warbird (appareils conçus durant la Seconde Guerre mondiale toujours en état de vol) qui tournent autour des pylônes, c’est très impressionnant. J’aurais aimé faire une course. En termes d’adrénaline, ça doit être vraiment spécial à vivre. Cette proximité avec le sol est incroyable. Ce sont des avions customisés, auxquels on a raboté les ailes. Et comme dans les voitures de course, tout ce qui peut représenter du poids a été retiré à l’intérieur. Ce sont des F1. Il n’y a pas de limites. Ces machines surmotorisées doivent pouvoir se poser très vite en cas de problème, car ce sont des avions qui peuvent prendre feu instantanément. »

Dans les hangars ou sous tentes, ces fous du ciel s’activent, règlent, fignolent. Dès l’aube, ils portent à leur engin une attention et un attachement démesurés. Car les qualifications des premiers jours leur ont permis de déterminer leur position au départ. 

Les avions s’alignent dans les airs

Comme en F1, ils vont devoir s’aligner, mais dans les airs torrides du Nevada, où le soleil cogne et fait fondre le bitume. Les formations, par catégorie, attendent le départ, en survolant l’espace. Pour tout signal, c’est un avion, en vol, qui plonge d’un coup sec. Et tout vrombit, vibre soudain à 30 mètres du public.

Tom Robinson, directeur des Reno Air Races, explique : « C’est la course d’aviation unique au monde, car c’est celle qui offre une course en vol rapproché, autour de pylônes. Une course se déroule durant six ou huit tours. Cela dépend du type d’avion. Vous avez six différentes classes, de la plus petite appelée « Formule 1 », jusqu’à l’« unlimited », certainement unique, car représentée par des avions Warbird de la Seconde Guerre mondiale, qui atteignent des vitesses dépassant les 600 km/h. Ce n’est pas évident, car il n’y a pas de possibilité de s’éjecter depuis un Warbird. Chaque année, il y a des crashs. Vous savez, lorsque vous volez à plus de 500 km/h à moins de 20 mètres du sol, il n’y a pas beaucoup de marges de manœuvre, c’est un sport extrêmement dangereux, voire mortel. »

Et comme en F1, c’est une passion passablement onéreuse. Quelques grandes fortunes américaines s’amusent d’ailleurs à piloter ou à prêter leur avion pour la compétition. Un simple avion Mustang des années 1940 vaut aujourd’hui au minimum 2 millions de dollars. Certains ont des sponsors, d’autres sont financés, mais beaucoup de pilotes acceptent de voler gratuitement, juste pour avoir le privilège de participer à une course.

Tom Robinson poursuit : « Cette année, même un astronaute souhaitait absolument voler sur un Mustang. Ces courses sont vraiment très prisées. Dans la catégorie « Unlimited », nous avons une légende de l’aviation extrêmement populaire, Tiger Destefani, qui vole chaque année avec nous, ou encore Steven Hinton, un pilote très doué dont le père s’est crashé il y a quelques années sur un Mustang, lors de la course. Il a survécu. »

Entre deux courses, des shows aériens sont là pour impressionner le public. Ce jour-là, un hommage à la bataille mémorable de Pearl Harbor se prépare. Et avec un réalisme glaçant, le vrombissement des moteurs des avions japonais restaurés pour l’occasion passe au-dessus des tribunes. Des explosions un peu plus loin simulent les bombardements. Bob Hoover, l’un des deux seuls vétérans de Pearl Harbor encore en vie, assis un peu plus loin, ne bougera pas un cil.

Kim Furst, la réalisatrice qui lui a consacré le film « The Bob Hoover Project », raconte ses exploits alors que le public applaudit. « C’est le Tora ! Tora ! Tora !, le fameux signal lancé par l’amiral Isoroku Yamamoto lors de l’attaque de Pearl Harbor du 7 décembre 1941, indiquant à son commandement que l’effet de surprise était complet!»

Le Breitling jet team en tournée américaine

 Un peu plus loin, Georges-Eric Castaing, également pilote de le Breitling Jet Team, et lui aussi ancien pilote de chasse dans l’armée de l’air française, est à Reno pour la tournée américaine que le Breitling Jet Team effectue depuis des mois. Une tournée que la marque horlogère éponyme, sponsor historique de l’événement, a souhaité faire passer par Reno, où les meilleurs détaillants du monde entier sont conviés à converger dans le Nevada, pour une rencontre hors du temps. Il explique : « Nous avons tous une trentaine d’années d’expérience de pilotage. Nous ne cherchons pas les limites physiques. Ici, à Reno, nous devons adapter un peu notre démonstration, car nous sommes à 1500 mètres, il fait chaud, l’avion ne réagit pas de la même façon. Nous devons donner un peu plus d’air à l’avion, aller chercher un peu plus d’énergie. »

Chaque année, le Breitling Jet Team améliore son spectacle. En 2014, à Air 14 sur l’aérodrome de Payerne, les sept jets en formation avaient pu en offrir toute la dimension. Mais survoler le désert de Black Rock, et plus loin les eaux cristallines du lac Tahoe à bord d’un Warbird Spitfire de la dernière guerre, restitue certainement la plus proche idée du mythe des terres sauvages des hommes du comté de Washoe. |

Cristina d’Agostino

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