Bilan

René Prêtre, l'homme Charity 2013

Bilan LUXE a élu l'éminent chirurgien cardiaque "Homme de l'année 2013" dans la catégorie Charity. Rencontre.
Crédits: Photo: Sébastien Agnetti / Maquillage et coiffure : Sorana Dumitru / Assistant photo : Mathilda Olmi

Chacune de ses journées est une vie offerte à l’autre. Homme de tête, cet éminent chirurgien cardiaque spécialisé dans les malformations, la reconstruction des valves et la transplantation chez l’enfant et l’adulte au CHUV avoue une passion addictive pour le cœur. Outre ses 300 opérations effectuées chaque année, il trouve le temps de conduire depuis 2006 des missions humanitaires sous l’égide de sa fondation Le Petit Cœur. Elu Suisse de l’année en 2009, ce Jurassien né à Boncourt dans une fratrie de sept enfants possède un talent rare : allier l’intelligence de la main à celle du cœur.

Un premier bilan après un an passé au CHUV de Lausanne?

Je suis très satisfait, même s’il y a eu plus de travail qu’escompté. Mais cela touche aussi à ma philosophie et à ma manière de diriger. Avec ma venue, passablement de patients m’ont suivi, en particulier des enfants. Je dois ici saluer les services de cardiologie, d’anesthésie et de soins intensifs pédiatriques du CHUV qui avaient anticipé ces arrivées et les ont parfaitement absorbées. 

Que reste-t-il à mettre en place ?

Voyons d’abord ce qui est bien établi. Outre les enfants, les résultats de la transplantation cardiaque sont aussi excellents. A mon avis, mais je laisse le ministre de la santé le voir lui-même, cette prestation est gagnée pour la Romandie : la transplantation ne quittera pas Lausanne.

C’est aussi un des grands secteurs de pointe qui me tient à cœur. Mon accent maintenant se situe sur la chirurgie dite « minimale invasive ». Je la pratique déjà chez les enfants, mais je veux l’étendre de manière large aux adultes. Avec prudence, car une question éthique se pose souvent ici : a-t-on le droit d’augmenter les risques d’une intervention à la seule fin, dans certains cas, d’en diminuer les séquelles esthétiques ?

Je ne tolère pas de compromis en matière de qualité. Pour moi, la cosmétique se situe d’abord sur le cœur et ensuite sur la peau. Je préfère une incision en plein milieu du thorax, visible de tous, plutôt qu’une incision sur le côté, cachée, mais trop risquée. 

Heureux d’être à Lausanne, en somme ?

Oui, dans cette région, j’ai tout de suite retrouvé ma culture, mes racines. Pour moi, la Romandie vue de l’extérieur apparaissait toujours un peu comme la Californie de la Suisse ! (Rire).

A travers vos projets humanitaires, vous dites aimez tracer la route. Expliquez-nous.

Notre engagement au Mozambique, où nous étions à nouveau en mai dernier, s’est inscrit dans un projet plus large, débuté en 2001 et orchestré par La Chaîne de l’Espoir. Cette organisation cherchait des équipes pour maintenir une continuité et accélérer la formation des médecins locaux.

C’est surtout cet aspect qui m’a attiré, et franchement, nous nous sommes vraiment attelés à transmettre notre savoir aux chirurgiens mozambicains. Entre nos deux dernières missions, ils ont réalisé 110 interventions à cœur ouvert, avec de bons résultats. D’ici à quatre ans, ils devraient réussir à être indépendants, y compris pour les opérations les plus difficiles.

Et l’aventure humanitaire au Cambodge ?

C’est Beat Richner, le « Beatocello » qui m’avait abordé il y a de cela cinq ou six ans. Sur place, à Siem Reap, j’avais constaté une certaine vétusté du site, des équipements, incompatible avec la sophistication de ma chirurgie.

Par exemple, il avait la même table d’opération pour toutes les interventions, y compris les hautement septiques; il n’y avait pas de soins intensifs, pas de monitoring. Je ne croyais pas la concrétisation d’un tel projet possible. Pour me donner bonne conscience, je lui avais élaboré, à mon retour à Zurich, un plan de travail avec l’infrastructure et le matériel nécessaires.

Je fus sidéré lorsque, quatre ans plus tard, il m’appelait pour m’annoncer qu’il était prêt pour cette chirurgie. Je n’arrivais pas à y croire, tout était parfait ! Nous avons pu ainsi débuter ce projet. 

Vous avez d’autres projets humanitaires en tête ?

Mon travail est avant tout en Suisse. Je préfère me concentrer sur un ou deux projets, sur une longue durée, plutôt que de me disperser. J’aime mon travail et j’adore le transmettre, c’est ça ma motivation.

Je crois aussi qu’il est utile de créer des niches d’excellence dans ces pays, car celles-ci engendrent des postes de travail, des salaires, peut-être un accès à l’éducation pour les enfants de ces employés. Les effets collatéraux sont difficiles à mesurer mais certains sont positifs et touchent parfois des secteurs inattendus.

Une anecdote ?

Lors de notre mission en 2012, les cardiologues nous ont présenté un enfant de 20 jours avec une transposition de gros vaisseaux. Il était alors à l’agonie, vraiment, et vivait ses tout derniers jours. La correction de cette grosse malformation, avec la transplantation, représente l’Everest de la chirurgie cardiaque.

De la Suisse, j’avais toujours pensé que cette intervention, là-bas, était encore trop difficile et prématurée. Mais cette fois-là, avec l’enfant et les parents sous les yeux… c’était une tout autre histoire. On s’est tous regardés, et j’ai senti que tout le monde voulait que l’on se batte pour eux. Nous avons tenté et réussi cette opération.

Je n’oublierai jamais cet élan de fierté qui suivit, bien au-delà de l’hôpital. L’événement a été relaté au téléjournal, juste avant la finale de la Champions League entre Chelsea et le Bayern de Munich. Vous voyez l’audience ! Le lendemain, dans la rue, les gens nous souriaient. C’était magnifique ! Nous avons revu l’enfant cette année. Il grandit bien et, avec ses parents, ce jour-là, il dansait – déjà mieux que moi ! Bref, il est en pleine forme ! 

En retour de mission, vous arrive-t-il d’avoir des doutes ?

Oui, bien sûr. Il ne faut pas se cacher la face, de grosses zones d’ombre persistent. Y a-t-il un sens à faire de la chirurgie cardiaque dans un pays où la moitié des enfants ne vont pas à l’école, où l’eau n’est souvent pas potable, où la corruption est endémique ?

Ces projets ont des côtés magnifiques, mais peuvent paraître futiles face à l’énormité des besoins. Ou se trouve la vérité entre ces extrêmes ? Je ne sais pas. Je crois que ces secteurs d’excellence peuvent tirer vers le haut un pays dynamique et en mouvement. 

Pourquoi cette fascination du cœur ?

Le cœur est un organe addictif, beaucoup plus prenant que les autres que j’ai aussi bien connus pour avoir effectué une formation en chirurgie générale. Le fait qu’il bouge, qu’il réagisse, qu’il vous dévoile sa faiblesse ou sa force. A la sortie d’une intervention, le cœur doit reprendre la fonction tout de suite, sans période de récupération, c’est aussi pour cela que les opérations cardiaques sont parfois si tendues.

Quant à moi, j’aime les défis et affronter les obstacles. Je suis comme ces alpinistes qui visent les 8000 mètres, attirés par la difficulté et les sommets mythiques. Et là, je suis gâté, car la chirurgie cardiaque est certainement la branche la plus difficile de la chirurgie.

Cristina d’Agostino

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