Bilan

Renata Jacobs La cheffe de clan

La veuve de l’entrepreneur Klaus J. Jacobs disparu en 2008 est toujours à la tête de la dynastie familiale allemande. Portrait d’une Zurichoise, présidente du conseil de famille Jacobs, et accessoirement l’une des Suissesses les plus riches.

Crédits: Vera Hartmann

Je vous le dis à tous: votre père a décidé, je suis présidente jusqu’à 75 ans et vous aurez la vie dure. Car j’aurai éternellement 39 ans. Vous seuls vieillissez. » Lorsque Renata Jacobs résume comment elle envisage son rôle de présidente du conseil de famille Jacobs, elle exagère, bien sûr. Mais un peu seulement. Car la veuve de l’entrepreneur Klaus J. Jacobs, disparu en 2008, a une forte personnalité, elle est ce qu’on appelle une meneuse d’hommes. Mais elle dément : « Non, nous tous (dans la famille) savons que nous ne sommes forts qu’en nous serrant les coudes. »

Dans l’économie, les femmes haut placées n’ont pas la vie facile et représentent une petite minorité. A la tête d’une famille, en revanche, une femme est un peu plus coutumière: après tout, les femmes dirigent souvent la maison. Vu comme ça, elles devraient au fond avoir de meilleurs prérequis pour devenir des cheffes d’entreprise familiale. En théorie, du moins. Car en pratique, chez nous, on peine à nommer plus que quelques femmes contrôlant autant de capital et détenant par conséquent autant de pouvoir économique que Renata Jacobs. Ou plutôt le conseil de famille structuré en association qu’elle préside. Ce conseil contrôle la Fondation Jacobs à laquelle Klaus Jacobs a transféré ses participations en 2001. Aujourd’hui, il s’agit pour l’essentiel de 50,1% du groupe chocolatier Barry Callebaut et de Colosseum Dental Group. Les avoirs de la famille sont estimés à 10 ou 11 milliards de francs (source : Bilan, décembre 2017).

L’histoire de Renata et Klaus Jacobs a débuté comme commencent beaucoup d’histoires dans l’univers du travail: Renata Fraschetti était secrétaire dans l’entreprise Jacobs. Il était le grand patron de l’entreprise et marié avec une Hambourgeoise. Le couple avait deux fils aujourd’hui âgés de 54 et 56 ans. La relation de travail s’est muée en relation d’amour mais s’est terminée différemment de tant d’autres: Klaus Jacobs a épousé Renata, ils ont eu quatre enfants ensemble âgés de 32 à 39 ans: Lavinia, Nicolas, Philippe et Nathalie. Et le couple est resté uni jusqu’à ce que la mort le sépare. Klaus est décédé en 2008. A n’en pas douter, il fut pour Renata l’amour de sa vie.

Issu d’une grande famille de Brême, Jacobs est né riche. Mais sa carrière d’entrepreneur fut encore plus couronné de succès que celle de ses ancêtres. Il fut l’« empire builder ». Par des acquisitions, il a fait de la maison de négoce de café héritée un vrai géant. Et à ses côtés se trouvait Renata. Quand on la connaît, on peine à imaginer qu’elle s’est toujours réfrénée quand il y avait des décisions à prendre. Renata réfléchit aux choses et en parle. C’est dans sa nature. Et elle négocie. Elle ne peut faire état que de rares diplômes et c’est peut-être pour cette raison qu’on la sous-estime. Mais quiconque se risque à le faire a déjà perdu. Elle est ce que l’on appelle « street smart », futée, débrouillarde.

Renata Jacobs a une vision d’ensemble affûtée. Elle n’est pas une intellectuelle, elle ne lit pas les manuels qui viennent de paraître ni les études de cas de la Harvard Business Review. Pourtant, il n’est guère de péripétie économique, politique ou sociétale qui lui échappe et qu’elle ne résume et commente en mots souvent pertinents, peu importe qu’il soit question de l’euro, de quelque politicien autoritaire ou des prix dans l’immobilier. Et jusqu’ici ses multiples analyses se sont révélées justes. Ce n’est pas à son bureau ni dans la salle de réunion du conseil d’administration qu’elle se sent le mieux mais en Argentine, de préférence à cheval. A Buenos Aires, elle anime un organisme de bienfaisance qui aide les enfants des cartoneros, ces collecteurs de vieux cartons et autres matières recyclables vivant dans une banlieue miséreuse, à améliorer leurs conditions de vie et, surtout, leur formation. Dans ce rôle, elle affiche une qualité étonnante : elle apprend la patience. Elle fait le bien, dépense son argent et collecte celui d’autrui pour ça. Et cela depuis plus de dix ans. Mais il faut beaucoup de temps pour que les résultats deviennent visibles. L’estancia, le domaine familial, se situe à plus de 1500 kilomètres au sud-ouest. Chaque année, elle y passe quelques semaines en plein air. Elle y trouve de tout, tout ce qui lui plaît, en abondance: une nature intacte, les chevaux, des steaks, du vin, de solides spiritueux et des gauchos.

En 1990, Klaus Jacobs a dû vendre l’entreprise qui se nommait alors Jacobs Suchard parce que ses frères et sœurs voulaient se faire payer leur part d’héritage. Philip Morris, le géant américain du tabac et des denrées alimentaires, remporta la mise. « Une chose était claire : pour lui une telle affaire ne devait plus jamais se produire », écrivait Bilanz en 2001, en expliquant comment Jacobs avait réglé sa succession afin que sa fortune, mais surtout l’œuvre de sa vie, perdure au fil des générations à venir. Après la vente de l’entreprise familiale, il avait acheté avec sa part des participations dans Adia et Barry Callebaut. Au gré de multiples acquisitions, il fit de la première, une société de travail temporaire, le numéro un mondial de la branche, Adecco. Il récidiva avec le processeur de cacao et fabricant de chocolat. (A noter que sa valorisation est passée de 1,4 milliard de francs il y a dix-sept ans, quand Klaus Jacobs l’a quittée, à sept ou huit fois ce montant aujourd’hui. Dans le même temps, de fin 2001 à début 2018, le Swiss Market Index (SMI) a grimpé de moins de 50%.)

Il y a trois ans environ, Andreas Jacobs, fils cadet de Klaus et de sa première épouse, a ménagé de la place pour ses demi-frères à la tête de la Jacobs Holding. Nicolas et Philippe, tous deux dans la mi-trentaine, sont désormais coprésidents de la société de participation domiciliée à Zurich-Seefeld. Leur mère Renata, qui partage sa vie entre Londres et Malte – où elle a son domicile officiel et donc fiscal – siège au conseil d’administration. La Jacobs Holding n’est pas propriétaire des participations – c’est la Fondation Jacobs qui l’est – mais elle dirige les activités. Le responsable opérationnel est Patrick de Maeseneire, un Belge affidé de la famille depuis longtemps, qui fut précédemment CEO d’Adecco et préside maintenant Barry Callebaut, succédant il y a deux ans à Andreas Jacobs. Quand ce dernier s’était retiré en décembre 2016, un journaliste de la Süddeustche Zeitung, flérant une potentielle dispute familiale, lui demanda : « Que se passe-t-il ? 53 ans n’est pas un âge pour prendre sa retraite… » Andreas Jacobs répondit : « Il ne se passe rien du tout. Mes jeunes frères et sœurs veillent sur l’avenir, c’est le début d’une ère nouvelle pour la famille. »

Renata Jacobs a d’ailleurs décliné un entretien en vue de cet article, ne voulant pas polémiquer d’avantage sur l’hypothétique volonté du patriarche d’adopter Andreas Jacobs, beau-fils de Renata et ami de la famille hambourgeoise, pour en faire son successeur. L’histoire ne dit pas si Andreas Jacobs, dont le père est mort en 2008, en souhaite un nouveau.

Admettons que, depuis le décès de son mari à l’été 2008, Renata Jacobs a eu davantage voix au chapitre dans la famille et sur l’argent familial que les fils du premier mariage de son mari. Christian Jacobs, l’aîné, né en 1962, avocat, est président d’honneur de la Fondation Jacobs depuis 2015. Au préalable, il en était coprésident avec son frère. La fondation a exceptionnellement prospéré : l’édition des 300 plus riches de Bilan estimait la fortune familiale à 4-5 milliards fin 2008 ; et à 10-11 milliards fin 2017. Cela représente une performance de plus 100 à 175%, tandis que le SMI n’a grimpé que de 70%.

Renata Jacobs peut avec une égale sérénité réfuter le reproche parfois diffusé dans les médias économiques selon lequel la famille n’aurait guère été inspirée quant à l’usage qu’elle aurait pu faire des 2,2 milliards qui ont afflué dans les caisses au printemps 2014, après que sa participation dans Adecco eut été réduite de plus de 18% à moins de 3%. C’est vrai, hormis dans quelque 150 cliniques dentaires en Scandinavie, en Grande-Bretagne et en Suisse à l’enseigne du groupe Colosseum, qui réalisent un chiffre d’affaires annuel d’environ 330 millions, les Jacobs n’ont guère procédé à d’importants investissements. L’intention de Nicolas Jacobs de créer dans le monde entier une chaîne de centaines de restaurants proposant des menus rapides plus ou moins sains en est presque restée au stade de… l’intention. Depuis l’ouverture du premier établissement nommé B. Good à Zurich en 2015, peu ont vu le jour.

Dans la vie quotidienne de Renata Jacobs, tout doit aller vite, elle n’a pas le temps d’attendre. « C’est vrai, me disait-elle un jour, j’ai toujours été trop impatiente pour avoir vingt engagements à la fois. » Y compris lorsqu’elle n’était pas encore Mme Jacobs mais Mme Fraschetti ? « Oui, avoua-t-elle, car je ne suis pas seulement une impatiente mais aussi une battante. »

Pour ce qui concerne la famille, il semble qu’elle fut une battante patiente. Ses quatre enfants figurent dans les institutions qui décident des avoirs des Jacobs. En revanche, ses deux beaux-fils sont presque dehors. Est-ce vraiment un changement de génération normal ? Oui, en tout cas, si l’on donne crédit à Renata Jacobs – mais qui ne le ferait pas ? – qu’elle a toujours 39 ans et que seuls les autres vieillissent. On en saura davantage dans quatre ans. Alors, elle devra libérer son fauteuil en tête de table. Du moins si les lois de la physique s’appliquent également à la cheffe du clan.  

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