Bilan

Redécouvrir l’originel

Il semble aujourd’hui que les « fake news », les faits alternatifs et autres demi-vérités déstabilisent les idéaux de la société. Bluff et duperie sont devenus convenables en communication. Comment l’homme peut-il dès lors s’orienter quand la vérité, l’essence, l’originel compte moins que l’imposture ? Il est temps de différencier le vrai du faux. Illustration : Nicolas Zentner

Katja Gentinetta 

Crédits: Illustration : Nicolas Zentner

Elégamment vêtue, sûre de son look, une personne est assise sur un canapé. Pas sur n’importe lequel, bien sûr. Nonchalamment, avec une négligence affectée, elle caresse de ses doigts le cadre de métal qui sert de structure au canapé. Ce qui ressemble à de la distraction est en réalité le mouvement de la main d’un expert qui vérifie de manière fugitive mais visible aux yeux des initiés si, pour cet objet, il s’agit d’un original ou d’une copie.

Dans cette scène, vous l’avez compris, on ne s’intéresse pas à la personne mais bien au meuble : le LC2. Le petit canapé à deux places signé Le Corbusier, une pièce méticuleusement pensée et soigneusement dessinée faite de six coussins de cuir noir quadrangulaires, maintenus ensemble par un cadre de tubes d’acier chromé. S’il s’agit d’un original, le cadre porte, gravés, la signature de l’architecte, un numéro de série et le logo du fabricant qui détient la licence. Ce canapé, un classique du design de meubles, a été copié des millions de fois et décore des chambres, des appartements et des lofts tout autour de la planète.

Au sein du cercle de mes amis, on se racontait cette scène du LC2 à l’époque où nous cherchions à installer notre premier appartement classieux: plus d’Ikea à la façon des étudiants, mais quelque chose de mieux. Cela devait être beau, de bonne qualité et durable. A l’époque déjà, l’objet de nos disputes était de savoir si des copies seraient déplacées. Presque tous pensaient que oui. On n’honore pas le créateur, on lui remet le salaire qu’il mérite, en espèces sonnantes et trébuchantes. Ceux qui achètent des copies se révèlent des profiteurs et au final des ignares dépourvus de goût.

Et à l’inverse ? Celui qui se satisfait d’une copie refuse-t-il simplement d’être snob? Il sait ce qui est beau, mais n’en profite pas pour frimer. Il n’a pas besoin de se targuer d’une chose à laquelle il n’a pas contribué. De ce point de vue, la personne assise sur un authentique Le Corbusier est un dandy blasé qui se fait des idées quant à son goût.

La théorie de la distinction sociale émane de Pierre Bourdieu. Selon lui, les jugements de goût sont avant tout conditionnés par la formation et donc spécifiques à telle ou telle classe. En deux mots, si l’on aime les fugues de Bach, on peinera à aimer «Rhapsody in Blue» de Gershwin ou «Le beau Danube bleu» de Strauss, on les trouvera même simplets.

Pour définir ces différences, le sociologue français distingue entre un goût populaire, un goût moyen et un goût légitime, ce dernier décrivant non sans ironie les préférences de la classe supérieure. Même si, dans les catégories de Bourdieu, l’idée n’est pas de différencier entre l’original et la copie – le débat sur ce qui doit être produit, vendu et surtout apprécié reste le même: l’estime portée à l’original est légitime, celle vouée à la copie est proscrite. Le statut du détenteur résulte de la reconnaissance corroborante d’autrui.

Reste que cette attitude peut aussi varier en fonction des cultures. Pour l’Occident, c’est le culot avec lequel les Chinois copient qui étonne. L’original n’est précieux que dans la mesure où il peut être lucrativement copié – qu’il s’agisse d’art, d’antiquités, de produits industriels ou quotidiens. Je n’oublierai jamais la « cité antique » de Xi’an: de petites maisons de deux étages, d’étroites et charmantes ruelles bordées de galeries hautes en couleur et d’accueillants salons de thé. Ce n’est qu’en y regardant de plus près que j’ai vu affleurer partout le béton frais. Ce qui diffusait une sorte de parfum de Provence était une copie pure et simple, mais évidemment dépourvue de son cœur: la liberté artistique.

C’est cette dernière qui fait la valeur d’un original, en particulier dans les arts plastiques et visuels. Les fabricants et vendeurs de copies ne nuisent pas seulement à l’acheteur. Ils dévalorisent surtout l’artiste qui n’est nullement dédommagé pour ses intenses recherches, ses combats intérieurs et un interminable processus de production souvent marqué par des revers, tandis que l’acquéreur d’une copie en tire une pleine jouissance esthétique. Si, en revanche, on accroche des copies en lieu et place d’originaux pour les protéger du vol ou d’un climat néfaste, c’est le signe évident que non seulement l’original a plus de valeur mais qu’on lui confère un surcroît de valeur. 

Finalement, la question reste toujours la même: qu’est-ce que la valeur d’un original et qu’est-ce que l’absence de valeur d’une copie ? Et d’ailleurs: qui décide de la valeur ? Ne dépend-elle que du possesseur ou aussi de qui la contemple ? Le fait que des textiles, des cuirs ou des accessoires authentiques est un bonheur non seulement optique mais aussi haptique signifie donc que celles et ceux qui les portent s’offrent la qualité originale, tout simplement parce qu’ils en éprouvent du plaisir.

Ce serait un indice de confiance en soi, d’autodétermination – et le contraire en cas de copie. Les millions de faux sacs à main, fausses montres, faux T-shirts et chaussures contrefaites, qui sont complètement « in » et font partie du décor habituel de la rue non seulement en Chine mais aussi dans nos villes, ne sont que des copies bon marché de marques coûteuses. Pour la critique sociale, ils sont

bel et bien le signe d’une manipulation, soit le résultat d’une soumission à ce qu’elle appelle le terrorisme publicitaire qui vous contraint à acheter des objets qu’on ne peut pas s’offrir, qu’on ne devrait pas s’offrir. 

L’autodétermination ou la manipulation ne constituent cependant que la moitié de la vérité. Si le jugement d’autrui est plus important que l’estime de soi-même, c’est la notion de train de vie qui dicte sa loi: on se ment à soi-même au point, un jour, de s’illusionner soi-même. La tromperie peut même aller plus loin : si les autres ne remarquent pas la contrefaçon, on escroque l’inventeur sur ses efforts, le créateur sur sa fantaisie, l’investisseur pour sa prise de risque. Et le consommateur sur son argent.

Il y a quelques années, des plagiats ont secoué le monde politique: des affaires où l’on a vu des politiciens – qui faisaient en général leur boulot plutôt bien – se parer de faux titres universitaires. Aujourd’hui, la star de la télé-réalité, de la copie médiatique déclarée du monde réel, devient président et s’efforce à coup de fake news, d’alternative facts de manipuler l’ensemble du système de connaissances et de contextes sociaux.

Il est hélas lui-même déjà la copie d’un original de l’Est qui anime depuis des années une fake democracy à coup de fake politics. Si l’on décrit la politique comme le marché des opinions sur lequel on se dispute des parts de pouvoir – la politique, c’est ça mais pas uniquement – les mises en scène politiques et les fausses informations ont bel et bien pour objectif de remplacer le vrai citoyen autodéterminé par un sujet manipulé, prêt à vous suivre n’importe où, y compris lorsque, à cette fin, il est invité à se rendre aux urnes. 

L’original, l’excentrique bizarre, le chien jaune sur la place du village s’opposait à la norme et enfreignait les conventions. C’est justement pour cela qu’on l’appréciait. Lorsqu’on aime l’original, on aime aussi son créateur. Ceux qui possèdent une copie devraient au moins l’admettre et, surtout, ne pas s’en servir pour tromper.

Katja Gentinetta

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