Bilan

Quentin Tarantino: «Moi, subversif ? Merci du compliment!»

Il n’a réalisé que 9 films en 25 ans de carrière, mais chaque long-métrage de Quentin Tarantino est entré dans l’histoire du septième art. Et si l’on évalue chacun d’eux en termes d’entrées, son dernier opus «Once Upon a Time in Hollywood» a explosé le record au box-office et devrait terminer l’année avec plus de 400 millions de dollars de recette.

Crédits: Dr

De « Kill Bill » à « Pulp Fiction » en passant par « Inglorious Basterds » ou encore « Reservoir Dogs », chacune des œuvres de Quentin Tarantino est étudiée dans les écoles de cinéma du monde entier, pour expliquer aux réalisateurs en herbe comment un artiste doit se créer son propre univers. « Etre différent des autres, avoir ma signature à l’écran, cela a toujours été mon but », dit-il.

Le regard de Tarantino s’illumine lorsqu’on lui dit que Luxe l’a choisi pour la Une de son numéro consacré à la subversion sous toutes ses formes : « Moi, subversif ? Merci du compliment », nous lance-t-il alors qu’il s’installe dans un canapé de l’Hôtel Peninsula de Beverly Hills. A 56 ans, il est marié depuis l’an passé à Daniella Pick, artiste israélienne de 35 ans qui tient d’ailleurs le rôle secondaire de Daphna Ben-Cobo dans « Once Upon a Time in Hollywood ».

Quelle est votre vision de la subversion ?

Avant tout, être considéré comme subversif, c’est un très beau compliment pour moi ! On peut être subversif de 100 manières différentes sans pour autant être révolutionnaire ou destructeur… Je considère cela comme un désir profond de vouloir bousculer la bienséance qui m’emmerde terriblement (rires). Dans « Once Upon a Time in Hollywood », ma conception de la subversion se situe dans la modification de la perception de l’ordre établi et des faits réels de cette époque à Los Angeles. Le destin de Sharon Tate et Roman Polanski que je retrace dans mon film est bien différent de la réalité. Je ne veux pas détailler ici le troisième acte de mon film, mais la vie de Sharon Tate est tout autre que les faits historiques. C’est mon choix de renverser les valeurs reçues. Pour exemple, je vous citerais John Milius. Il a écrit un scénario brillant appelé « Juge et hors-la-loi », qui a été adapté au cinéma par John Huston en 1972 avec Paul Newman, Jacqueline Bisset et Ava Gardner. L’histoire est celle du légendaire juge Roy Bean. Il avait d’abord été un hors-la-loi au XIXe siècle, dans le sud du Texas, avant de s’imposer comme juge et de s’entourer de criminels qu’il avait lui-même nommés au poste de shérifs. Le scénariste est parti d’un personnage qui a vraiment existé, le juge Roy Bean, mais a totalement modifié sa vie et son parcours. Milius a donc pris de nombreuses libertés avec la réalité en disant : « Si ce n’était pas comme cela, et bien c’est comme cela que ça aurait dû être. » Cette citation m’a marqué pour toujours ! Mon côté subversif adore cette phrase et je la fais mienne à chaque fois que j’écris un script. Je me moque de mettre un coup de pied aux idées reçues si cela aide mon histoire. En fait, j’ai même commencé par me dire : « Et si le destin de Sharon Tate n’avait pas été mêlé à celui du clan de Charles Manson et sa famille, comme cela s’est réellement passé ? » Ensuite, j’ai imaginé ma réalité alternative en mêlant Bruce Lee, Paul Newman ou quelques autres stars de l’époque.

Comment la notion de subversion a-t-elle évolué au fil de votre carrière ?

Elle a évolué avec mes idées de films. Je ne me suis jamais interdit la violence par peur d’être censuré. Mais je n’ai jamais non plus modifié un scénario par simple plaisir de provoquer… ou en tout cas je n’ai plus fait cela depuis mes débuts (rires).

Est-ce que la « bien-pensance » d’aujourd’hui est un frein à vos idées qui peuvent être subversives ?

Je refuse de succomber à cette vague de la bien-pensance comme vous dites. J’appelle cela le « compromis sociétal » où l’on essaie de modifier son attitude afin d’être accepté par la société qui nous entoure. Tous ceux qui essaient de faire rentrer les artistes dans le rang sous prétexte de ne pas faire de vagues, qu’ils aillent se faire voir ! Il n’y a aucune place dans mon art pour un compromis dans le but d’être accepté par la société… Au contraire. J’écris et je filme une œuvre qui peut être acceptée ou rejetée par ceux qui imaginent avoir la pensée divine ; je m’en tape ! Je refuse de changer une virgule de mon script parce que cela évitera de choquer ou d’être mal accepté.

Uma Thurman dans son rôle de Beatrix Kiddo dans « Kill Bill ». Ce diptyque de films d’action a été écrit et réalisé par Quentin Tarantino en 2003 et 2004. (Crédits: Dr)

Pourquoi ?

J’ai appris, avec les décennies, qu’un film qui est critiqué ou boudé par le public aujourd’hui peut devenir une œuvre culte des années plus tard. Je ne peux évidemment pas éviter de prendre en compte les considérations financières lorsque je décide de mettre en scène un script mais, au final, je réalise un film sans me soucier du box-office ou des critiques. Je travaille en me disant que je subirai les conséquences, s’il y en a, lorsque le moment sera venu, c’est-à-dire aux premières projections.

Qu’est-ce que vous ne vous autorisez plus ?

Je ne m’interdis rien, mais je réfléchis davantage à ne plus me fermer des portes. On m’a souvent reproché la violence extrême de mes films, et il y en a encore dans « Once Upon a Time in Hollywood », mais j’ai limité l’omniprésence des scènes dramatiques et sanglantes, afin de privilégier l’humour… et même l’humour noir, que j’affectionne tout particulièrement.

Quel est le geste ou l’acte le plus subversif pour vous ?

Le véritable pouvoir de subversion d’un artiste est lorsque la culture se retourne contre lui. C’est plus facile d’être un provocateur lorsqu’on n’a rien à perdre et c’est pour cela que l’on traite souvent de subversifs les jeunes artistes méconnus. Ils n’ont souvent pas peur de payer le prix du rejet de la société qui les entoure. Mais ceux qu’on appelle les artistes maudits, les « Van Gogh » de différentes époques qui n’ont connu la gloire qu’après leur mort, voilà les vrais subversifs du monde.

Brad Pitt dans le dernier film de Tarantino «Once upon a time... in Hollywood » (Crédits: Dr)

Qui l’incarne le mieux ?

En dehors de moi ? (Ndlr: Quentin éclate de rire avant de faire un clin d’œil.) Les temps ont tellement changé que les provocateurs des années 70 ne pourraient plus créer librement comme à l’époque. Dans tous mes films, j’ai souvent dit que la violence pouvait aussi être utilisée comme un divertissement pour adultes. Et c’est ce qui a été largement exploité, durant des décennies, dans les westerns, les films de guerre ou d’horreur. Aujourd’hui, certains prennent tout au premier degré.

Dans la réalisation de vos films, est-ce qu’elle est à explorer dans la forme ou dans le fond ?

Les deux. J’ai pu provoquer par les images, mais aussi par l’approche d’une histoire. J’aime mixer la réalité historique et la fiction qui naissent de mon imagination. Sans vouloir révéler la manière dont « Once Upon a Time in Hollywood » se termine, je trouve plus intéressant, et donc plus subversif, de prendre mes distances avec la réalité des faits. Exemple concret : Steve McQueen et Bruce Lee dans mon film.

Justement, que répondez-vous à ceux qui vous critiquent ou vous traitent de raciste, par exemple à propos de votre description caricaturale de Bruce Lee dans votre long-métrage ?

J’ai tout entendu et cela dès mon premier film. Les « haineux » se sont souvent défoulés sur moi. Je m’en tape ! Je revendique le droit de modifier la réalité pour l’adapter à ma vision. J’adore Bruce Lee dont j’ai vu tous les films. Mais Lee était un gars arrogant. Je n’ai rien inventé sur sa personnalité. Par contre lorsque Cliff, joué par Brad Pitt se bat contre lui, c’est du domaine de la fiction. Est-ce que Brad Pitt aurait pu battre Bruce Lee ? Certainement pas. Mais Cliff, son personnage de cascadeur, oui peut-être. On est encore une fois dans la fiction. Que l’on arrête les faux procès d’intention.

Pour finir, est-ce que vous êtes moins rebelle et moins subversif depuis que vous avez rencontré votre compagne ?

Peut-être que mon mariage m’a changé (rires). On approche de notre 1er anniversaire de mariage et c’est vrai que je ne suis plus le même homme depuis que j’ai rencontré Daniella. Je suis sûrement plus posé, plus serein. Je n’ai jamais perdu la passion du septième art, mais j’ai compris aujourd’hui que la réussite d’un film n’est pas une question de vie ou de mort (rires).

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