Bilan

Quel avenir pour le marché de l’art Covid ?

Les ventes en ligne reprennent, tout comme celles dans les salles et sur les sites des marchands d’art. A l’inverse, foires et salons boivent durablement la tasse.

Forêt de téléphones le 28 juillet chez Sotheby’s Londres pour la vente en direct « From Rembrandt to Richter ». En grand derrière, le Miró qui a fait le prix record de la soirée, 23 302 240 livres avec les frais.

Crédits: Dr

Ce fut un long silence. Mais les clics font peu de bruit, surtout à des milliers de kilomètres. Après un moment de stupeur, dû au confinement quasi universel, le marché de l’art a vite repris des couleurs. Une vieille habitude. L’Hôtel Drouot de Paris, qui ne se porte pas bien depuis des années, aime à rappeler qu’il a fonctionné en dépit des obus de la « Grosse Bertha » en 1918, de l’occupation allemande entre 1940 et 1944 comme des troubles de Mai 68. Ainsi que la mode, le goût de la peinture ou des objets semble indestructible.

Tout a donc recommencé en ligne, avec le déplacement de vacations prévues au départ en salle et avec public. Les amateurs disposaient de loisirs. Vivre chez soi coûte moins cher. Les résultats affichés tant par les sœurs ennemies Christie’s et Sotheby’s que les petites maisons se sont révélés bons. Evidemment, il faut aimer ça ! Le digital reste froid. Le côté social des ventes manque. Les temps laissés aux acquéreurs potentiels sont excessifs. Quinze jours, voire trois semaines avant d’avoir le fin mot de l’histoire, c’est long. D’autant plus que tout se joue dans les dernières minutes. A ce propos, il faudrait que chacun chronomètre ses temps. Drouot, la douairière des grandes salles, a fait tousser en accordant à deux reprises quelques minutes de trop avant de décrocher la prise. D’où la déception des acheteurs apprenant que leur lot avait été attribué à un autre.

De mars à mi-mai, voire au-delà dans certains pays, il y a surtout eu les problèmes de livraison. Les acheteurs, en particulier les « nouveaux acheteurs » que tout le monde drague aujourd’hui, ont découvert que la réception d’un objet peut prendre du temps. Surtout s’il est volumineux. Notons qu’avec l’art ancien et moderne, sujet à des permissions de sortie du pays, les maisons de ventes ont longtemps mis la pédale douce. C’est en juillet que se sont tenues les « Classical Weeks », sous une forme nouvelle. Depuis le choix de mettre le « Salvator Mundi » de Léonard de Vinci (ou de quelqu’un d’autre) dans une vente contemporaine, les mélanges sont à la mode. Comme dans la décoration. En juillet, Christie’s proposait à Londres dans la même soirée, sous le signe de la cherté, un masque de momie, un aquarium japonisant des années 1880 et un morceau de Rubens (visiblement coupé des quatre côtés).

Mais quel champ couvre aujourd’hui le marché de l’art ? Il est permis de se le demander tant il ratisse large. Il comporte les sacs à main, les montres et les bijoux, même s’il s’agit d’un simple caillou à quelques millions de dollars. Ces trois spécialités ont cartonné depuis le confinement. La vente live de Christie’s Genève, le 22 juillet au Four Seasons (ex-Hôtel des Bergues), a battu des records. Le dernier lot (196), une bague de Reza avec deux diamants poire, a obtenu 8 730 750 francs avec les échutes. Ce chiffre a contribué pour plus d’un cinquième au résultat final: 40 099 688 francs. De quoi faire briller Genève, où les gens du cru n’ont pas eu à se plaindre. Six millions chez Antiquorum. Quatre chez Piguet. Quelque chose comme 1,5 chez Genève Enchères avec une marchandise amusante certes, mais sans grand éclat.

Que va-t-il se passer maintenant? Nul n’en sait rien. Tout dépend de la pandémie et des réactions parfois folles qu’elle suscite. D’une crise économique, dont nul ne connaît l’ampleur à force de contradictions entre experts. Des habitudes plus ou moins définitives des clients. A ce propos, le message actuel veut que l’« online » va tout conquérir. Chacun doit pouvoir acquérir une œuvre d’un geste du doigt où qu’il soit dans le monde. Entre la poire et le fromage s’il le faut. Le clic répond aux messages subliminaux reçus depuis plusieurs années. Ne parlez plus à personne directement. Ne sortez plus jamais de chez vous. Mais comment expliquer dans ce cas le succès (quatorze millions d’euros) des ventes hypermondaines organisées par Artcurial à Monaco ?

Une montre-bracelet Patek Philippe en or blanc signée par Gübelin a été vendue aux enchères par Philipps in Association with Bacs & Russo à Hongkong en juillet dernier pour le prix de 455 250 francs. (Crédits: Dr)

Pour la saison d’été (qui s’est prolongée jusqu’en août), les maisons d’enchères, grandes et petites, ont privilégié le virtuel. Pour elles, plus de catalogues imprimés et envoyés, ni de luxueuses présentations sur place. Elles ont aussi inventé un genre hybride. Un commissaire-priseur et des téléphones dans une salle sans public. Mais il y a tout de même eu, quand c’était possible, des ventes classiques. Les plus somptueuses. On ne peut pas tous les jours organiser pour amuser la galerie une vacation online passant avec le décalage horaire par Paris, Londres, New York et Hongkong… D’autant plus qu’avec l’ancienne colonie britannique, les choses sont aujourd’hui bien compromises par l’appétit du pouvoir chinois !

Il y a encore d’autres inconnues. La première, la plus préoccupante, est l’avenir des foires d’art. Il y en avait deux en 1970. Des centaines en 2020, dont bien peu se sont déroulées normalement. Y aura-t-il là reprise ? Si oui, quand ? N’arriverait-on pas ici comme ailleurs au bout d’un cycle ? Art Basel a bien tenté des salons virtuels, où chaque exposant avait droit à une quinzaine d’œuvres (avec leurs prix indiqués) sur le site. Un site ouvert aux invités, puis au grand public. Les choses n’ont pas mal marché, mais sans la fièvre des vernissages habituels. Et puis Bâle, la reine des foires, a ses arrières financiers qui lâchent. Ses organisateurs sont aujourd’hui aux abois. Quant à la TEFAF de Maastricht, elle a été rattrapée par le coronavirus en mars 2020. Quatre-vingts marchands contaminés!

Restent les marchands. On en parle peu de ces derniers ! Avoir un lieu fixe semble de nos jours du dernier ringard. Leur adresse se double pourtant en 2020 d’un site. Le courtage constitue une solution rapide et discrète pour les vendeurs comme les acheteurs. Ni vu ni connu! La part des commerçants progresse du coup discrètement. Selon le rapport établi par Clare McAndrew pour Art Basel, leur part du gâteau globale a augmenté de 2% en 2019. Sur 64,1 milliards de dollars, ce n’est pas de la tarte. Décidément, rien n’est dit pour l’avenir.

Etienne Dumont
Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Lui écrire

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

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