Bilan

Quartiers de musées, un modèle de développement

Comment expliquer le succès du marché de l’exposition d’art ? Les records de fréquentation affichés par certains musées ne sont pas une règle, mais ils traduisent un intérêt populaire marqué pour la culture. La conquête d’un large public peut aussi passer par la concentration d’institutions culturelles sur un même site, comme le prouvent quelques exemples glanés aux quatre coins d’Europe.

  • Dans le futur M9 à Mestre, le cloître de l’ancien couvent a été recouvert de
    panneaux translucides triangulaires qui créent une composition assymétrique

    Crédits: Alessandra Chemollo
  • Le bâtiment qui abritera le mudac et le Musée de l’Elysée

    Crédits: Dr
  • Vue intérieure du futur mudac.

    Crédits: PLATEFORME 10, Aires Mateus e Associados

Un musée peut en cacher un autre. Un peu partout des quartiers consacrés à la culture se constituent par le regroupement de plusieurs institutions sur un même site, soit dans les friches industrielles réhabilitées, soit au cœur des villes. En Italie, un pan entier de Mestre est en transformation pour revaloriser cette cité industrielle délaissée par la proximité avec Venise et qui souhaite bientôt profiter à son tour de la manne touristique de sa voisine. Signé par le studio berlinois Sauerbruch Hutton, ce vaste projet d’assainissement urbain a coûté 110 millions d’euros financés par la Fondazione Venezia dont la mission est de contribuer à la promotion de la lagune.

Cette nouvelle typologie de pôles culturels comprend neuf institutions dont l’articulation met en dialogue les bâtiments historiques avec les nouvelles architectures. Le M9 se veut un parcours entre passé, présent et futur, autour de la culture, de la technologie et de l’innovation. Avec en point d’orgue le nouveau musée consacré au XXe siècle italien qui propose des navigations tridimensionnelles, des installations interactives, immersives et ludiques.

Le pôle muséal est complété par une partie dévolue au commerce du nouveau millénaire, équipée de totems informatifs interactifs, de bancs publics intelligents dotés d’outils connectés et promet de nouvelles expériences de consommation et de loisirs selon le concept en vogue «d’edutainment», contraction du mot éducation et divertissement.

Cette attitude tend à considérer le visiteur d’un musée comme un « client » ou comme un « consommateur culturel » en appliquant les mêmes stratégies qui doivent conduire au succès commercial. Mais il est trop tôt pour poser un verdict sur ce projet actuellement présenté à la Biennale d’architecture de Venise et dont l’inauguration est prévue le 1er décembre prochain.

Vue aérienne du MuseumsQuartier (MQ en abrégé) à Vienne. (Peter Korrak)

Autre plateforme en devenir, Luma Arles sera complétée en 2019. Après avoir créé en Suisse la Fondation Luma en 2004, l’héritière bâloise Maja Hoffmann s’est engagée dans un grand projet en France. LUMA Arles développe et gère le Parc des ateliers à proximité des monuments inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco. Cet ancien site industriel de construction et réparation de locomotives à vapeur datant du XIXe siècle est désormais une plateforme culturelle active dont le programme intègre le Festival international de photographie Les Rencontres d’Arles. Les six hectares englobent un parc public dessiné par l’architecte paysagiste Bas Smets et un nouveau bâtiment conçu par Frank Gehry qui jouxte les anciennes cinq constructions industrielles rénovées par Selldorf Architects.

La pièce centrale du campus dessinée par l’architecte américain, auteur de la Fondation Louis Vuitton à Paris et du Musée Guggenheim de Bilbao, est constituée d’un gros socle en béton sur lequel est posée une rotonde en verre censée évoquer les Arènes romaines de la ville. De ce socle s’élève une tour facettée recouverte de panneaux en acier inoxydable qui contraste brutalement avec les toits d’Arles datant de l’Antiquité et du Moyen Age. L’attractivité du site est donnée par la tour de Gehry, projet architectural fort signé par une star et par le grand parc luxuriant inspiré de la Camargue et destiné à devenir un espace de vie fréquenté par un public bien plus large que les seuls amateurs d’art.

(Crédits: Ugo Titz)

En 2001, Vienne crée le premier quartier cuturel qui reste à ce jour l’un des plus vastes complexes culturels urbains au monde avec plus de 90 000 m2 consacrés à la culture moderne et contemporaine. Le MQ ou MuseumsQuartier fait figure d’ancêtre bien conservé qui a inspiré bon nombre de cas successifs. Il a su combiner de manière cohérente les styles architecturaux de différents siècles, les bâtiments historiques dialoguant harmonieusement avec les architectures contemporaines. Au cœur du quartier, le Leopold Museum avec la plus vaste collection d’œuvres d’Egon Schiele, le Mumok, musée d’art moderne installé dans un cube en basalte noir et la Kunsthalle Wien qui occupe un ensemble baroque.

En dehors de ces trois institutions principales, de nombreuses autres zones d’exposition, des studios de production pour nouveaux médias, des ateliers d’artistes et des infrastructures culturelles pour les enfants. Le tout s’alterne avec des zones de repos et de divertissement, des cafés et restaurants. L’ensemble a été pensé pour mettre en relation l’ancien et le moderne, l’art et la détente, les artistes et le public. Dès sa première année, le MQ a doublé sa fréquentation, passant à plus de 4 millions de visiteurs annuels, soit quelque 12 800 personnes par jour !

Le bâtiment conçu par Frank Gehry pour la Fondation Luma à Arles. (Crédits: Hervé Hôte)

L’exemple viennois a également été un modèle pour Plateforme 10, le quartier des arts qui se profile à Lausanne. Alors que le public commence à découvrir l’impressionnant bâtiment du Musée cantonal des beaux-arts (mcb-a) qui s’érige à côté de la gare, le début des travaux du second bâtiment qui abritera le Musée de l’Elysée consacré à la photographie et le Mudac, musée de design, est imminent. Les trois institutions travaillent régulièrement ensemble pour planifier leur avenir et accorder leurs objectifs. Plateforme 10 désire notamment devenir un pôle de référence international sur les défis du numérique dans le monde muséal du XXIe siècle.

Pour Chantal Prod’Hom, directrice du Mudac et présidente du Conseil de direction de Plateforme 10, le principe d’un quartier regroupant plusieurs musées est intéressant car «il permet le dialogue et offre un menu culturel généreux, ouvert à un public de plus en plus enclin à s’intéresser à la diversité de la création. (…) Je pense que le regroupement rend ces quartiers plus attractifs grâce à une offre plus riche et du coup sans doute plus stimulante. La possibilité pour les institutions de travailler ensemble sur un projet ou un thème commun constitue aussi une synergie réelle et fonctionnelle.»

Si le risque de confiner la culture dans des « ghettos » peut se profiler, selon Chantal Prod’Hom « la diversité de l’offre ouvre précisément les actions, expositions et manifestations culturelles à un public plus large que celui des bobos ou des aficionados. L’avantage d’un quartier des arts réside aussi dans tous les espaces vides et donc publics (…), des espaces de vie, d’échanges et de rencontres qui indiscutablement vont s’animer et seront donc fréquentés par un public bien plus large. » L’industrie du loisir a encore de beaux jours devant elle.

Patricia Lunghi

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