Bilan

Quand les montres ont une âme

L’adresse du petit mais joli magasin en bordure de la vieille ville de Zurich est un tuyau que se refilent les collectionneurs de montres de toute l’Europe. Leur passion pour les modèles vintage des grandes marques, ils la partagent avec Jim Gerber qui restaure avec ardeur et savoir-faire des calibres inusités et des pièces uniques. Quand l’alchimie s’établit, il lui arrive même d’en vendre.
  • Crédits: Iris C. Ritter
  • Crédits: Iris C. Ritter

«La montre et celui qui la porte doivent s’harmoniser », telle est la philosophie de Jim Gerber. Aussi est-il déjà arrivé qu’il ne vende pas une montre à quelqu’un. Il se concentre des jours, parfois des semaines sur de vieilles pièces, les démonte, les nettoie, polit les boîtiers et les lunettes : « Je plonge en elles et dans leur histoire, je veux comprendre la montre. » C’est pourquoi il lui faut la personne idoine à qui la remettre. Jamais il ne la mettrait aux enchères, quand bien même il s’agit en général de précieuses raretés.

« Je veux établir une relation avec l’acheteur – ou l’acheteuse, car il y a de plus en plus de femmes qui s’intéressent aux raretés vintage. Alors la boucle est bouclée et j’en suis heureux. » Ce que ses clients ont en commun n’est pas avant tout le besoin de montrer à leur entourage qu’ils portent une pièce coûteuse au poignet mais simplement le goût pour une montre rare et belle. « Ce peut être aussi bien un chauffeur de bus qu’une star. »

Jim Gerber est sélectif. Pas par snobisme mais parce que les vieilles montres-bracelets sont sa passion. Sélectif aussi à l’endroit des modèles qui l’intéressent. Ils portent bien sûr tous des noms prestigieux : Patek Philippe, IWC, Rolex, Breguet. Ou désormais moins connus : Mido, Marvin, Bulova. Et il ne s’intéresse qu’aux montres produites entre 1910 et le milieu des années 1970. Il ne parvient pas à imaginer que des montres actuelles, si chères soient-elles et si ronflante que soit la marque, puissent un jour devenir des grands classiques.

« Certaines conservent peut-être une certaine valeur mais, pour moi, elles ne renferment pas d’énergie, elles ne me touchent pas, elles n’ont pas d’âme. Elles ont été conçues par CAD, leurs pièces ont été fabriquées à l’aide de machines CND. Et elles ne font que reproduire ce que de géniaux artisans ont réalisé il y a quarante ou cent ans. Elles sont seulement plus chargées, plus lourdes avec toujours plus de complications. D’ailleurs, la raison pour laquelle, de nos jours, toutes les marques de luxe croient devoir intégrer un tourbillon dans leurs montres reste pour moi une énigme. C’est cher et ça n’a pas de sens. Ça convient à une montre de poche. »

De manière générale, il ne manifeste que douce raillerie à l’endroit des tendances et modes horlogères de notre temps. « Quand je vois des entraîneurs de football avec leurs épais chronomètres munis de tous les moyens de navigation et de quoi plonger à 100 mètres de profondeur… », sourit-il. On plonge effectivement, mais dans un univers que suggèrent des centaines d’ambassadeurs des marques.

Jim Gerber a de la compréhension pour cela. Mais lui, il dépose sur la table une montre presque insignifiante au premier regard. Diamètre 34 millimètres. La couleur du cadran argenté-nacré change selon l’incidence de la lumière, les aiguilles en losanges, facettées et bleuies s’en distinguent élégamment, à l’instar de l’aiguille centrale du chronomètre et de l’affichage vingt-quatre heures.

C’est un chronographe Mido Multicenter qui date probablement de la fin des années 1940 : « Simple et d’une vibrante beauté. C’est cela qui m’émeut. » Il en tire d’autres de son tiroir secret. Une Rolex Daydate 1965 qui tire son nom de famille, «Presidential», du fait que chaque président américain en a reçu une en cadeau.

Jim Gerber peine à formuler ce qui l’émeut. Il s’agit bien sûr de petits détails. Une montre qui respire. Mais quand l’horloger s’arrête devant la vitrine étincelante d’une boutique de luxe, « de nos jours, on ne produit pas un certain nombre de pièces mais des tonnes de montres coûteuses, surtout destinées à l’exportation, ce qui explique qu’elles soient si ostensiblement précieuses » ou visite Baselworld, il est surtout épuisé : « Mais peu ému, car de tels objets véhiculent rarement de l’énergie. C’est comme dans l’art.»

Il y a longtemps que Jim Gerber n’est plus le seul à s’enthousiasmer. Depuis vingt ans, les collectionneurs savent que la probabilité de prise de valeur, pour ces nouvelles montres de grand prix, est bien inférieure à celle des montres vintage. D’ailleurs, son magasin en expose peu. Suivant le client, suivant l’intuition de ce qui pourrait lui convenir, il préfère en extraire de ses tiroirs et armoires. Il peut parfaitement s’agir de modèles à partir de 400 ou 500 francs. En revanche, l’échelle des prix est ouverte vers le haut.

« Suivant la pêche du jour », dirait-on dans un restaurant de poissons. Il se rappelle encore de presque chacune d’elles. En tout cas de cette Patek Philippe extraordinaire en or rose, produite en 1953, temps universel vingt-quatre heures en chiffres arabes, affichage douze heures en chiffres romains, avec deux couronnes et un cadran émaillé bleu. Jim Gerber l’a vendue 65 000 francs au début des années 1990.

Un véritable tour de force, dans son souvenir. Or, vingt ans plus tard, le même modèle a été adjugé pour 2,675 millions de francs chez Christie’s à Genève. Et ça l’a énervé ? « Non, j’étais heureux qu’elle soit passée par mes mains… Dommage que je l’aie perdue de vue. »

« Ancien » n’équivaut pas à « précieux ». On trouve aujourd’hui d’anciens modèles de grandes marques pour quelques centaines ou quelques milliers de francs. Cela suscite chez Jim Gerber un sourire indulgent : « Cela signifie qu’il y a quelque chose qui cloche. Le cadran est oxydé, il a fallu changer les aiguilles ou le verre. Bref, la pièce n’est plus dans son état originel. Pour les profanes, pas de souci. Mais pour le collectionneur avisé il n’en est pas question. »

Souvent il est contraint de décevoir des gens qui lui proposent une montre dont leur grand-père a été fier toute sa vie. « En général, elles n’ont plus qu’une valeur sentimentale qui ne vaut pas même une remise en état. » Lui, il ne recherche que les plus grandes raretés qui, si possible, ont été peu portées. Pour les dénicher, il court de foires spécialisées en mises aux enchères, souvent en vain. « Je dois en examiner cinq cents pour tomber en amour avec une seule », résume-t-il, comme s’il cherchait la femme de sa vie. 

Jim Gerber, Fine Timepieces, 8001 Zurich www.jimgerber.com

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