Bilan

Quand le sport se taille un costume

Le sport est à la mode, coupes, tissus, confort, les vêtements de ville portés quotidiennement s'inspirent de plus en plus ouvertement de l'univers sportif. Et si cette tendance n'était en fait qu'un retour aux sources?
  • L’équipe de France habillée par Smalto

    Crédits: Gerard Uferas
  • David Beckham collabore une nouvelle fois avec H&M et selectionne ses pièces favorites dans la ligne Modern Essentials.

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  • Avec Jean René Lacoste, fondateur de la marque éponyme, le sport devient chic.

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Lisez-vous cet article au bureau? Si tel est le cas, il y a de fortes chances que vous soyez vêtu d’une tenue de «sport». Car, oui, les complets et autres tailleurs contemporains ont pris leurs racines dans les habits de sport d’antan. A la fin du XVIIIe siècle, alors que la noblesse française vit à la cour, les aristocrates anglais préfèrent passer le plus clair de leur temps sur leurs terres, s’adonnant à des loisirs tels que l’équitation ou la chasse au renard. Les tenues de l’époque, gênantes pour monter à cheval, se raccourcissent. Un style bientôt repris dans le reste de l’Europe, le «riding coat» devenant la redingote en traversant la Manche.

Au fil du temps, la recherche de l’aisance dans les mouvements fera évoluer les vestes de chasse vers ce qu’elles sont devenues aujourd’hui encore: le complet-veston. En quête de confort, ces ladies et gentlemen auront tôt fait d’exporter cette mode alors très innovante vers la ville. Jusque-là très colorés, ces costumes vont s’assombrir en s’urbanisant. Insalubrité des rues et de l’air alors envahis par les particules de suie auront raison de la fantaisie, les goûts évoluant vers des tons moins salissants. Si vous vous sentez engoncé dans votre complet-veston, consolez-vous: il s’agit bien là de la version moderne d’une tenue sportive.

De fait, cet acte fondateur de la tenue classique telle que nous la connaissons aujourd’hui n’a eu de cesse de se reproduire cycliquement, en s’accélérant ces dernières années. Si sport et mode ne semblent a priori pas être liés (le premier étant orienté vers le fonctionnel, la seconde vers le style), nos vêtements quotidiens reprennent de plus en plus les codes génétiques sportifs dans leur coupe et la technicité des matières dans lesquelles ils sont taillés.

En parallèle, nous sommes capables de porter désormais des habits de sport au jour le jour. Une récente étude stipule que les deux tiers des vêtements de sportswear ne sont pas achetés exclusivement pour le sport, tout en évoquant une disparition graduelle de la distinction entre vêtements de loisirs et de ville. 

Le sportswear s'institutionnalise

Dès la première moitié du XXe siècle, la naissance du sportswear va déclencher l’évolution qui aura permis à la mode de faire progressivement sa transition de la haute couture vers le prêt-à-porter dans les années 1960. Des pièces initialement conçues pour être utilisées exclusivement sur les terrains de sport, telles que le polo inventé par René Lacoste en 1920. Il s’imposera rapidement dans les milieux chics, au point que c’est vêtus de ces mêmes polos que les récents héros américains ayant empêché l’attentat du train Thalys sont allés se faire décorer au palais de l’Elysée.

Mise sur pied au Musée national du sport à Nice et ayant fermé ses portes ce 20 septembre, l’exposition «En mode sport» retraçait l’histoire des liens d’intimité unissant sport et mode de 1880 à 2015. A travers plus de 400 pièces provenant d’institutions muséales et de collections privées, cette exposition permettait de comprendre comment la pratique sportive a influencé la mode, en allant de sa dimension populaire à la plus élitiste. Constat final: histoire du sport et histoire de la mode n’ont jamais été aussi proches.

Ce mouvement se traduit aujourd’hui par l’émergence d’hybrides fusionnant les deux styles. Les grands groupes, comme Kering qui possède Gucci et Saint Laurent, mais aussi Puma, ne s’y sont pas trompés en voyant dans le sport lifestyle une grande tendance dans laquelle investir. Voilà déjà plus de dix ans que Puma s’est associé à Alexander McQueen ou qu’Adidas a lancé ses collaborations avec Stella McCartney et Yohji Yamamoto.

L’influence de ce dernier dans l’accélération de ce mouvement est notable, grâce notamment à sa ligne Y-3, quintessence du streetwear sportif. Même le basique T-shirt se veut désormais une pièce couture incontournable, tel le fameux Rottweiler lancé par le styliste Riccardo Tisci en 2011 chez Givenchy au prix de 265 dollars.

Le consommateur se veut influenceur

Selon Valentine Ebner, chargée de cours en bachelor design mode et analyse des tendances à la haute école HEAD de Genève, ce mouvement se veut la réaction à une évolution plus globale, celle d’un consommateur influenceur qui ne veut plus se soumettre à des diktats ou se laisser enfermer dans des cases. Ainsi, les codes de l’habillement se seraient assouplis, créant l’opportunité de développer toute une gamme de produits moins formels aux influences hybrides.

« Auparavant destinés aux utilisations extrêmes, des textiles innovants apportent des qualités de confort (respiration, légèreté, solidité, élasticité) et d’entretien. Les nanotechnologies appliquées à des lainages de costumes permettent des lavages moins fréquents, pas de repassage, etc.» Elle poursuit: «L’usage de ces nouvelles matières a permis de jouer dans un nouveau registre de formes si je pense à la vague des mousses, néoprènes et mailles 3D, initiée par Nicolas Guesquière chez Balenciaga. Il a ainsi pu revisiter les codes de coupe de la maison grâce à ces textiles d’un nouveau genre. Evidemment, les néoprènes ne sont pas ceux de nos combinaisons de plongée mais une version retravaillée pour un usage compatible avec le prêt-à-porter ou le luxe». Une nouvelle donne que ses élèves ont intégrée et qui se retrouve dans leurs créations.

Là il est intéressant de signaler la contribution du mouvement musical hip-hop à l’accélération du phénomène: en adaptant dès le début les vêtements sportifs à leurs tenues, les rappeurs et autres chanteuses de R&B ont joué un rôle de modèle dans l’adoption de cette tendance chez les jeunes générations.

Du terrain au catwalk

Le phénomène s’observe aussi au niveau des pieds: désormais, la basket s’invite au bureau. Si hier le marché était aux mains des deux géants Nike et Adidas, aujourd’hui la donne a changé avec la multiplication de modèles dessinés par des marques couture comme Maison Martin Margiela, Givenchy, Valentino, Saint Laurent, Lanvin ou Balenciaga. Preuve incontestable de cette révolution modeuse, même Berluti, maison emblématique du soulier en cuir, a sorti son modèle de «sneaker bottier», baptisé Playtime.

Face à l’arrivée sur leur terrain des maisons de luxe, les grandes marques de sport multiplient les collaborations en proposant des éditions limitées Raf Simons pour Adidas, Converse pour Missoni... tout en rééditant avec succès d’anciens modèles tombés en désuétude comme la Stan Smith d’Adidas.

La chaussure permet d’aborder un autre pan du sujet: l’influence des sportifs eux- mêmes sur les tendances. Champion en la matière, le basketteur retraité Michael Jordan encaisse chaque année près de 100 millions de dollars pour prêter son nom à la gamme Air Jordan du géant Nike.

Sport le plus suivi mondialement, le football offre le meilleur exemple de la transition des terrains aux catwalks: les looks des footballeurs sont observés, disséqués et copiés. Plus que les stars du cinéma ou de la chanson, ils sont devenus les véritables icônes de mode des temps modernes. Au point que des marques a priori très éloignées de l’univers sportif investissent massivement sur ces vecteurs d’image.

La maison française Smalto fournit officiellement les costumes des Bleus à la ville. Au sud des Alpes, outre leur montre Hublot au poignet, c’est Trussardi qui habille les joueurs de la Juventus de Turin, tandis que le prodige argentin Lionel Messi bénéficie d’un contrat exclusif avec Dolce & Gabbana. Précurseur en la matière, David Beckham en est devenu l’archétype en multipliant les contrats d’ambassadeur pour des marques de mode.

Les équipementiers n’hésitent plus à faire le chemin inverse: introduire la mode dans les enceintes sportives. On se souvient du fameux short à carreaux arboré par Stan Wawrinka lors du tournoi de tennis de Roland-Garros. Conçu par la marque Yonex, il est rapidement passé du stade de « gag » à un large succès commercial.

Matières nobles et techniques

Une opportunité que certains entrepreneurs suisses ne veulent pas laisser passer. C’est le cas d’Emyun, une marque romande fraîchement lancée qui souhaite proposer le concept de «running couture». Selon son cofondateur Rodolphe Huynh, «les vêtements se portent aujourd’hui sans limite de temps, de genre ou de lieu. Le sportswear a aboli les barrières entre vêtement de ville et de sport. Il faut être beau et bien lors de toutes nos activités, et maintenant y compris dans l’effort. »

Ces sportifs d’un nouveau genre s’identifient plus facilement à des valeurs issues du bien- être ou de l’artisanat et recherchent une esthétique moins exubérante, plus élégante pour leurs tenues de sport, tout en bénéficiant des qualités de matières nobles et techniques.

Dernière étape de l’incursion du vestiaire sportif dans la mode classique: les «wearables», comprenez les habits connectés. Z Zegna, gamme plus sportive et casual de la maison italienne Ermenegildo Zegna, propose désormais des vêtements équipés de batteries rechargeables sans fil, capables de réchauffer leurs porteurs lors d’activités hivernales en plein air. Allant plus loin, la marque américaine Ralph Lauren a introduit un nouveau textile incorporant des fibres permettant l’enregistrement du rythme cardiaque, du niveau de stress ou du taux d’oxygénation en l’envoyant en temps réel sur votre smartphone.

Retour aux origines mâtiné de progrès futuristes, la grande fusion du sport et de la mode est une tendance lourde, désormais totalement intégrée par les acteurs de la branche. A quand la migration des fashion weeks dans les stades olympiques ?

Jorge S.

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