Bilan

Plongée dans les coulisses de l’exploit

James Cameron est le premier homme à être descendu en solitaire à une profondeur de 10 898 mètres dans la Fosse des Mariannes. Il a donc été choisi par Rolex pour tester un nouveau prototype : la Deepsea Challenge, éminence des profondeurs marines.

«Lorsqu’on vous propose un projet de cette nature, vous comprenez immédiatement que cela se présentera qu’une seule fois dans votre vie ». Jacques Baur, directeur de la recherche chez Rolex, a pourtant l’habitude des défis innovants. L’adrénaline s’offre un vibrant tour de chauffe lorsque le défi est proposé aux développeurs et ingénieurs de Rolex car il ne reste précisément « que quatre semaines et deux jours » avant l’envol éventuel de l’hypothétique montre de Genève vers l’île de Guam, base arrière des exploits de James Cameron. C’est dire qu’il faut réfléchir vite et être suffisamment sûr des ressources internes avant de donner le feu vert. Il viendra seulement vingt-quatre heures après. Rolex a marqué de son empreinte toutes les étapes notables de l’histoire de la montre de plongée. Sa première montre-bracelet étanche en 1926,  suivant des principes – notamment fond de boîtier, lunette et couronne de remontage vissées – a été reprise depuis par pratiquement toutes les marques et est toujours en vigueur aujourd’hui. En 1953 voit le jour l’Oyster Perpetual Submariner, étanche à l’époque à 100 mètres (300 mètres aujourd’hui) qui deviendra un modèle de plongée iconique. Puis Rolex développe la montre expérimentale Deep Sea Special qui plonge en 1960 à 10 916 mètres dans la Fosse des Mariannes sur la coque du Trieste de Piccard et Walsh. En 1967, c’est le modèle Sea-Dweller qui voit le jour, d’abord étanche à 610 mètres, puis à 1220 mètres dès 1978. Enfin, une percée majeure est réalisée en 2008 avec le lancement du modèle Rolex Deepsea, montre de plongée de nouvelle génération étanche à 3900 mètres. Pour réaliser cette avancée, le modèle Deepsea relève d’une conception d’une architecture développée et brevetée par Rolex (boîtier Ringlock System) excessivement résistante.

Déploiement de 80 personnes

Contrairement à ce que l’on imagine parfois, la question de l’étanchéité n’est en soi pas une énorme difficulté, dans une construction de boîte du type de l’Oyster. Le point le plus critique pour l’étanchéité d’une telle montre demeure la vaisselle ou la douche mais, dès que l’on descend à des profondeurs sérieuses, la pression même rend toujours davantage étanche la montre. La véritable problématique reste celle de la pression qui s’exerce sur le garde-temps. Dans le cas de la Deepsea Challenge, la pression équivaut à celle d’un camion posé sur la minuscule surface de la montre. On comprend la difficulté. Chacun comprendra qu’il est relativement aisé de réaliser un énorme objet peu esthétique abritant un mouvement horloger et résistant aux grandes pressions. En revanche, développer et produire une montre également résistante dont les caractéristiques se rapprochent le plus possible d’un modèle commercial est une autre gageure. Et c’est l’un des points fondamentaux qui sépare la Rolex Deep Sea Special de 1960 de la Rolex Deepsea Challenge de 2012 ; chez Rolex, on résume cette différence ainsi : « la première est un bel objet technique, la seconde est une belle montre. » De cette distinction est né l’essentiel de la difficulté du projet. La société a mobilisé près de 80 personnes sur ce projet express, dont près de la moitié à 100%, voire plus! «Avec l’histoire de Rolex et l’aventure du Trieste en 1960, chacun a compris que nous étions à nouveau sur un projet historique. C’est dire qu’il y a eu beaucoup d’enthousiasme et de passion parmi les collaborateurs qui ont eu la chance d’être associés à cette aventure » relève Arnaud Boetsch, directeur communication et image de Rolex. Les compétences humaines réunies, ne restait qu’à résoudre le défi technique ! Or les ingénieurs ne sont – et de loin – pas partis d’une feuille blanche. Ils savaient au contraire que le Ringlock System développé pour la Rolex Deepsea (étanche à 3900 mètres) lancée en 2008 et capable d’encaisser de très fortes pressions allait servir de base à l’ensemble du développement. En réalité, lors de la conception du Ringlock System, Rolex a mis au point et installé à l’interne une cuve hyperbare « Mariannes » susceptible de tester la résistance de montres jusqu’à 15 000 mètres. C’est dire que, déjà lors du développement du Ringlock System pour la Rolex Deepsea, il avait été prévu que ce principe de construction puisse être utile à des profondeurs largement supérieures. Au point que dès les premières études relatives à la Rolex Deepsea Challenge, les ingénieurs ont prédit que pour garantir une étanchéité ainsi qu’une résistance à la pression à 12 000 mètres, la montre présenterait un diamètre entre 50 et 55 mm ; elle en fait finalement 51,4.

« Un compagnon parfaitement fiable»

L’une des plus grandes inconnues relatives à ce développement a résidé dans le verre saphir. Une glace de 14,3 mm d’épaisseur légèrement bombée, fabriquée dans un oxyde d’aluminium de très grande pureté, que de rares sociétés dans le monde sont en mesure de produire. La moindre impureté ou microfissure et c’est l’explosion lors de la montée en pression. C’est donc ce composant central que les ingénieurs ont d’abord testé dans la cuve « Mariannes ». Les premiers résultats tombés, le soulagement était perceptible : pari réussi pour le fournisseur habituel de glaces saphir. L’autre difficulté majeure a été de réaliser tous les composants d’une montre de taille inhabituelle destinée à être produite à quelques exemplaires prototypes seulement. Le sur-mesure était au rendez-vous, hormis pour le mouvement de série (calibre Rolex 3135). Pour prendre la mesure de la tâche, il faut savoir qu’il a été nécessaire de concevoir et de réaliser davantage d’outils que de composants à produire. Et dans des délais records. Au final, la Rolex Deepsea Challenge (garantie étanche à 12 000 mètres, mais testée à 15 000 mètres), montre expérimentale et non commercialisée, fait figure de version renforcée du modèle commercial Rolex Deepsea, étanche à 3900 mètres. Elle est aussi une validation supplémentaire de la qualité de conception du Ringlock System. Pour James Cameron, cette montre « s’est avérée un compagnon parfaitement fiable tout au long de la plongée ». Elle était en tous les cas à l’heure de son rendez-vous avec l’histoire.

Crédits photos: Dr

Michel Jeannot
Michel Jeannot

FONDATEUR DE WTHEJOURNAL.COM

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Journaliste spécialisé, fondateur du site WtheJournal.com et des applications iPhone, iPad et Android associées, Michel Jeannot est à la tête du Bureau d’Information et de Presse Horlogère (BIPH), un team de journalistes collaborant avec une quinzaine de médias dans le monde, dont Bilan et le Figaro. Sa plume sûre et parfois acérée est aussi à l’aise sur les questions techniques que sur les enjeux liés à la branche et à son économie. Michel Jeannot est également éditeur et rédacteur en chef du magazine Montres Le Guide / Uhren von A bis Z / 顶级钟表鉴 (225 000 exemplaires).

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