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Picasso et Bâle: sur les traces d'une histoire d’amour

L’exposition «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» de la Fondation Beyeler renoue le lien entre les Bâlois et l’artiste majeur du XXe siècle. Une histoire particulière que chacune et chacun peut redécouvrir au cœur de la cité rhénane.

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  • Vue d’installation «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» à la Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2019; © Succession Picasso / 2019, ProLitteris, Zurich

    Crédits: Mark Niedermann
  • Vue d’installation «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» à la Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2019; © Succession Picasso / 2019, ProLitteris, Zurich

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  • Vue d’installation «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» à la Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2019; © Succession Picasso / 2019, ProLitteris, Zurich

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  • Vue d’installation «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» à la Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, 2019; © Succession Picasso / 2019, ProLitteris, Zurich

    Crédits: Mark Niedermann

De deux œuvres à aucune? Ou de deux à sept? D’un prêt temporaire à la perte... ou à la propriété définitive? A la fin des années 1960, un riche propriétaire bâlois, Peter G. Staechelin, détenteur de deux toiles de Picasso (Les deux frères et Arlequin assis) au milieu d’une vaste collection, et qui les a placées en dépôt au Kunstmuseum de la cité rhénane, rencontre des difficultés financières. Il envisage de vendre les deux tableaux et le musée apprend qu’il pourrait perdre ces toiles. En quelques semaines, la ville est en ébullition: commerçants, hôteliers, étudiants, retraités, ouvriers, politiques et entrepreneurs se mobilisent pour que les autorités rachètent les deux œuvres. Manifestations, collectes, pétitions, spectacles, concerts,… tout est bon pour réunir les fonds nécessaires afin de garder Pablo Picasso aux cimaises du Kunstmuseum. Le canton veut prendre en charge 6 des 8,4 millions demandés par Peter Staechelin, les 2,4 restants à charge de mécènes et de particuliers, qui vont facilement réunir la somme demandée (et même davantage).

Cette intense mobilisation arrive aux oreilles de l’artiste. Pablo Picasso découvre une ville entière qui se bat pour que deux de ses toiles restent accrochées dans son musée. Un mouvement qui le touche et il décide de répondre à cet enthousiasme par un geste: invitant à Mougins Franz Meyer, directeur du Kunstmuseum de Bâle, il lui propose de choisir une œuvre. Malin, celui-ci fait mine d’hésiter entre deux des pièces proposées par le maestro… et celui-ci tranche en offrant les deux… puis, poussé par sa femme Jacqueline, deux autres œuvres, dont un croquis des Demoiselles d’Avignon. Avec les deux œuvres rachetées à Peter Staechelin, cela fait donc une magnifique série pour l’institution rhénane.

Cinquante-deux ans plus tard, c’est une autre institution qui accueille l’illustre Pablo. A Riehen, la Fondation Beyeler propose «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose» jusqu’au 26 mai. Une exposition qui renvoie à celle qui s’est tenue voici quelques mois au Musée d’Orsay. Mais si le thème et le fil conducteur sont les mêmes, l’accrochage est différent, certaines oeuvres absentes à Paris sont présentes à Riehen (et inversement).

La mort de Casagemas comme déclencheur

Tout démarre en 1901, avec l’arrivée de Picasso à Paris. Parmi ses amis, plusieurs artistes espagnols comme lui, dont Carlos Casagemas, qui va se suicider devant ses amis en se tirant une balle dans la tempe suite à un dépit amoureux. «Le suicide de son ami constitue l’une des premières blessures profondes de Picasso. Une blessure évidemment très douloureuse, car, de plus, Picasso était en Espagne au moment des faits, mais une blessure féconde sur le plan de l’inspiration, avec cette palette de bleus qui s’impose dans ses créations des mois et des années qui suivent», décrypte Raphaël Bouvier, commissaire de l’exposition.

Les funérailles de Casagemas, par Picasso. (DR)
Les funérailles de Casagemas, par Picasso. (DR)

Portraits de son ami, scènes de ses funérailles, allégories et symboles,… sous ses pinceaux, tout se teinte de bleu. Comme si le décès avait embrumé les yeux du jeune homme de 20 ans et lui laissaient voir le monde avec ce filtre. Mais son inspiration se fait plus profonde, plus saisissante, plus grave que dans les oeuvres d’avant le drame. Des mois durant, il multiplie les toiles, qu’il peint la nuit, à la grande surprise de Fernande Olivier, muse, modèle et compagne, laquelle comprend vite que l’artiste a besoin de cette quiétude pour créer.

Et peu après la rencontre avec cette dernière et son installation dans les ateliers du Bateau-Lavoir, à Montmartre, des couleurs plus chaudes envahissent ses oeuvres, le rouge et le rose le disputent aux bleus des mois précédents. Et le trait se renforce. Portraits de femmes et premiers contacts avec les artistes du cirque Medrano dont il va croquer la vie hors des représentations. Mais d’autres rencontres aussi: Apollinaire, Salmon, Modigliani et bientôt Matisse. Autant de découvertes qui vont nourrir son art, d’influences ou de stimulations qui vont contribuer au jaillissement de ses idées et envies. Sans oublier Gertrude et Leo Stein, les mécènes, et Ambroise Vollard, le galériste, qui vont acheter massivement sa production et lui permettre de s’évader pendant trois mois dans les Pyrénées avec Fernande.

Peu après son retour, il visite une exposition sur l’art africain, et va alors se lancer dans une frénésie de croquis et d’études, de dessins et de travaux préparatoires: les périodes bleue et rose sont derrière lui, dans quelques mois, Picasso va marquer un tournant dans l’art du XXe siècle avec Les Demoiselles d’Avignon.

En plus de «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose», la Fondation propose en même temps une exposition complémentaire sur Picasso, baptisée «Picasso – Panorama», rythmée notamment par ses compagnes et muses, avec des oeuvres plus tardives que ces années 1901 à 1907. Avec des oeuvres tirées de la collection permanente de l’institution ou en prêts de long terme par des collectionneurs privés. Un complément succinct (mais sur sept salles quand même!) mais utile, afin de rappeler l’artiste protéiforme qu’était ce géant.

Une muséographie interactive et des animations en ville

De même, si la muséographie de la plupart des salles est assez spacieuse et classique (avec une belle lumière douce pour profiter des oeuvres), une étape se distingue avec des pupitres interactifs offrant de tester ses connaissances ou de les augmenter. Et pour le visiteur un tantinet curieux, qui descendrait les marches vers le sous-sol de la Fondation, une surprise est réservée: un café parisien de la Belle-Epoque a été reconstitué, pour plonger le public dans cette atmosphère de la ville où Picasso est véritablement passé du statut de jeune talent prometteur à celui d’artiste majeur de la scène mondiale.

Les cocktails Picasso à Bâle. (DR)
Les cocktails Picasso à Bâle. (DR)

Pour animer le lieu (et la ville), douze bars de Bâle ont travaillé avec la Fondation et chacun a créé un cocktail inspiré par l’artiste. Tous vont proposer leurs créations le 20 mars et le 8 mai dans ce café parisien, tout en proposant aussi leur cocktail chez eux tout au long du printemps, créant un véritable "parcours Picasso" à travers la cité. «Personnellement, deux oeuvres m’ont inspiré: La vie, et une oeuvre moins connue de la période rose avec des agrumes. J’ai donc créé un cocktail bleu, avec une belle fraîcheur et des arômes d’anis», confie Thomas Huhn, chef de bar des Trois Rois, dont la création est servie au milieu d’un petit cadre bleu.

Le cocktail Picasso des Trois Rois. (DR)
Le cocktail Picasso des Trois Rois. (DR)

Les Trois Rois est d’ailleurs l’un des lieux bâlois ayant conservé la trace d’un passage de Pablo Picasso. Sans doute y a-t-il séjourné à plusieurs reprises, mais le seul passage certain est celui du 7 septembre 1932: l’artiste est sur les bords du Rhin et a rendez-vous avec Paul Klee. Il va finalement passer la nuit seul sur la terrasse à fumer des cigarillos et observer le fleuve, «un fleuve qu’il décrit noir comme l’encre et dont il va longtemps parler à ses proches, leur confiant aussi qu’il a écouté le passage des tramways et le brouhaha de la ville qui s’estompait au fil des heures», glisse Caroline Jenny, responsable marketing des Trois Rois.

En 2013, lors d’une précédente exposition Picasso au Kunstmuseum, elle avait longuement discuté avec Claude Picasso, le fils, et avait alors appris une multitude de détails et d’anecdotes. Et notamment le goût de Pablo pour la bouillabaisse concoctée par Franco Donati, patron de la brasserie éponyme qui appartient désormais aux Trois Rois. «L’anecdote peut paraître éculée mais chez Franco Donati, elle est corroborée par plusieurs sources: au lieu de payer son dîner, il a sorti un stylo, a griffonné un croquis et l’a signé, puis a déchiré le coin de nappe et l’a tendu à Franco Donati… qui l’a évidemment emmené avec lui quand il a vendu l’établissement», raconte Caroline Jenny.

Les habitudes de Picasso à Bâle

A l’occasion de l’exposition «Le jeune Picasso – Périodes bleue et rose», Les Trois Rois proposent de partir sur les traces de Picasso, avec un séjour mêlant café et gâteaux, dont il était friand, la bouillabaisse de Donati, cocktails et cigarillos, contemplation du Rhin, visite de l’exposition,… le tout avec des clins d’oeil réguliers via la plume de l’artiste.

Picassoplatz, avec Homme aux bras écartés. (DR)
Picassoplatz, avec Homme aux bras écartés. (DR)

Et pour ceux qui voudraient, pendant ce séjour, savourer encore davantage de Picasso, une promenade dans la ville peut compléter le séjour. Etape incontournable: la Picassoplatz, à l’arrière du Kunstmuseum, avec la sculpture tirée d’un pliage de papier du maître qu’il a offert à la ville après l’épisode de 1967. Et du 30 mars au 4 août, le Kunstmuseum présentera également quelques Picasso (au milieu d’oeuvres de Braque, Léger, Delaunay) au milieu de 140 oeuvres marquantes du cubisme, dans une prometteuse analyse du mouvement artistique, en partenariat avec le Centre Pompidou à Paris, baptisée "Le cosmos du cubisme". Et le Kunstmuseum vient de présenter le 3 mars sept oeuvres du XXe siècle qui vont rejoindre ses collections, dont trois oeuvres signées Picasso (Femme dans un fauteuil, Le Bouquet, et Faune dévoilant une dormeuse), offertes par la Christoph Merian Stiftung au musée, après le don de Frank et Alma Probst-Lauber.

L'ancienne galerie Beyeler à Bâle. (DR)
L'ancienne galerie Beyeler à Bâle. (DR)

«La densité d’oeuvres de Picasso est incroyable à Bâle. Lors de l’exposition de 2013, le commissaire m’avait expliqué que les 120 oeuvres étaient toutes de la région, appartenant à des passionnés bâlois. Il faut dire que, suite à l’épisode de 1967 et aux cadeaux de l’artiste, de nombreuses familles, entreprises et fondations de Bâle et des environs ont acquis des réalisations du maître», précise Caroline Jenny. «On retrouve là cette tradition bâloise des familles fortunées passionnées par l’art et souhaitant en faire profiter le plus grand nombre, en partenariat avec la ville et le canton. C’est ainsi qu’est née au centre de la ville la Kunsthalle au XIXe siècle, avec le mécénat et des souscriptions, ou encore la mise en place des Fähri, ces bacs facilitant la traversée du Rhin et dont les profits servaient à financer la Kunsthalle. Et c’est aussi ainsi que des privés comme Ernst Beyeler ont voulu offrir au grand public dans la Fondation les trésors qu’ils avaient acquis au fil des années grâce à l'activité de la galerie», complète Monique Chevalley, guide touristique bâloise dont les parcours croisent les traces de Pablo comme d’Ernst.

Et quoi de plus logique que l’exposition actuelle prenne place à la Fondation Beyeler, dont le fondateur avait réussi à nouer une relation particulière avec l’artiste. Celui-ci allant même, insigne privilège, le laisser choisir les oeuvres qu’il souhaitait acquérir parmi son fonds personnel. Peu de galéristes ont eu ce privilège. Peu après la disparition de Picasso, Ernst Beyeler était interrogé: «Comment était-il?», demanda le journaliste, «Picasso, il était Picasso. Que pourrais-je dire d’autre?», répondit le galériste bâlois. Une évidence qui résume à elle seule l’exposition actuelle… et le lien entre la cité rhénane et le génial artiste.


Préparer son séjour

- Office du tourisme de Bâle, avec une série de propositions autour de l'art et des musées, des visites guidées et autres offres de découverte culturelle.

- Se loger: pour vivre l'expérience Picasso, choisir Les Trois Rois avec le package spécial proposé par l'hôtel et ses nombreuses surprises au fil du séjour; mais si l'établissement est complet, d'autres formules sont possibles, dont des chambres d'hôtes comme celle de Monique Chevalley baptisée La vie en rose. Bâle Tourisme propose également un package Picasso incluant la nuitée, la BaselCard et l'entrée pour l'exposition à la Fondation Beyeler (dès 77 francs, selon les dates choisies).

- Enrichir son expérience Picasso à Bâle avec Le Cosmos du cubisme au Kunstmuseum (du 30 mars au 4 août), ou encore les douze bars offrant les cocktails Picasso à travers la ville.

L'Idée week-end vous est proposée par Bilan en partenariat avec Suisse Tourisme.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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