Bilan

Peter Thiel, le récalcitrant

Peter Thiel est peut-être le penseur le plus intéressant de l’élite économique et politique des Etats-Unis. On peut ne pas adhérer à son personnage, mais il est ardu de réfuter ses idées.

Crédits: Jens Schwarz

En économie, dans le jargon anglais, lorsque quelqu’un se singularise par une opinion très personnelle, on ne parle pas d’un subversif mais d’un «contrarian». En tout cas lorsqu’il s’agit d’un investisseur ou d’un entrepreneur à succès. Le terme décrit des gens qui ont des choses et des évolutions une vision différente de la majorité, celle qu’on baptise « mainstream ». Des non-conformistes, donc. En ce moment, Peter Thiel est le subversif – pardon, le « contrarian » – le plus singulier de l’économie et de la politique aux Etats-Unis.

Un businessman à succès

A 51 ans, cet Américain d’origine allemande est un businessman à succès. Une réussite qu’il a rencontrée très tôt, au début de sa carrière. A la fin des années 1990, il fondait avec Elon Musk et d’autres associés le service de paiement PayPal et il en fut le patron. Par ailleurs, il a été le premier financeur externe du réseau social Facebook. Sa fortune, qui provient pour l’essentiel des entrées en bourse de ces deux sociétés, est estimée à 2,5 milliards de dollars (source: liste des plus riches, « Forbes » 2019). Il est aujourd’hui actionnaire de référence de Palantir Technologies, qui développe des logiciels d’analyse de données, et un important capital-risqueur via diverses entreprises de gestion financière qu’il a fondées ou cofondées. Il investit avant tout dans des entreprises technologiques.

Jusqu’ici, rien de spécialement « contrarian ». La nature décalée de Thiel se fait plus visible au-dehors de sa carrière d’entrepreneur. C’est en 2016, lors de son soutien public à une cause qui lui tient à cœur, qu’il apparaît dans les médias. Son aide financière (10 millions de dollars) à Terry Bollea, plus connu sous le nom de catcheur Hulk Hogan, dans son affaire judiciaire qui l’opposait au blog d’informations Gawker en est un exemple. En sous-main c’est la cause homosexuelle que Pieter Thiel défend, lui-même blessé par un contributeur de ce même blog Gawker qui l’avait déclaré gay il y a quelques années.

Un ancien délégué de Donald Trump

En 2016 toujours, Peter Thiel montait à la tribune du congrès national du Parti républicain à Cleveland pour y défendre la même cause, recevant en retour un accueil chaleureux. Cela avait-il à voir avec le fait que Peter Thiel était un délégué de Donald Trump, dont l’investiture au parti républicain venait d’être confirmée ? Possible. En tout, il dépensa 1,25 million de dollars pour cette campagne électorale, devenant pour un temps le conseiller de Trump sur les questions économiques.

Depuis lors, Peter Thiel a changé d’avis sur le président américain. « A mon goût, l’action de Trump est beaucoup trop peu disruptive », disait-il le printemps dernier dans une interview reproduite par la « Neue Zürcher Zeitung ». Pour lui, tout ce que Donald Trump tente de faire va trop lentement. « Trump voudrait vraiment réformer le pays et c’est salutaire. » Mais pour être honnête, ajoute-t-il, il faut aussi prendre en compte l’intensité de la résistance qui se dresse contre lui de tous côtés.

On n’est évidemment pas obligé d’apprécier la posture de Thiel à ce propos. Mais il est compliqué de réfuter la plupart de ses déclarations. Lorsqu’il s’exprime sur un sujet, c’est qu’il le connaît à fond et qu’il s’est préparé. Après tout, c’est ce qu’on peut attendre d’un juriste et philosophe qui a travaillé dans les transactions de produits dérivés et s’est mis à son compte à 29 ans pour enrichir autrui. Et qui s’avère également un redoutable joueur d’échecs. Il ne dispute certes plus de tournois mais compte toujours parmi les mille meilleurs joueurs des Etats-Unis. Avec le champion du monde Garry Kasparov et Max Levchin, informaticien et ex-collègue chez PayPal, il a publié en 2013 « The Blueprint », un ouvrage critique à l’endroit des entrepreneurs et des managers. En deux mots, les auteurs déplorent que, de nos jours, l’élite économique ne soit plus capable de véritables innovations: sur les routes roulent des voitures dont la motorisation a été inventée au XIXe siècle; il y a toujours à peu près autant de personnes, proportionnellement, qui succombent au cancer que dans les années 1970 ; même la technologie d’Internet est vétuste, puisqu’elle remonte aux années 1960. Les raisons ? une société réticente au risque et paralysée par un excès d’interventions de l’Etat, une réflexion à trop court terme des investisseurs, la saturation et la complaisance.

Un critique de l’Establishment économique

Hormis le reproche d’interventionnisme dans l’économie, Peter Thiel et ses deux coauteurs se montrent moins sévères avec les politiques qu’avec les économistes. C’est étonnant car les penseurs libéraux ou libertaires voient en général l’Etat comme tentaculaire et glouton, et dans ses fonctionnaires, un danger majeur pour la liberté et la prospérité. En revanche, ils se gardent souvent de critiquer les entrepreneurs et autres CEO, car cela pourrait être compris comme un reproche contre le système alors que, jusqu’ici, nul n’en a trouvé de supérieur au capitalisme. Le « contrarian » Peter Thiel, pour sa part, assure dans la « NZZ » qu’il est trop facile de rendre les politiques responsables de toutes les iniquités de ce bas monde. Ce ne sont pas eux qui font que les gens s’affrontent. Au pire, ils servent de catalyseurs d’une polarisation déjà en cours. Or cette polarisation, pense-t-il, n’est pas primairement liée à des styles de vie différents parmi les citoyens mais à l’économie. « La force clivante est la stagnation. » Il y a beaucoup d’Américains qui peinent à boucler les fins de mois. Et ceux-là en observent d’autres qui vivent de leurs rentes. « Les premiers perdent tout espoir. Ils se défient des profiteurs du système, ils se méfient de l’establishment, ils se méfient de la politique. »

Cette analyse est sans doute correcte. Mais qu’en est-il de ses solutions ? L’Occident tout entier devra indubitablement affronter de grands bouleversements politiques si la stagnation s’installe, estime-t-il. Le président américain l’a compris et il œuvre à libérer les forces productives comme le fit naguère Ronald Reagan. Il dérégule l’économie aux Etats-Unis, réduit les impôts et augmente d’un même geste la dette de l’Etat pour injecter davantage de moyens dans l’économie. Sur ce point, il est en avance sur la plupart des leaders européens qui fabulent sur une économie post-croissance et croient sérieusement qu’ils pourront préserver les institutions démocratiques sans croissance économique. « Il faut oublier, ce sont des chimères », dit-il à la « NZZ ».

Un investisseur dans les biotechs

Reste qu’il ne se fie apparemment pas au fait que la simple libération des forces productives par son président et ami Trump va détendre la situation. Il préfère « hedger » ses positions, se couvrir exactement comme on s’attend à ce qu’un gestionnaire de fonds le fasse. Depuis quelque temps, il possède la nationalité néo-zélandaise en sus de l’allemande et de l’américaine. Après s’être construit là-bas une sorte de « panic room », de pièce de survie, il a obtenu la nationalité. On dit qu’il a acquis en 2015 un bien-fonds de 200 hectares dans l’île du Sud au prix de 10 millions d’euros (source: faz.net). De sorte que si l’ordre ne devait quand même pas pouvoir être maintenu aux Etats-Unis, il quitterait à coup sûr Los Angeles, où se trouve son domicile principal, pour se mettre à l’abri dans cette partie plus isolée de la planète. Il y a quelques années, il avait déjà quitté San Francisco, parce que là-bas, tout le monde pense trop de la même manière à son goût.

Est-il possible d’aller plus loin dans la planification ou la conception de sa propre vie ? Peter Thiel le peut. Il ne s’accommode d’ailleurs que difficilement des lois de la nature. Celle de l’âge en particulier. Pour lui, il n’est pas dans l’ordre des choses que des êtres vivants aient un cycle de vie qui arrive à son terme à un moment plus ou moins déterminé. Il voit le vieillissement comme une maladie. Une de celles qu’on n’a pas suffisamment cherché à guérir jusqu’ici. Cela ne veut pas dire qu’on ne saurait y trouver un remède. Il absorbe des hormones de croissance qui, dans certaines circonstances, devraient ralentir le vieillissement. La parabiose et les transfusions de sang avec un donneur idéalement jeune, vont sans doute davantage dans le sens de la « meilleure médecine que l’on peut s’offrir contre de l’argent », comme le disait Peter Thiel à une chroniqueuse du « New York Times » sans les avoir encore essayés.

Peter Thiel va plus loin. Aujourd’hui, il investit dans diverses biotechs qui travaillent dans des domaines qui l’intéressent particulièrement ou à qui il ordonne de trouver des solutions à ce vieillissement qui le préoccupe tellement.

Pour un « contrarian », serait-ce là le plus grand trophée ? Certainement. Car d’une part des profits gigantesques se profilent pour celui qui vendrait des thérapies capables de freiner ou de stopper le vieillissement ; d’autre part ce ne serait pas une performance négligeable de remporter le combat contre le temps qui, au fond, concerne tous les humains. Et de faire plier la mort.

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