Bilan

Penthouses volants

Une poignée de designers, d’artisans du luxe et d’intégrateurs se disputent le marché de l’aménagement des jets privés. Bienvenue là où le ciel n’est plus une limite.
  • Boing 737 BBJ

    Crédits: Dr
  • Vainqueur des Yacht & Aviation Awards 2013, Jean-Pierre Alfano d’Airjet Design a conçu pour un homme d’affaires d’Europe orientale passionné de plongée sous-marine le projet Acquario. Destiné à équiper un Airbus A320 privé, ce projet a la particularité d’inclure un aquarium motorisé pour l’entretien et adapté à l’altitude qui sépare le salon de la salle à manger.

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  • Destiné à huit passagers, le projet d’Airbus ACJ 320 Acquario inclut une douche transparente entre la chambre principale et la salle de bains. La vitre est équipée d’un écran OLED transparent relié au système wifi de l’appareil. Des cuirs blancs, du marbre de Carrare, des boiseries en zebrawood forment une décoration minimaliste soulignée au mur par des incrustations de motifs coralliens en métal poli et au sol par des vagues dans la moquette en soie.

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«Prenez l’appartement en attique le plus luxueux du monde et multipliez encore le prix du mètre carré par dix.» Directeur créatif du cabinet d’architecture d’intérieur parisien Pinto, Yves Pickard se livre à cette estimation rapide pour expliquer le marché du luxe ultime que représente l’aménagement d’un avion privé.

« Mais oubliez les robinets en or, poursuit-il. Ce ne sont pas les matériaux qui font monter les prix. Chaque meuble, chaque système, que ce soit celui d’inflight entertainment ou de communication internet, doit être certifié pour le vol, soit par la FAA américaine, soit par l’EASA en Europe. »

Le résultat de ce degré d’exigence exceptionnel est que le marché de la décoration des jets privés est réservé à une poignée d’acteurs. A coté des bureaux des constructeurs comme Dassault, Bombardier et Gulfstream, de grands designers se sont imposés ces dernières années: Pinto (dirigée par Linda Pinto) et Jacques Pierrejean à Paris, Andrew Winch Designs à Londres, Jean-Pierre Alfano d’Airjet Designs à Toulouse ou bien encore Vincent Rey et Florent Magnin (M&R Associates) à Carouge.

Certains sont venus à l’aéronautique via des clients pour lesquels ils avaient d’abord dessiné des maisons ou des yachts. D’autres comme Vincent Rey ou Jean-Pierre Alfano travaillaient chez des intégrateurs (les completion centers) comme Jet Aviation à Bâle ou Airbus Corporate Jet.

Ces derniers, de même qu’Amac à Bâle, Lufthansa Technik ou bien encore Gore Designs aux Etats-Unis exécutent les plans des designers. Ces intégrateurs, chez qui les places sont chères au point de parfois se revendre, réalisent les composants ou les sous-traitent à des fournisseurs spécialisés dans l’aérien: List en Autriche et Catherinau en France pour l’ébénisterie ou bien encore Claude Hamache pour la sellerie à Poitiers. Ils travaillent aussi avec des fournisseurs spécialisés dans des matériaux adaptés aux contraintes de légèreté et de résistance au feu de l’aérien : Townsend, Aeristo et Spinneybeck pour les cuirs ; Tai Ping et Kalogridis pour les moquettes.

Un 747-8 à un demi-milliard

On assiste depuis quelque temps à un début d’intégration du marché. Fondée d’abord au Bourget en 1966 et opérant à Genève depuis 1988, Burnet Interiors, une entreprise spécialisée dans l’ébénisterie et la sellerie sur mesure pour les jets, vient ainsi d’être rachetée par l’un de ses actionnaires, Tag Aviation.

Avec déjà la maintenance, le charter genevois va entrer en concurrence directe avec les completion centers bâlois et ceux du « 35 Corridor » au Texas. De même, à Zurich, un autre leader du charter VIP, Comlux, a pris le contrôle d’un intégrateur qui emploie 300 personnes à Indianapolis. Traditionnellement, ce marché est porté par les réaménagements au moment de la revente des avions. Toutefois, avec « la tendance actuelle à avoir des avions plus grands », comme le relève Rodolfo Baviera, coprésident du salon EBACE, le marché du neuf s’est développé.

C’est en particulier le cas pour les très grands avions de ligne, déclinés dans des versions VIP. Depuis le début des années 2000, Boeing et Airbus proposent des versions privées de leurs avions de ligne avec, en particulier, le 737 BBJ (Business Jet) et l’A319 CJ (Corporate jet).

Si Airbus a un bureau de design, la tendance est de faire appel à des designers pour ces avions livrés « green », sans aménagement. Le bureau Pinto a ainsi réalisé sept 737 et deux A319, le plus souvent pour des monarques du golfe Persique et des hommes d’affaires issus des pays émergents. M & R Associates a aussi conçu un 737 et deux A319 et travaille maintenant sur un 757.

Si personne, en dépit de quelques rumeurs, n’a encore dépassé le stade de la planche à dessin pour l’A380, la course à la taille se poursuit en effet. Quatre 747 privés sont en phase d’aménagement actuellement. L’agence Pinto mène la réalisation d’un chantier exceptionnel avec la décoration d’une version allongée du gros-porteur de Boeing, le 747-8.

Devisé à pas loin d’un demi-milliard d’euros, ce sera sans doute l’avion privé le plus cher jamais réalisé. Il faut dire que si les propriétaires de jets classiques, Falcon ou Challenger, privilégient la sobriété de la mode actuelle des beiges ou des gris, ton sur ton, rehaussés de placages en palissandre ou en wengé sombre, les très gros porteurs permettent des extravagances.

Douches à vapeur dans le cas du 747-8 ou aquarium dans le projet d’un A319 commandé par un homme d’affaires d’Europe orientale à Airjet Designs. Comme le relève Vincent Rey : « Avec les jets classiques on reste dans le moyen de transport. Mais avec les gros avions on parle d’appartements volants. »  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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