Bilan

Pèlerinage de rêve

Un luxueux train espagnol permet de suivre le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle dans des conditions exceptionnelles. Chronique d’une semaine divine

Une sirène retentit. Une fois, deux fois, puis le train se met lentement en mouvement. Le signal sonore marque le début du voyage entre la verdoyante corniche cantabrique et les sommets enneigés des Asturies. Autrefois les marins apercevaient ces derniers de loin, au retour de la pêche à la baleine en haute mer: les Picos de Europa culminent à 2650 mètres. Le long de cette étroite bande côtière espagnole, large d’une quinzaine de kilomètres et bordée d’épaisses forêts aux effluves marins, circule le train le plus ancien de la péninsule Ibérique: le Transcantábrico Gran Lujo, un des plus luxueux du monde. A la manière d’un somptueux paquebot de croisière, il chemine en une semaine à travers des paysages spectaculaires.

Mais la nature n’est pas la seule à être impressionnante. Vu de l’extérieur, le train n’a certes rien de particulier, si ce n’est les inscriptions sur chaque wagon: «Galice», «Asturies», «Cantabrie», «Pays basque». Le Transcantábrico traverse les quatre provinces, de San Sebastián jusqu’au site de pèlerinage mondialement connu de Saint-Jacques-de-Compostelle. L’aménagement intérieur, en revanche, est éblouissant. La décoration élégante choisie avec soin et l’espace généreux du wagon-salon créent une ambiance qui incite à la conversation autour d’un verre de vin avec les autres voyageurs. Quand en plus le pèlerin s’enfonce dans un sofa pour contempler la vue, il se sent comme au cinéma: les paysages défilent sur fond de musique celtique transmise par les haut-parleurs. Du coup, on aurait pu s’épargner sans problème les téléviseurs installés dans les quatorze suites roulantes.

Des villages pittoresques

Ce matin, la cloche sonne à 8 heures. Felipe arpente le train pour réveiller les passagers. Nous sommes à une demi-heure de Cabezón de la Sal, une localité ceinte de tours de garde qui évoquent le temps où la ville était un haut lieu du commerce du sel. C’est aujourd’hui un lieu d’excursion idéal. Comme le Transcantábrico ne parcourt pas l’entrelacs de vallons et de collines, c’est un bus de luxe, stationné devant la gare, qui nous emmènera. Le bus se faufile entre les collines jusqu’aux célèbres cavernes d’Altamira. Le panorama? De riches prairies verdoyantes couvrent les coteaux, partout peuplées de vaches et de fermes, avec l’océan Atlantique, au fond, qui se confond avec l’horizon. Si l’odeur omniprésente de fumier ne se mêlait pas aux embruns de la mer, on se croirait dans l’Emmental. Le voyage se poursuit sur la route des pèlerins par Santillana del Mar, nommé «plus beau village du pays» par les Espagnols, jusqu’à Comillas, le village des archevêques, qui vaut bien Santillana. Pittoresque village de pêcheurs à la plage de sable doré, l’endroit surprend le visiteur par son architecture moderniste influencée par les Catalans, et particulièrement par l’architecte Gaudí. Retour au train. Il reste juste assez de temps pour une bonne douche – dans les généreux compartiments, elle peut aussi se transformer en sauna avec musique classique. Le dîner est prévu au prochain village côtier, San Vicente de la Barquera, où s’affiche sous nos yeux un spectacle de rêve. A gauche de la terrasse du restaurant, les vagues se fracassent contre les falaises dans une atmosphère emplie d’embruns, tandis que de paisibles plages s’étendent sur la droite, protégées par les pics majestueux qui scintillent au crépuscule. L’établissement s’appelle Annua (épanouissement de la nacre). C’est un des restaurants les plus courus cette année par les Espagnols, candidat à une étoile au Michelin. Le repas de sept plats arrosés des vins idoines est un festival pour les papilles.

Elégance L’aménagement intérieur du train est éblouissant, décoré avec soin.

Une cloche impitoyable

La cloche sonne à nouveau à 8 heures. La variante asturienne du «déjeuner chez Tiffany» se présente ainsi: le serveur verse le café tandis que des chevaux galopent le long de la voie dans l’herbe verte; le serveur apporte le pain grillé et le jambon alors qu’un berger de moutons nous salue de l’autre côté; et quand le serveur revient avec un supplément de jambon, des pêcheurs hameçonnent les truites dans les eaux cristallines de la rivière. Le bus nous conduit aujourd’hui en excursion au couvent San Toribio de Liébana où se trouve depuis le VIIIe siècle la plus grande relique de la croix de Jésus, le «Lignum Crucis». Situé à 1000 mètres d’altitude, à l’abri des regards, le lieu est idyllique: seuls quelques hameaux au toit rouge tranchent avec le vert à perte de vue des vallées environnantes et le blanc des névés. Des aigles tournoient silencieusement au-dessus des forêts, les vaches broutent paisiblement, la nature s’offre à nos yeux dans toute sa virginité. Même le dernier jour, Felipe est impitoyable. Les voyageurs ont dansé et festoyé dans le pub du train jusqu’aux petites heures sur des accords de guitare espagnole, ce qui n’empêche pas la cloche matutinale de sonner ponctuellement. Les roues couinent sur les rails quand le train s’ébranle après avoir passé la nuit à l’arrêt en gare. Dans le paysage asturien se succèdent à nouveau ces côtes pentues évoquant de plus en plus l’Irlande, un paysage de cinéma qui accompagne le petit-déjeuner. Nous allons atteindre aujourd’hui le lac Enol, dans le parc national Picos de Europa. Sur les lacets de la route, le bus se traîne derrière un troupeau de vaches. Ce sont des bêtes d’ascendance helvétique, nous assure le vacher, avant d’obliquer opportunément en direction du sanctuaire de Covadonga, là où les coureurs cyclistes concluent chaque année l’étape reine de la Vuelta. Après les vaches, ce sont des pèlerins qui bloquent la route. Ils marchent vers la fontaine des Sept Jets d’Eau. Ils vont y boire une gorgée à chaque tuyau pour se nettoyer de chacun des sept péchés capitaux. Une fois à destination, je préfère quant à moi un bon pichet de cidre asturien.

 

Guide pratique Transports Iberia relie tous les jours Genève à San Sebastián via Madrid. Aller-retour à partir de 400 francs (www.iberia.com). Le train El Transcantábrico Gran Lujo offre de la nostalgie, un service avenant et une cuisine traditionnelle. Il roule huit jours (sept nuits) de Bilbao à Saint-Jacques-de-Compostelle ou dans l’autre sens (www.eltranscantabricogranlujo.com). Prix: 3750 euros (4300 francs), excursions comprises. Gastronomie Ne pas manquer le Restaurante Annua, à Cantábria, tél. +34 942 71 50 50, www.annuagastro.com. A voir absolument le Musée Guggenheim de Bilbao, le village de Santillana del Mar, le couvent Santo Toribio de Liébana, près de Potes, le parc national Picos de Europa et la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Réservations par exemple chez Globotrain, Berne, tél. 031 313 00 16, www.globotrain.ch.

NZZ am Sonntag Traduction: Gian Pozzy

Crédit photo: Dr

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